Le 20 janvier 2021, il y a presque un an, une œuvre exceptionnelle de Chaïm Soutine était mise à la vente: un portrait, présumé, de Coco Chanel. Réalisé en 1942, le tableau était estimé entre 600 000 et 800 000 euros. Mais le doute plane autour de cette œuvre inédite. S’agit-il vraiment d’une œuvre de Soutine ? La femme portraiturée est-elle réellement Coco Chanel ? Pourquoi n’avions-nous jamais entendu parler de cette toile auparavant ? Retour sur ces interrogations.

Le modèle

Gabrielle Chasnel (1883-1971), dite « Coco Chanel » s’est toujours entourée d’artistes. Durant l’entre-deux-guerres, son cercle d’amis est large : elle côtoie Mallarmé, Proust, connaît Erik Satie, Colette et Cocteau et elle loge même Picasso dans l’hôtel de Rohan-Montbazon qu’elle loue jusqu’en 1934. Poètes, musiciens, écrivains, peintres… la liste est longue. À cette période, le succès de la maison Chanel ne fait que grandir. Elle ne se consacre plus uniquement à la mode ou aux chapeaux, mais aussi aux parfums ; elle ouvre la boutique, désormais historique, de la rue Cambon, à côté de la Place Vendôme, en 1921.

C’est également à ce moment-là que Chaïm Soutine (1893-1943), peintre juif originaire de Russie, connaît enfin le succès : de passage à Paris en 1923, un riche industriel américain, Alfred C. Barnes, découvre Soutine grâce aux conseils de Paul Guillaume. Il est particulièrement enthousiasmé par le portrait d’un pâtissier, qui se trouve aujourd’hui à la Fondation Barnes. Impressionné, il achète plusieurs dizaines de tableaux du peintre. Soutine, qui vit dans la misère depuis son arrivée à Paris en 1913, devient subitement riche et célèbre. Le choix de Barnes étonne : qui est donc ce jeune artiste inconnu, réputé pour sa bizarrerie et son antipathie ? Quand le collectionneur américain quitte la France, le succès de Soutine continue de s’accroître. En 1928, il devient l’ami du couple Castaing, de grands amateurs d’art moderne et contemporain qui resteront ses mécènes pendant de nombreuses années.

Dans le Paris effervescent des années folles, la capitale des arts, il n’est pas impossible que les deux personnalités se soient croisées, ou qu’elles aient au moins entendu parler l’une de l’autre. Mais la rencontre entre les deux paraît peu probable ; Coco Chanel est antisémite, elle ne s’en cache pas. Depuis l’affaire Dreyfus en 1894, l’antisémitisme grandit sans complexe en France, mais aussi en Europe. L’entre-deux-guerres, et surtout les années 1930, marquent la montée des journaux, des publications, et bientôt, des lois antisémites. Dans son livre Coucher avec l’ennemi, la guerre secrète de Coco Chanel de Hal Vaughan, paru en 2011, l’auteur retrace les idées et les opinions de la créatrice. Elle a été une collaborationniste active, proche du régime nazi, mais son antisémitisme date d’avant-guerre. Malgré cela, car les idées nauséabondes s’accompagnent souvent de contradictions, le cercle de proches de Coco Chanel n’excluait pas les Juifs. Opportuniste, elle faisait une distinction entre ce qu’elle appelait les « Israélites », qu’elle fréquentait car ils pouvaient lui être utiles, comme la famille Rothschild ou la famille Wertheimer, et les « youpins ». Dès lors, comment imaginer que Soutine ait fait le portrait de Gabrielle Chanel ? Elle-même, aurait-elle accepté de rencontrer Soutine ? Le tableau mis à la vente peut très bien être de la main de l’artiste, mais il est peu probable qu’il s’agisse du portrait de la célèbre créatrice de mode.

Le contexte

Il n’y a pas que le modèle qui interroge mais également le contexte. Le tableau est supposé avoir été peint en 1942, mais que faisait Soutine cette année-là ? Revenons brièvement sur le parcours du peintre pendant la Seconde Guerre mondiale.

Durant la guerre et malgré les lois anti-juives de la France, Soutine ne quitte pas le pays. Le 3 septembre 1939, quand la France déclare la guerre à l’Allemagne, Soutine se trouve encore dans une maison de vacances avec sa compagne de l’époque, Gerda Groth, à Civry-sur-Serein, dans l’Yonne. Ils sont tous les deux immédiatement assignés à résidence car ils ne possèdent pas la nationalité française : Groth est allemande, Soutine est russe, deux pays ennemis de la France. Grâce à l’aide d’Albert Sarraut, ministre de l’Intérieur que Soutine connait, il obtient l’autorisation de se rendre de temps à temps à Paris. Le peintre, déjà atteint d’un cancer à l’estomac, s’y rend pour recevoir des soins. Sa compagne, quant à elle, ne peut quitter la maison. Après plusieurs mois, le couple décide finalement de s’enfuir. En mai 1940, ils sont tous les deux de retour à Paris, mais pour peu de temps : Groth est déportée dans un camp d’internement dans le Sud de la France. Soutine se retrouve alors seul jusqu’à sa rencontre avec Marie-Berthe Aurenche, quelques mois plus tard. Ils vivent un temps à Paris ensemble avant de quitter la capitale, devenue trop dangereuse pour Soutine : la Gestapo est à sa recherche et il échappe plusieurs fois à l’arrestation. C’est un couple d’amis, les Laloë, qui leur permet de se réfugier à Champigny-sur-Veude, en Indre-et-Loire. Soutine y restera jusqu’à sa mort.

En 1942, date à laquelle le portrait de Coco Chanel aurait dû être peint, Soutine ne se trouve plus à Paris, alors que la créatrice de mode loge dans sa suite du Ritz, place Vendôme, de 1941 à 1944. De plus, le peintre est gravement malade et bien incapable de se déplacer. Il continue toutefois de peindre mais la production de ses dernières années de vie est répétitive, reproduisant les mêmes motifs qu’il observe dans la campagne. Il peint beaucoup d’arbres, des portraits de jeunes filles et surtout des couples d’enfants, comme les images ci-dessous.

Les portraits sont absents de la production de Soutine à cette période de sa vie : le portrait de Chanel ne correspond donc pas à la production du peintre de l’année 1942.

En revanche, ce tableau ressemble dans sa facture, dans ses couleurs et dans son modèle au portrait que réalise Soutine de Maria Lani en… 1929. Le tableau mis en vente à Monte-Carlo serait peut-être une étude ou une ébauche de ce portrait réalisé treize ans auparavant. Maria Lani, d’origine allemande, arrive à Paris en 1928, un an avant de se faire portraiturer par Soutine. Elle est une célébrité du cinéma muet et s’intéresse beaucoup aux milieux artistiques parisiens. Au total, 51 artistes réalisent son portrait ! Chagall, Foujita, Pascin, Cocteau, Man Ray… Lani est une véritable muse. Mais pourquoi est-il alors écrit « Coco Chanel 42 » sur la toile ? Un ajout tardif de la main d’une autre personne que l’artiste ? D’autant que Soutine ne date pas ses œuvres, il ne fait que les signer. C’est sans doute le cas et on peut imaginer que les motivations sont financières : sur le marché de l’art, un portrait exclusif de Coco Chanel vaut sous doute bien davantage que le cinquante-deuxième portrait de Maria Lani.

Le problème des faux dans les productions de Soutine

Ce n’est pas la première fois que des œuvres douteuses présentées comme de la main de Soutine, et réalisées pendant la Seconde Guerre mondiale, font irruption sur le marché de l’art. Après la Guerre la production de Soutine est délaissée des amateurs. Elle est également mal documentée, le public connait peu les œuvres de Soutine peintes pendant la guerre : cette ignorance est la faille dans laquelle certains s’engouffrent.

Le Portrait de l’adjudant Georges Grogh supposément peint en 1939 passe également pour être un faux. Ce tableau aurait été peint pendant que Soutine est assigné à résidence à Civry, où il rencontre l’adjudant Grogh. En stationnement, ce dernier ne reste pas et part bientôt pour Tlemcen (Algérie). Les deux hommes se lient d’amitié et entretiennent une correspondance plus ou moins régulière. Le tableau aurait été donné par l’artiste à son ami et modèle, pratique rare chez Soutine. Autre fait étrange, la facture et la large palette de couleurs du tableau sont singulières dans la production d’alors. Il y a également beaucoup d’autres incohérences : des dessins envoyés à l’adjudant Grogh, supposément de Soutine, sont datés et dédicacés, des détails que Soutine n’a jamais l’habitude de faire.

Faux Chaïm Soutine ?, Portrait de l’adjudant Georges Grogh, 1939, présenté dans Soutine peintre du déchirant de P. Courthion

Les conditions de la guerre semblent être l’occasion pour les faussaires de faire surgir des œuvres dont la provenance est floue. Soutine fuit beaucoup et vit en clandestinité, mais grâce aux archives de Louis Carré, le marchand attitré de Soutine à l’époque, on sait comment il s’organise pour faire parvenir discrètement ses œuvres jusque Paris. Sa compagne d’alors, Marie-Berthe Aurenche, apporte les œuvres au couple Moulin, qui les a aidés à fuir la Gestapo. Le couple Moulin apporte ensuite les toiles à un autre couple d’amis, les Laloë, qui enfin, remettent les œuvres à Louis Carré, qui tient encore sa galerie parisienne pendant l’Occupation. À la mort du peintre, c’est Aurenche qui s’occupe de la succession et des toiles que Soutine n’avait pas eu le temps de faire parvenir à Carré. Enfin, il reste le couple Castaing, qui continue de se procurer des œuvres de Soutine auprès du peintre lui-même.

Autrement dit, des œuvres peintes pendant la guerre n’ont que trois provenances possibles : Aurenche, Carré ou les Castaing. Or, les deux œuvres que nous avons mentionnées ne sont jamais passées par ces collections.

Le style et le sujet d’un tableau sont essentiels pour appréhender un faux, mais la question de la provenance l’est tout autant. Pour Soutine, c’est d’autant plus vrai qu’il meurt en 1943, au milieu de la guerre. Le contexte est une donnée essentielle pour déterminer l’authenticité d’une œuvre. Sa succession s’avère compliquée et floue, car il n’était pas marié et n’avait pas de descendant ; il a certes une fille, mais qu’il n’a jamais reconnue officiellement. Ses œuvres sont éparpillées entre Paris et Champigny-sur-Veude, où il se cachait depuis deux ans. Nombreux ceux qui, alors, tentent de récupérer ou s’approprier les tableaux du peintre. Pour les faussaires, ou les escrocs, c’est le timing parfait pour modifier ou faire entrer des œuvres sur le marché de l’art.

C’est donc aux historiens qu’il incombe de faire la différence entre la vérité et le mensonge.

Bibliographie:

  • Marie-Berthe AURENCHE , « Les dernières années de Soutine », Beaux-Arts, 1952
  • Fonds Louis CARRÉ, Pierrefitte-sur-Seine, archives nationales
  • Pierre COURTHION, Soutine, peintre du déchirant, Editions Edita-Denoël, Paris, 1972
  • Michel LEBRUN-FRANZAROLI, Soutine, l’homme et le peintre, Prigny : Michel LeBrun-
    Franzaroli, 2014
  • Maurice TUCHMAN, Chaïm Soutine 1893-1943 : catalogue raisonné / Tuchman Maurice ;
    Dunow, Esti ; Perls, Klaus – Cologne : Taschen, 1993.
Publié par :Léonie Quéméner

Elève en Master 2 à l'Ecole du Louvre, parcours Muséologie. Je suis particulièrement intéressée par l'art du XIXe et XXe siècle et par la protection du patrimoine.

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