Vous verriez-vous arpenter la jungle du Surinam, vos crayons dans une main, des feuilles de papier dans l’autre, vous apprêtant à décrire avec le plus de précision possible les plus étranges chenilles que vous croiserez ? C’est ce qu’Anna Maria Sibylla Merian a réalisé pendant trois ans, seule et indépendante, à la toute fin du XVIIe siècle.

Née le 4 avril 1647 à Francfort, Anna Maria Sibylla Merian montre déjà petite les signes d’une curiosité prononcée pour la faune et la flore : son attrait pour l’entomologie se distingue par l’élevage d’insectes, tandis que sa passion pour la botanique se reflète dans son amour des fleurs. Elle développe ensuite dès l’âge de treize ans un intérêt pour la peinture qu’elle cultive dans l’atelier de son beau-père, le peintre Jacob Marrell, où elle perfectionne ses qualités d’artiste. Son mariage avec un peintre à l’âge de dix-huit ans est suivi par la naissance de deux filles destinées elles aussi à devenir illustratrices. Elle dédie sa vie à la représentation artistique de spécimens botaniques.

Anna Maria Sibylla Merian, bananes, lézards, papillon et autres insectes, planche XXIII des Metamorphosis. © Wikimedia Commons.

Maria Sibylla Merian débute véritablement l’étude systématique de la végétation en 1674, lorsqu’elle s’attelle à décrire les différents stades de métamorphose d’une plante. Elle publie à 28 ans un premier recueil sur les fleurs qui préfigure déjà la grandeur de son chef-d’œuvre. À la fois ancrées dans la botanique et dans les beaux-arts, ses premières œuvres sont publiées sous la forme de cinquante planches à Nuremberg, qu’un second volume complète quelques années après.  

Portrait d’Anna Maria Sibylla Merian, gravure. © Wikimedia Commons.

Le grand départ

En 1691, alors qu’elle visite Amsterdam, Merian est séduite par l’étendue de la faune et de la flore exotiques présentées dans les collections botaniques de la ville. Elle décide alors de partir les découvrir de ses propres yeux, décision exceptionnelle à cette période. À l’âge de 52 ans, Merian embarque pour l’aventure de sa vie, accompagnée de sa plus jeune fille, pour le Surinam, situé sur la côte nord-est de l’Amérique du Sud. Dans ce territoire colonisé par les Pays-Bas en 1667, se développent plusieurs plantations esclavagistes gérées par des colons, dont une communauté labadiste. Les labadistes constituent une branche rigoriste du protestantisme dont Maria Sibylla Merian se revendique.

Sa décision prise, elle devient alors la première naturaliste européenne, hommes et femmes confondus, à mener une expédition scientifique sur un autre continent. Une ambition d’autant plus admirable qu’elle finance partiellement ce projet par la vente de ses peintures, et sans la présence d’un mari qui la laisse totalement indifférente et dont elle se déclare même veuve. De cette expérience, elle produit la plus grande œuvre de sa carrière, qui marquera aussi l’histoire de la botanique et de l’art : « Metamorphosis Insectorum Surinamensium », publiée pour la première fois en 1705 à Amsterdam. Ce flamboyant recueil décrit sous la forme de planches d’aquarelle et de peinture, avec un vérisme resplendissant, la faune et la flore des jungles du Surinam. Le succès de l’ouvrage n’est pas immédiat mais participe à fonder une postérité posthume. Il est republié et traduit à plusieurs reprises, notamment en 1719 et en 1721, à la fois en néerlandais et en français. Dans les plus belles copies, les impressions sont colorées de la propre main de Merian. La valeur inestimable de ces planches réside dans la rencontre entre des notes scientifiques dont la précision chirurgicale n’a d’égales que les illustrations d’une méticulosité et d’une beauté désarmantes.

Botanique et art

Solitaire, le premier amour de Maria est un ver. Mais ce n’est pas n’importe lequel puisqu’en tant que femme de goût, il s’agit plus précisément du ver à soie, dont elle décrit et représente les transformations successives à travers une compilation de notes et d’observations proprement scientifiques. Elle met par ailleurs en évidence différents phénomènes, comme par exemple l’existence des différents stades évolutifs des papillons de nuit, qui passent de l’œuf à la larve puis de la chrysalide au papillon. Elle découvre et décrit aussi, au Surinam, le comportement nocturne des fourmis tropicales qui évoluent dans ce territoire inconnu. Ses Metamorphosis présentent au total l’étude de 90 espèces animales et de 60 espèces végétales, toutes exécutées d’après des spécimens vivants. Cependant, des études ultérieures ont démontré certaines erreurs relatives aux données scientifiques de ses Metamorphosis. Par exemple, Merian ne rattache pas certaines chenilles aux bonnes espèces de papillons. Mais il s’agit là d’un travail fondateur dont on excuse avec admiration les quelques imprécisions. Grâce à l’apport de Merian aux connaissances scientifiques, Linné, le père de la botanique, inclut de nouvelles espèces dans son système de classification. À la même période se développent les jardins botaniques, qui ordonnent le monde végétal et les insectes en y intégrant les nouvelles espèces importées par les voyages en Asie, en Afrique et en Amérique. Merian et son travail interviennent à une période de reconsidération de la Création, où l’on comprend que l’œuvre de Dieu peut faire l’objet d’une classification. L’être humain cherche à ordonner son monde et à lui donner un sens, il entre dans un nouveau paradigme philosophique, ce que Michel Foucault définissait comme un épistème. Ici, les innovations de Merian et les classifications de Linné font partie intégrante de la mutation des sociétés d’Europe de l’Ouest dans l’âge classique, et sortent progressivement du cadre intellectuel qualifié d’irrationnel et de préscientifique propre à la Renaissance.

L’Hortus Botanicus Leiden, aux Pays-Bas, est l’un des plus anciens jardins botaniques du monde. Fondé à l’Université de Leyde en 1587, on y collecte des spécimens recueillis via les voyages de la Compagnie Néerlandaise des Indes Orientales. Gravure de 1610. © Wikimedia Commons.

Enjeux colonialistes et écologistes

Dans les marges de ses œuvres, Merian écrit en plus de peindre. Elle y raconte son point de vue sur la vie dans cette colonie, ainsi que ses préoccupations, qui consistent en une archive primordiale pour comprendre les enjeux colonialistes néerlandais au Surinam. Merian se dit préoccupée par l’avidité des colons labadistes sur la forêt, qu’ils détruisent peu à peu au profit de leurs plantations. Cet enjeu écologique, qui ne dit pas encore son nom, menace directement les travaux de l’artiste-botaniste pour des raisons évidentes : la faune et la flore qui l’intéressent ne sont pas celles des plantations désolées de la monoculture esclavagiste, mais bien celles de la nature indigène et sauvage qui se perpétue dans la forêt tropicale du Surinam. Et Merian exprime la corrélation directe de cette menace écocidaire avec le traitement des populations autochtones. Elle prend conscience de la condition sociale abominable qui est celle des esclaves des plantations du Surinam, et la critique. Elle doit beaucoup aux esclaves et aux indigènes du pays, de qui elle obtient des informations décisives sur les propriétés médicinales des plantes qu’elle étudie. C’est aussi grâce à eux qu’elle peut mettre un nom, celui que leur donnent déjà les populations locales, sur chaque plante et chaque espèce d’insecte qu’elle découvre et décrit. Bien qu’elle soit redevable aux labadistes, par fidélité, de son intégration à la communauté, Merian n’est pas dupe et semble avoir navigué avec diplomatie et clairvoyance au sein de cette expérience, en ayant reconnu la valeur des enrichissements apportés par les populations opprimées par ses semblables.

L’œuvre d’une vie, œuvre de la science

Après trois ans au Surinam, Maria Sibylla Merian doit rentrer en Europe pour des raisons médicales. Elle s’installe à Amsterdam où elle continue de peindre et de produire des planches d’excellente qualité. Elle participe aussi à l’élevage et à l’étude de certaines espèces d’insectes perpétuées au jardin botanique de la ville. Ses talents interdisciplinaires font école puisqu’elle devient préceptrice de la jeune Rachel Ruysch, qui deviendra une extraordinaire peintresse, particulièrement célébrée pour ses compositions florales. Merian meurt en janvier 1717, à l’âge de soixante-dix ans. L’attrait de ses œuvres est tant scientifique qu’esthétique, puisque le tsar Pierre le Grand de Russie en acquiert une partie pour enrichir sa collection. L’œuvre de sa vie et sa biographie sont aujourd’hui exposées au Staatliche Museen de Berlin, mais aussi à Minneapolis et au Museum Boerhaave à Leyde, musée dédié à l’histoire de la science.

Anna Maria Sibylla Merian, Trois chenilles et un petit scarabée, 12,1 cm x 16,5 cm. Staatliche Museen, Berlin, 96.386. © Volker-H. Schneider.

L’œuvre de Merian et sa personne continuent aujourd’hui de fasciner et peuvent facilement être appréciées par tout un chacun. Peut-être la première femme entomologiste, on pourrait aussi la décrire sans trop rechigner comme devancière du combat écologiste. Son ambition, son courage, son intelligence alliés à un savoir-faire extraordinaire ont croisé le chemin d’enjeux historiques et intellectuels que ses Metamorphosis expriment merveilleusement bien. Les enjeux dont elle a été directement témoin font aujourd’hui écho à des situations similaires, quand les problématiques coloniales et environnementales se mêlent. Son héritage scientifique laisse aussi une archive influente pour l’art de la botanique, une discipline toujours très appréciée et même revalorisée à une époque où la protection de l’environnement nous tient particulièrement à cœur.

Sources :

C. O. Van Regteren Altena, « Een biographië van Maria Sibylla Merian », De Levende Natuur, 1944, p. 32-34.

K. Etherdige, « Maria Sibylla Merian and the Metamorphosis of Natural History », Endeavour 35, issue 1, mars 2011, p. 16-22.

L. Menapace, P. Laurent, « Les illustrations naturalistes de Maria Sibylla Merian (1647-1717)», Le Blog Gallica, BnF, 13/03/2021.

Visite commentée du Museum Boerhaave par son conservateur Tim Huisman en décembre 2021.

Publié par :Elvire Stévenard

Étudiante en histoire de l'art et en archéologie à l'École du Louvre Rédactrice en chef de Florilèges, web-journal culturel étudiant

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