« S’il est vrai, ô dieux, que vous pouvez tout accorder, je forme le voeu que mon épouse soit – et comme il n’ose dire : la vierge d’ivoire – semblable à la vierge d’ivoire » (Les métamorphoses d’Ovide (Livre X, Fable 6) : Pygmalion et Galatée)

Là où certains pensent qu’il est facile de trouver chaussure à son pied en termes d’amour, d’autres attendent une telle perfection qu’il en est impossible de la trouver… Sauf avec un peu d’aide et un soupçon de bonté divine. C’est ce que l’œuvre de Jean-Léon Gérôme nous donne à voir en représentant Pygmalion et Galatée en 1890.

Jean-Léon Gérôme, qui est-ce ?

Né en 1824 et mort en 1904, Jean-Léon Gérôme est un artiste français. À la fois peintre et sculpteur, il se forme à l’école des Beaux-Arts de Paris, et y devient professeur en 1864 pendant près de quarante ans.

C’est dans un premier temps grâce à la peinture qu’il se fait un nom. Il remporte la médaille d’or du Salon de 1847 avec Un combat de coqs (ci-dessous). Il se place ensuite en chef de file du mouvement néo-grec.

Ne se limitant pas aux registre mythologique, il réalise une multitude d’œuvres aux différents sujets, qu’ils soient orientaliste, historique ou encore religieux. Ce n’est qu’en 1878 qu’il développe son talent de sculpteur en s’exerçant à la pratique de la polychromie, sur des sujets divers touchant aussi bien des scènes de genres que des allégories. Il réalise en parallèle de nombreux tableaux où il se représente en train de sculpter, mais également des photos mises en scène.

Comme on peut bien souvent l’attendre d’un peintre académicien, il est farouchement opposé aux avant-gardes et notamment les impressionnistes qu’il considère comme “le déshonneur de l’art français”. C’est cette hostilité qui le fait tomber en désuétude après sa mort. Son dédain pour la modernité enterre pendant un temps ses qualités de peintre et sculpteur. Ce n’est qu’avec les débuts du cinéma qu’il est redécouvert. Son esthétique se retrouve alors dans les péplums du cinéma italien aussi bien que dans les superproductions d’Hollywood. Jean-Léon Gérôme est désormais loin de ses critiques anti-avant-garde qui l’ont fait sombrer dans l’oubli : il est désormais un artiste prisé dans le cercle des collectionneurs d’art.

Quand l’amour est plus fort que tout : La vie d’une sculpture

Cette œuvre, conservée au Metropolitan Museum of Art de New York, nous offre une représentation du mythe de Pygmalion et Galathée tiré des Métamorphoses d’Ovide, Livre X, fable 6.

Pygmalion est un roi et sculpteur émérite. Malgré son vœu de célibat, il sculpte une femme d’une beauté sans égale dans l’ivoire. Peu à peu, au fil de sa création, il tisse un lien fort avec son œuvre.

Si belle et si pure, née de ses mains, qu’il en tombe follement amoureux. Il couvre cet amour, qui reste insensible et froid, d’offrandes et de baisers. Dans son désespoir amoureux, il se rend aux grandes fêtes d’Aphrodite à Chypre pour y prier la déesse de l’amour. Il souhaite alors que sa femme soit cette “vierge d’ivoire” qu’il a créée de ses mains. Aphrodite lui accorde son vœu. En rentrant chez lui, constatant que sa statue prend vie, Pygmalion est aussi stupéfait qu’heureux. Il la prend alors dans ses bras pour étreinte passionnée en la nommant Galatée. Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants… ou pas, seulement une fille nommée Paphos du nom du lieu où était célébré le culte d’Aphrodite.

Jean-Léon Gérôme choisit de représenter le moment où Pygmalion enlace Galatée tandis qu’elle devient femme. Le marteau à leurs pieds laisse suggérer qu’il était en train de faire des ajustements sur sa statue, contrairement au mythe où il la découvre en rentrant dans sa demeure. La tension des muscles, la torsion des corps, la passion de ce baiser pourrait presque nous donner l’illusion de voir la scène se dérouler sous nos yeux, comme si l’image prenait vie de la même manière que Galatée n’est plus ivoire. Cupidon, à droite, tient son arc bandé dans leur direction, en train de tirer sa flèche pour sceller leur amour fou. Le décor simple, et relativement bouché avec ce grand mur monochrome, permet de garder toute l’attention sur cette étreinte inespérée. La blancheur de ses pieds encore prisonniers de l’ivoire tranche par rapport au reste de l’œuvre, bien que sa peau garde une teinte lactée et claire en comparaison à celle de Pygmalion. Toute cette scène semble être suspendue dans le temps, figée l’espace d’un instant pour que l’on puisse la regarder.

Mais ce mythe pose deux questions : 

  • le rapport de l’artiste à son œuvre
  • la question de l’amour. 

L’artiste crée une œuvre de ses mains. Il représente la manière dont il la voit, elle devient parfaite à ses yeux, une réponse sans faille à ses attentes à ceci près qu’elle n’est pas vivante. Il l’idéalise, sans vieillesse ni imperfection d’aucune sorte, Galatée est alors l’expression de son désir propre : une âme sœur d’ivoire. Mais lorsqu’Aphrodite lui donne la vie, son statut change. D’œuvre, d’objet elle passe au statut d’être vivant, de femme. Pygmalion qui voulait garder son amour, sa “vierge d’ivoire” pour lui, d’une certaine manière la perd lorsqu’elle devient femme puisque la statue en elle-même disparaît. Son œuvre pourtant si parfaite à ses yeux disparaît.

Mais disparaît-elle réellement ? Galatée bien que désormais femme a été pensée, façonnée, conçue comme un objet répondant aux désirs d’un seul homme : Pygmalion. On est alors en droit de se demander si sa vie ne dépend pas aussi de lui dans la mesure où elle peut respirer et se mouvoir car Pygmalion seul en a fait le souhait. N’est-ce pas ici un exemple parfait de narcissisme ? Bien que son amour puisse être sincère et inconditionnel pour Galatée, n’est-il pas troublé par la vision si parfaite qu’il en avait en tant que statue ? La considère-t-il réellement comme une femme ou bien simplement un objet qui se meut à sa guise ? Ce passage du fantasme à la réalité, est-il sain ou au contraire nous enferme-t-il d’autant plus dans cet atelier que Gérôme nous donne à voir, malgré toute la tendresse qui transparaît de cette étreinte.

Léa SANGY

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Publié par :Art&Fac-UPPA

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