Alors que l’Ukraine subit une violente invasion russe depuis le 24 février, comment les milliers de musées ukrainiens s’organisent-ils ? Les espaces d’exposition sont-ils vraiment des cibles du régime de Poutine ? Comment mettre à l’abri des collections entières ? 

L’Ukraine compte des milliers de musées sur tout son territoire. Du gros musée public à la petite galerie d’art privée, de chefs d’œuvres ukrainiens à des toiles de David, Rubens ou encore Goya, l’Ukraine abrite de nombreux joyaux. 

Le ministre de la Culture ukrainien, Oleksandr Tkachenko, n’a donné encore aucune consigne quant à la protection des musées, des œuvres d’art et des collections. Chaque musée s’organise donc comme il peut, à sa manière et selon ses besoins.

Mise en place de la protection des collections

Ihor Pochyvaïlo, directeur du musée de la Liberté à Kiev, confie au New York Times que son musée avait « un plan pour nous préparer à la guerre. Mais maintenant nous sommes en guerre, ça change tout. ». Quand les troupes russes ont pénétré en Ukraine, le personnel s’est mobilisé pour faire évacuer les pièces majeures du musée hors du pays. Cependant, tous les axes routiers étaient déjà bloqués par les nombreux civiles qui fuyaient vers l’ouest. 
Pour couronner le tout, les collections du musée de la Liberté ne doivent pas vraiment plaire au chef d’état russe car celui-ci possède « quelque 4 000 objets liés à la lutte pour la démocratie en Ukraine, incluant des banderoles et des œuvres d’art ». En effet, fondé en 2014 après la révolution du Maïdan, le musée porte bien son nom. 
Le musée est garant de la mémoire de ce combat pour l’indépendance et la liberté de l’Ukraine.
On peut donc malheureusement imaginer que les troupes russes souhaitent que certaines pièces du musée disparaissent afin de modifier, d’édulcorer, de gommer mais surtout de faire taire certains passages de l’Histoire. 

Le personnel du musée national d’Ukraine déplace ses principales collections au sous-sol. Fedir Androshchuk

Le musée de l’Histoire de l’Ukraine dans la Seconde Guerre mondiale à Kiev semble subir les mêmes menaces. Certaines salles d’expositions du musée sont dédiées au conflit entre la Russie et l’Ukraine au Donbass qui fait rage depuis 2014. Il semblerait que le musée ait placé ses collections en « lieu sûr ».

Bien qu’au début de l’invasion, les espaces d’exposition n’étaient pas directement dans la cible des troupes russes, la situation s’est aggravée. En effet, les forces russes n’hésitent plus à bombarder des villes ukrainiennes.
Le directeur du musée national de l’Histoire de l’Ukraine à Kiev, Fedir Androshchuk, écrit sur son compte Facebook :

« Il n’y a aucune garantie que le patrimoine culturel ukrainien ne sera pas volé et transféré dans les musées russes, en sachant que la ville de Kiev occupe une place particulière chez Poutine dans son interprétation de l’histoire de la Russie et de ses racines. »

En haut à gauche : musée nationale de l’histoire de l’Ukraine
Reste des photographies : artefacts qu’abrite le musée
Screenshot du tweet posté par Alexandra Vukovich, collègue et ami de Fedir Androshchuk

Le musée abrite près de 800 000 artefacts et pièces archéologiques. La plus grande menace est que le musée reçoive la visite de pillards ou soit bombardé. Entouré de trois églises, l’établissement est situé « au milieu d’une aire culturelle riche », mais également, à côté de « cibles potentielles » que sont les sièges du service de sécurité ukrainien et des forces frontalières. 
Fedir Androshchuk a pris la décision de vivre au sein de musée afin de protéger les objets. Il explique que « le système d’égouts et l’approvisionnement en eau ne fonctionnent pas, mais nous avons avec nous un peu de nourriture et d’eau potable ».
Le directeur ajoute même : « Je suis extrêmement fier de mes collègues. Beaucoup sont venus au musée et ont aidé à démonter les expositions permanentes, à emballer les objets, avant de les cacher. Après ce travail, deux archéologues et deux jeunes historiens, ainsi que mes jeunes collègues, sont partis directement au front. ». La réalité des combats n’est donc jamais bien loin…
Certaines pièces du musée se trouvent aujourd’hui au musée Moesgaard à Aarhus au Danemark. En effet, elles ont été prêtées le temps d’une exposition qui porte sur les Vikings. Ces objets sont donc à l’abri, modeste consolation…

Incendie du musée d’Ivankiv et destruction de sa collection d’art naïf ukrainien

À 80 kilomètres au nord-ouest de Kiev, le musée de la ville Ivankiv a été embrasé par l’armée russe. Le musée est dédié à l’archéologie, à l’histoire et aux arts visuels. À l’intérieur, des toiles de l’artiste ukrainienne Maria Primachenko étaient exposées. Vingt-cinq toiles de l’artiste ont été réduites en cendre. Parmi les pertes, on retrouve l’œuvre emblématique Poulet à deux têtes. Nous n’avons pas de détails supplémentaires sur l’étendue des dégâts, mais il semble que ces toiles ne soient pas les seules victimes de l’incendie. 


Qui est Maria Primachenko ?

Artiste née en 1908 et décédée en 1997, c’est une figure mondiale de l’art naïf ukrainien. Maniant divers médiums comme la broderie, la céramique et la peinture, elle s’inspire des motifs folkloriques et des traditions de son pays pour proposer des compositions colorées représentant des animaux issus de la mythologie ukrainienne. Maria Primachenko a été remarquée et saluée par Pablo Picasso qui appréciait ses créations. Elle a également reçu la plus haute distinction artistique du pays, le prix Taras Chevtchenko.

La destruction du musée et des toiles qu’il hébergeait ne manque pas de faire réagir l’opinion publique et politique. La première ministre publie sur son compte twitter « N’ayant pas de culture propre, ils détruisent tout l’héritage des autres nations ». Le ministre de la Culture, quant à lui, demande à l’UNESCO de bannir la Russie de son organisation.

« En Ukraine, des millions d’œuvres d’art et de monuments sont en danger, y compris des monuments représentant des siècles d’histoire, de la période byzantine à la période baroque, ainsi que des sites du patrimoine mondial de l’UNESCO » selon James Cuno, directeur du musée J. Paul Getty Trust à Los Angeles. Il poursuit :

« L’héritage culturel matériel du monde est notre patrimoine commun, l’identité et l’inspiration de toute l’humanité. Le patrimoine culturel a le pouvoir de nous unir et est essentiel pour parvenir à la paix. Il est aussi trop souvent la cible de la guerre, une autre façon de détruire et de dépasser une société en effaçant sa mémoire. »

Pas de doute, la guerre ne se livre pas uniquement sur le front. La culture, le patrimoine, la préservation de la mémoire et de l’histoire est une cible pour les envahisseurs russes. Déposséder une nation de son histoire, de ses racines, c’est sans aucun doute l’affaiblir et lui enlever une force de cohésion, une appartenance à un héritage et à un passé commun. 

Et les artistes dans tout ça ?

Certains artistes ont fui le pays et se sont réfugiés dans les capitales européennes. Mais d’autres, par choix ou non, sont restés sur place et doivent prendre les armes. 

Quand la Biennale de Venise devient politique

L’artiste ukrainien Pavlo Makov a annoncé la suspension de son installation à la biennale de Venise auquel il devait participer.

Pavillon Russe à la Biennale de Venise


De leur côté, les artistes russes Alexandra Sukhareva et Kirill Savchenkov ainsi que le commissaire Raimundas Malaauskas présents à la Biennale de Venise ont démissionné en guise de protestation, laissant le pavillon russe vide. Dans une publication commune sur Instagram, les trois russes ont écrit :

« Lorsque des civils meurent sous les tirs de missiles, que des citoyens ukrainiens se cachent dans des abris et que des manifestants russes sont asphyxiés, il n’y a pas de place pour l’art. »

Dans la même veine, certains musées russes décident de fermer leurs portes. C’est le cas du Garage Museum of Contemporary Art de Moscou qui a fait le choix d’arrêter ses expositions « jusqu’à ce que la tragédie humaine et politique qui se déroule en Ukraine ait cessé ». 

Mettre la main sur la culture d’un pays : musées ukrainiens en souffrance, musées et artistes russes en désaccords. Preuve que les enjeux autour du patrimoine matériel et immatériel sont centraux, et ce, même pendant une guerre.

Sources :

« Face à l’invasion russe. Dans les musées d’Ukraine, une course contre la montre », Courrier international, 25/02/2022.

A. Vukovich, publication twitter sur les professionnels de la conservation ukrainiens, 26/02/2022.

J. Guillaud, « À Kiev, les angoisses d’un directeur de musée face aux menaces de destructions et de pillage », Le Figaro, 01/03/2022.

A. Plumet, « Au nord de Kiev, le musée d’Ivankiv et sa collection d’art naïf incendiés par les Russes », Le Figaro, 01/03/2022.

A. Mansier, « Guerre en Ukraine : un incendie ravage un musée et détruit probablement les œuvres de l’artiste Maria Prymachenko, admirée par Picasso », Connaissance des Arts, 01/03/2022.

R. Pic, M. Vazzoler, « Invasion de l’Ukraine : artistes en résistance », Le Quotidien de l’art, 27/02/2022.

« « Un acte de courage » : pour protester contre la guerre en Ukraine, les artistes russes renoncent à la Biennale de Venise », France info, 01/03/2022.

A. Mansier, « Guerre en Ukraine, l’équipe du pavillon russe de la biennale de Venise démissionne », Connaissance des Arts, 28/02/2022.

Publié par :Hélène Bauche

Etudiante en M2 Arts, Cultures et Sociétés (master recherche en Histoire de l'Art) à l'Université de Pau

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