« J’étais dans un Parc national et je sais maintenant que ce que j’ai vu n’était pas la réalité. C’était une « réserve naturelle » que l’on préserve comme une espèce mourante. Sans l’intervention du gouvernement, les enseignes publicitaires, les marchands de hot-dogs et les motels, auraient depuis longtemps envahi cet espace naturel. J’en sais gré au gouvernement ; c’est bien mieux qu’autrefois … »[1]

En mars 2019, à la suite d’une enquête menée dans six pays différents, le journal BuzzFeed publie un rapport de plusieurs milliers de pages, intitulé « WWF’s Secret War », dans lequel le site d’investigation révèle les pratiques choquantes du World Wide Fund for Nature (WWF)[2], l’une des plus importantes associations environnementalistes au monde, composé d’une dizaine de milliers de volontaires et disposant de millions de soutiens et donateurs à travers le monde. Fondée en 1961, l’organisation se donnait pour but de protéger la faune menacée par l’activité humaine. Et pourtant, loin de l’image bienveillante du panda qui lui sert d’effigie, le WWF a financé et armé, dans plusieurs parcs nationaux au Népal, au Cameroun et au Congo, des milices paramilitaires, officiellement nommées « écogardes ». Si leur objectif premier était de protéger la faune et la flore des grands parcs nationaux, il apparaît en réalité que ces milices ont perpétré des crimes de masse à l’encontre des populations indigènes : viols, meurtres et tortures forment les piliers macabres d’un régime de persécutions constantes au sein les milieux naturels que l’ONG prétend protéger.

Buffles de forêt dans le Parc National de Lobéké, Province de l’Est, Cameroun. © Wikimedia Commons.

Comment en est-on arrivé là ? Comprendre cette violence environnementale[3] – insoutenable et souvent inaudible pour les sociétés occidentales pour qui protection (des espaces naturels) et répression (des populations) sont antithétiques – demande de revenir aux racines du problème : la représentation de la nature telle qu’elle a été façonné en Occident. Dès les débuts de la colonisation insulaire, que ce soit dans l’océan Atlantique ou Indien, les explorateurs et navigateurs ont partagé une même ambition : découvrir le paradis édénique tel qu’il est décrit par les grandes religions monothéistes, à savoir une terre vierge, non-foulée par l’Homme donc ananthropique[4]. Mais chaque terre colonisée devient terre exploitée, intégrée à la mondialisation marchande, entraînant la déception des colons qui voient disparaître leur nature fantasmée. L’extension du territoire colonial au cours des siècles suivants apparaît alors comme une itinérance édénique : les terrae nullii annexées par l’Occident impérial-colonial sont autant de nouveaux paradis sur Terre. Ainsi, l’Amérique découverte par les premiers colons apparaît comme un sanctuaire, un territoire sacré. Mais là encore, l’entreprise coloniale devient entreprise de subjugation, avec une domestication de l’altérité sauvage par la hache et la charrue. L’esprit pionnier américain peut en cela être assimilé au paradigme cartésien : les hommes (res cogitans) opposés au monde qui l’entoure (res extensa) sont les seuls et véritables « maîtres et possesseurs de la nature »[5]. Néanmoins, à partir du XIXème siècle, un tournant s’opère : les États-Unis, alors en pleine quête identitaire et cherchant à affirmer leur spécificité face à l’hégémonique culture européenne, font de cette nature première leur patrimoine : l’Amérique sera donc la patrie de la nature sauvage, ou wilderness[6]. En ce sens, Walden ou la Vie dans les bois de l’écrivain naturaliste Henry David Thoreau couronne ce tournant paradigmatique[7] : dans son œuvre, Thoreau fait le récit d’un retrait en marge de la civilisation et d’une immersion régénérante au sein de la nature. Ainsi, il consacre la cloison hermétique entre d’une part, la civilisation humaine qu’il cherche à quitter et d’autre part, la nature intouchée et intemporelle à laquelle il aspire. Ces deux pôles, wilderness et tameness, forme désormais le système de valeur à la base du mythe de l’américanité[8]. Cette fiction érémétique féconde donna naissance à un mouvement, à la fois artistique et politique, plaidant pour la préservation des derniers archipels de nature dans une Amérique de plus en plus industrialisée et urbanisée.

M. LaVatta [responsable du Bureau of Indian Affairs, ndlr] conduisant un groupe d’Indiens en costume, événement du parc naturel de Yellowstone, 1926, National Archives and Records Administration.
© Wikimedia Commons.

Ce mouvement dit conservationniste connaît une ampleur croissante à la fin du XIXème siècle et trouve sa traduction politique avec la création des premiers parcs nationaux, tel celui de Yellowstone en 1872 ou de Yosemite en 1890. Theodore Roosevelt, président républicain de 1901 à 1909, constitue l’un des acteurs cardinaux dans ce processus de patrimonialisation de la nature : au cours de ses deux mandats, il participe à la création de 18 monuments nationaux, 51 réserves ornithologiques et 150 forêts nationales. Sous sa présidence, 230 millions d’hectares sont désormais placés sous le sceau de la préservation de la nature[9]. Or se posait un problème majeur dans la mise en place des politiques conservationnistes : cette fameuse nature sauvage, érigée en symbole national, n’avais jamais existé. Les terres réputées vierges sont en réalité habitées de longue date par les populations indigènes. Et c’est sur ce point précis que se lient conservationnisme et conservatisme : les réserves naturelles sont crées contre les populations amérindiennes qui y vivent, accusées d’être les premières responsables dans la dégradation des environnements[10]. La construction de la nature est donc une politique de la violence et de l’exclusion qui criminalise les activités ancestrales pratiquées par les locaux, comme la chasse ou l’agropastoralisme. Paradis pour la faune et la flore, enfer pour les autochtones, le parc naturel devient un monde interlope au nom d’un idéal de préservation d’une nature qui n’existe pas. Pire encore, ce sont les marginaux qui sont pointés du doigt alors même que la première cause de la dégradation des espaces naturels réside dans la marchandisation des territoires intégrés – de gré ou de force – à la mondialisation libérale.

© Minority Rights Group International, décembre 2020.

Les politiques conservationnistes ne s’arrêtent pas là. Les élites occidentales, galvanisées par l’exemple américain, ont exporté ce modèle au sein de leurs empires coloniaux, avec la mise en place en Afrique et en Asie de parcs naturels à partir du XXème siècle. Tout comme en Amérique, les populations autochtones sont chassées pour faire place à une nature déserte … et accessibles uniquement aux occidentaux qui s’y rendent pour la chasse ou le tourisme. Dès lors s’instaure, au nom de cet impérialisme vert, une stricte répartition entre le légal et l’illégal, l’acceptable et l’inacceptable[11]. Un homme blanc qui chasse un animal, c’est un loisir ; un indigène qui chasse un animal, c’est du braconnage. Un homme blanc qui se rend dans un parc naturel, c’est du tourisme ; un indigène qui se rend dans un parc naturel, c’est une intrusion. Le parc naturel, dès lors, ne protège pas la nature : bien au contraire, il met fin aux pratiques des locaux qui entretenaient durablement les écosystèmes. En ce sens, la réserve naturelle n’est rien d’autre que la matérialisation de la wilderness occidentale, id est une nature conçue pour et par des hommes blancs. Le colonialisme vert peut donc tout aussi bien être nommé « racisme environnemental », car les discriminations envers les populations amérindiennes, africaines et asiatiques vont de pair avec la mise en parc de la nature. La nature occidentalisée, d’inspiration malthusienne et misanthrope, peut ainsi se résumer à cet adage : exclure les sauvages de notre nature sauvage[12].

On comprend alors que les violences dont font preuve les ONG pour la protection de la nature ne sont pas une dérive inexpliquée, mais s’inscrivent de fait dans une tradition philosophique et anthropologique d’une écologie racialiste et colonialiste. Contre l’impérialisme vert et son monde, il serait judicieux de se pencher sur les mots du chercheur Malcolm Ferdinand, chantre d’une écologie décoloniale :

« Je propose d’imaginer un navire-monde, peuplé d’humains et de non-humains, en tenant compte de l’histoire de chacun. Dans ce bateau, il n’y a personne dans les cales. Tout le monde habite sur le pont. »[13]


[1] Herbert Marcuse, L’Homme unidimensionnel, Paris, Les Éditions de Minuit, 1968 [1964], p. 251.

[2] Katie J.M. Becker et Tom Warren, « WWF Funds Guards Who Have Tortured And Killed People”, BuzzFeed, 4 mars 2019.

[3] Nancy Lee Peluso et Michael Watts (dir.), Violent environments, Ithaca, Cornell University Press, 2001.

[4] Richard Grove, Green Imperialism : Colonial Expansion, Tropical Island Edens and the Origins of Environmentalism, 1600-1800, Cambridge, Cambridge University Press, 1995.

[5] René Descartes, Discours de la méthode, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1966 [1637], p. 168.

[6] Roderick Nash, Wilderness and the American Mind, New Haven, Yale University Press, 1967.  

[7] Henry David Thoreau, Walden ; or, Life in the Woods, Boston, Ticknor and Fields, 1854.

[8] Robert D. Richardson, Myth and Literature in the American Renaissance, Bloomington, Indiana University Press, 1978.

[9] Douglas Brinkley, The Wilderness Warrior : Theodore Roosevelt and the Crusade for America, New York, HarperCollins, 2009.

[10] Karl Jacoby,  Crimes contre la nature. Voleurs, squatteurs et braconniers : l’histoire cachée de la conservation de la nature aux États-Unis, Toulouse, Anacharsis Éditions, 2021 [2001].

[11] Guillaume Blanc, L’invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’Eden africain, Paris, Flammarion, 2020.

[12] Miles A. Powell, « « Pestered with inhabitants »: Aldo Leopold, William Vogt, and More Trouble with Wilderness », Pacific Historical Review, vol. 84, n°2, 2015, p. 195-226.

[13] Aurore Chaillou, Malcolm Ferdinand et Louise Roblin, « Pour une écologie décoloniale », Revue Projet, vol. 375, no. 2, 2020, p. 52-56.

Publié par :alauverjat

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