« Tout ce que la grande cité a rejeté, tout ce qu’elle a perdu, tout ce qu’elle a dédaigné, tout ce qu’elle a brisé, il le catalogue, il le collectionne »[1]. Ces mots de Baudelaire décrivent les actions du chiffonnier, homme que Manet a représenté dans Le Buveur d’absinthe pour le Salon de 1859. Cet homme est celui des rues de Paris médiéval, d’abord, puis du Paris haussmannien, ensuite. En effet, l’œuvre se place dans le contexte du Second Empire au moment où Napoléon III dirige une France en pleine transition vers la modernité. Ces transformations touchent tous les aspects, économiques avec la révolution industrielle, politiques avec l’avènement du Second Empire et la chute de la IIe République, urbains avec les travaux de modernisation de la capitale par Haussmann et enfin culturels avec l’apparition du réalisme en littérature et en peinture. Manet débute donc sa carrière dans cette société en mutation, il se forme d’abord dans l’atelier de Thomas Couture qu’il quitte en 1856 pour s’installer dans son propre atelier. C’est ici que germe l’idée de créer une œuvre pour le Salon, qui, à l’époque, constitue un moyen pour les artistes de se faire connaitre et d’exposer leurs œuvres à la vue du public et des critiques. Il peint alors un homme debout adossé contre un muret sur un fond neutre. Un chapeau haut de forme noir prolonge son corps couvert par une cape brune tombant au niveau de ses genoux et dévoilant ainsi sa jambe gauche en avant. Son visage flou laisse transparaitre un regard vide et une barbe mal rasée. À sa gauche, sous son ombre, se trouve un verre d’absinthe verdâtre ; dans son prolongement se dessine une bouteille d’alcool vide roulant sur le sol. Les couleurs foncées presque monochromes sont illuminées par un éclairage qui semble venir de la droite. Cette œuvre de jeunesse montre la modernité de Manet et de sa peinture par sa visée politique, ses inspirations originales ainsi qu’un style qui lui est propre. 

 
Édouard MANET, Le buveur d’absinthe, 1859, huile sur toile, 180,5 x 105,6 cm, Copenhague, Ny Carlsberg Glyptotek (inv. Nr. MIN 1778).

Les inspirations de Manet au début de sa carrière

L’héritage de Thomas Couture

Dans Le Buveur d’Absinthe de Manet, l’héritage de Thomas Couture, son maître, est toujours présent. En effet, la formation académique par laquelle est passée Manet a forgé son propre style même s’il souhaite s’en détacher. Si lorsque Manet lui présente son œuvre Couture lui dit : « Mon ami, il n’y a ici qu’un buveur d’absinthe, c’est le peintre qui a produit cette insanité », il n’est pas étranger à certains processus utilisés par ce dernier. La brume romantique, le fond vague uni, l’empattement et les attributs symboliques montrent des traits communs avec des œuvres de Couture. De plus, il fait poser son personnage dans son atelier, ce qui montre qu’il garde tout de même un attachement à l’étude académique. Cependant, Manet coupe définitivement les ponts avec son maître après lui avoir présenté Le Buveur d’absinthe, ce qui n’est pas étonnant sachant que leur relation a toujours été très conflictuelle à l’atelier.

Des sources contemporaines : le Réalisme et les images de presse populaire

Le Buveur d’Absinthe est aussi tinté des recherches et thèmes contemporains avec des traces de réalisme mais aussi des images de presse contemporaines. Ici, Manet se place dans le contexte de la recherche sur le réalisme de Courbet et de Millet. En effet, Manet a choisi de représenter un sujet de l’actualité qui lui est contemporain : le portrait d’un personnage qu’il a rencontré dans la rue. Cette recherche du réel dont le sujet n’est pas puisé dans des sources historiques ou antiques mais dans la vie quotidienne caractérise la recherche réaliste. Comme ses camarades, Manet place une scène familière dans les dimensions d’une peinture d’histoire qui élève son sujet. Le réalisme de Manet ressemble davantage à celui de Courbet qui cherche à montrer les aspects perturbants et déplaisants de la société que les classes supérieures cherchent à éviter. Il est possible de remarquer des éléments similaires entre les portraits des deux artistes comme les contours flous, le fond brun et vague, une luminosité faible et des couleurs foncées. Tous ces éléments s’observent Le Violoncelliste, portrait de l’artiste de 1847[2]. Afin de représenter le principe de déguisement dans Le Buveur d’absinthe, Manet s’est inspiré de la stratégie de Courbet nommé la « mascarade picturale » visible dans ses œuvres du début des années 50. En effet, la peinture ne rentre pas dans les catégories crées par l’académie, s’agit-il d’un portrait ou d’une scène de genre ? d’allégorie ou d’une caricature ? Ce flou dans les genres s’observe également dans l’introduction du poème en prose par Baudelaire. Cependant Manet se détache aussi du réalisme de Courbet avec sa propre interprétation du courant.

Gustave Courbet, Le Violoncelliste, portrait de l’artiste, 1847, 117 par 90 cm, huile sur toile, Nationalmuseum, Stockholm.

Une autre source inspiration contemporaine de la création du Buveur d’Absinthe sont les images de la presse urbaine, une appropriation qui est vue comme constitutionnelle de la modernité de Manet. Les images de presse sont très importantes dans la propagande politique, de ce fait elles se sont surtout développées aux moments de censure. Cette source d’inspiration de Manet citée par Anne Coffin Hanson n’est pas celle des réelles caricatures mais les images adoucies qui montrent les « types » de la société française dont la visibilité était forte à cette époque, encouragée par Napoléon afin de devenir des instruments de neutralisation des contrastes de la société et du contrôle sur leur visibilité. Elles donnent une impression de réel sans représenter la réalité, ce que Manet entreprend de faire.

Le Buveur d’absinthe face à l’école française et espagnole

Dans son Buveur, Manet puise aussi des références dans la peinture de deux écoles, la peinture française du premier XVIIIe siècle ainsi que la peinture espagnole de l’âge d’or. La référence la plus visible et la plus étudiée est celle à l’Espagne et particulièrement à Velasquez. Manet a puisé tout au long de sa carrière sur les modèles espagnols. Afin de composer sa peinture il a dessiné des figures de philosophes antiques et notamment ceux qui avaient inspirés Velasquez pour son Aesop et Menippus de sa série des philosophes. La ressemblance avec Menippus est plus que claire avec le chapeau, la cape, les couleurs sombres, la lumière faible et le lien entre la pauvreté et la philosophie, idée développée en Europe grâce au succès du stoïcisme. Tout comme Manet, Velasquez semble préférer peindre la réalité du monde espagnol et la condition humaine. Manet fait lui-même un lien entre les trois peintures nommant Le Buveur comme un des « quatre philosophes » en 1872 lorsqu’il liste ses œuvres vendues à Durand-Ruel. Selon Antonin Proust, Manet aurait aussi dit « J’ai fait un type de Paris, étudié à Paris, en mettant dans l’exécution la naïveté du métier que j’ai retrouvée dans le tableau de Velasquez »[3].

La touche d’élégance et la pose presque dansante peuvent être liées à L’indifférent de Watteau qui contraste avec le reste de son allure. En effet, Manet s’intéresse à la peinture rocaille française, il est fortement possible qu’il ait visité la collection La Case qui se trouvait à Paris à ce moment et exposait des œuvres de ce premier XVIIIe siècle comme des Chardin, des Boucher et des Watteau.

La portée sociale et politique du tableau

Un traitement qui sert son engagement

Cette œuvre a été créé pour être présentée et vue au Salon, ce qui montre à à quel public s’adresse Manet lorsqu’il peint Le Buveur d’Absinthe. En effet, il cherche à présenter la réalité du Paris moderne au public du Salon généralement bourgeois. La figure de taille humaine donne l’impression au spectateur d’être face à cette figure du Buveur. Les grandes dimensions de la toile témoignent aussi de l’importance du sujet, normalement utilisées pour une peinture d’histoire. Les éléments de décor sont très peu présents, le fond est neutre et le personnage n’est accompagné que de deux éléments : une bouteille et un verre d’alcool, ce qui permet de se concentrer uniquement sur le personnage sans point de fuite. 

La palette de couleurs est réduite aux bruns, gris, jaunes verdâtres et noirs conférant un aspect presque monochrome à la peinture. Cette monotonie peut rappeler la tristesse et la misère de la vie du protagoniste. L’aspect nocturne de la peinture montre que le chiffonnier opère la nuit, éclairé par les lampadaires ce lui donne ce ton légèrement jaunâtre. Les accents de verts rappellent eux l’absinthe. 

Deux thèmes d’actualité : la marginalité et l’alcoolisme

Cette œuvre doit être comprise comme une position assez osée pour un débutant au Salon. Présenter un portrait d’un vagabond contemporain documente l’un des aspects les moins idéalisés de la métropole impériale. Son modèle, Colardet, a été recruté parmi les bohémiens du Louvre qui était rempli de nomades vivant en fouillant la ville, les chiffonniers. Degas raconte que Manet a été intrigué par « un personnage dont la mise et l’allure n’était pas celle du premier venu ». Cette figure apparait dans la littérature (Le vin des chiffonniers, poème de 1854 de Baudelaire) et dans les caricatures comme celles de Traviès et Daumier. La figure de Manet est le premier portrait en pied de ce métier au Salon. 

Honoré Daumier, Le chiffonnier philosophe, 2eme état, lithographie, 35 x 26 cm, 1847, Paris, Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts

Au XIXe siècle à Paris, la vue de buveurs d’absinthe semblait symboliser tous les maux de l’urbanisation moderne comme l’aliénation et la déshumanisation. Cette boisson attaquait agressivement le système nerveux causant une démence. De ce fait, l’absinthe fut bannie en France dès 1915. Si le vin semble plutôt lié à la convivialité, l’absinthe se voit rapportée aux solitaires et aux pauvres. En effet, elle est connue pour séparer complètement l’homme du monde réel. De plus, à cette époque, l’ivresse sur la voie publique devient un véritable problème pour le pouvoir en place. Ce souci qui ne sait être dompté est relayé par la presse populaire. Baudelaire fait un lien entre l’expérience de la modernité et l’intoxication. Il voyait cette dernière comme une manière de survivre à la misère urbaine. Le verre présent ici pourrait montrer une échappatoire pour les pauvres à leur quotidien difficile. Ce verre permet aussi d’évoquer le débat sur les prix et les taxes sur l’alcool qui a joué un rôle important dans les tactiques de gouvernement de Louis Napoléon.  

André Gill par Lefman (graveur), A propos de la loi contre l’ivresse, gravure sur bois coloriée, 49 par 33 cm, 1872, Musée Carnavalet.

Ces deux aspects, la vue de l’alcoolisme et de la pauvreté marginalisée font du tableau de Manet, un sujet assez sensible pour la société bourgeoise du XIXe siècle. Selon, Meyer Shapiro, Manet utilise ici des figures réfractaires et marginales comme un support de discussion pour parler des parties marginales de la société du Second Empire dans le cadre de célébration crée par le Salon. Cette peinture figure aux côtés de deux autres œuvres au Salon de 1859, montrant que l’image populaire du chiffonnier, présente dans la presse et la caricature déjà depuis la monarchie de Juillet, a été élevée à un archétype de l’occupant de la rue, le flâneur. Les figures représentées dans la presse quittent cet environnement et se placent dans les hautes institutions culturelles permettant de produire des effets indépendants. En effet, il s’adresse à la fois à la bourgeoisie séparée de la réalité du monde en posant cette image face à eux au Salon tout en s’adressant aussi à un public plus populaire, via la reproduction et la diffusion de l’œuvre en gravure. Il offre une visibilité dans la peinture à une classe sociale qui ne ne figurait ni dans les peintures d’histoire ni dans les portraits pour des raisons financières évidentes. À travers cette œuvre, Manet produit un véritable discours politique et social qui s’adresse à la toutes les classes sociales mais aussi et surtout contre le pouvoir politique en place.

Une critique de l’empire visant Haussmann et Napoléon III

Le chiffonnier, qui était déjà une figure importante de la vie nocturne sous la monarchie de Juillet, se révèle davantage avec la modernisation de Paris lorsque les différences socio-culturelles entre les quartiers sont révélées. L’apparition des habitants des bidonvilles dans la peinture montre le paradoxe crée par les travaux d’Haussmann qui privilégie les riches et idéalise l’Empire mais pour qui le sort des pauvres importe peu. En effet, l’un des souhaits d’Haussmann était d’éventrer les bidonvilles du Paris médiéval afin d’ouvrir de grandes artères et boulevards permettant aussi de faciliter la répression des révoltes. De plus, la consommation de masse et la production industrielle donnent à cette époque aux déchets un aspect toujours neuf ce qui augmente le nombre de chiffonnier à Paris. En soi, cette peinture constitue un témoignage de l’ironie de la modernisation, s’appuyant sur la théorie de Baudelaire selon laquelle la modernité d’une ville ne peut se révéler qu’à travers sa marginalité.

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Gustave Doré, Frontispice du Nouveau Paris : histoire de ses vingt arrondissements, Emile de Labedollière, Paris, G. Barba, BnF, Estampes et Photographie.

Le fait que Le Buveur d’Absinthe porte des vêtements recyclés le place dans une situation déguisement constant qui dissimule sa véritable identité. Ce thème de la mascarade (ou déguisement) est souvent abordé dans les œuvres de Manet. Il est possible de voir un lien entre son déguisement social et la nature du régime en place. En effet, certains voient Napoléon III comme un imposteur, utilisant la position de son oncle à un avantage politique et ayant manipulé subtilement les élections de 1848. Marx perçoit aussi cette vision de Napoléon comme imposteur en disant que les grands hommes de l’histoire se répètent : « the first time as tragedy, the second as farce ». Le lieu dans lequel est placé cette condition de déguisement est la ville moderne de Paris, qui avec les travaux d’Haussmann masque la réalité sociale. Il faut aussi replacer l’œuvre dans son contexte, le Salon, qui accueille cette année-là de nombreuses œuvres figurant les grands accomplissements de l’empereur. En effet, cette œuvre se place dans le contexte d’une grande vague de propagande artistique créée par l’empire. Le Buveur ne fut pas créé pour recevoir l’enthousiasme de ce dernier car il n’est pas nécessairement plaisant aux partisans du régime mais il ne lui est pas non plus directement offensif. Il s’agit davantage d’une satire politique que d’une critique pure et simple.

Le Buveur d’absinthe, l’œuvre qui débute la peinture personnelle de Manet sous l’œil de la critique

La réception de l’œuvre et son étude actuelle 

En 1859 lorsqu’il présente Le Buveur d’Absinthe, Manet ne reçoit aucun avis favorable à son exposition au Salon à l’exception de celui de Delacroix. Le fait que la peinture ait été refusée au Salon est un élément important montrant que le jury encore académique a anticipé la réaction surement mauvaise, qu’aurait eu l’œuvre si elle avait été exposée. Le manque de cohérence et de signes visibles d’appartenance à une forme d’académisme peuvent avoir été un prétexte esthétique de refus de l’exposition de l’œuvre. En effet, les ombres ne sont pas toujours présentes et les jambes semblent détachées du reste du corps. Il est important de noter que souvent, le refus de s’adapter aux canons de représentations en vigueur montre chez l’artiste une position sociale et politique forte qui constitue une peinture engagée.

La toile aurait été coupée de sorte à ce que le personnage soit vu assis, mais il revient ensuite sur sa décision en rajoutant la partie inférieure de la peinture et le verre d’absinthe. Ce dernier aurait été ajouté après un commentaire de Randon qui a critiqué l’absence du verre. Ce rajout témoigne de l’importance extrême portée à l’exposition publique et à la critique.

Au cours de la vie de Manet, cette œuvre ne fut exposée qu’une seule fois, ce qui explique le manque de critique contemporaine la concernant. Cependant, après sa mort, elle a été étudiée sous différents angles notamment par des universitaires anglophones. Son étude touche à son aspect visiblement engagé, à sa place dans la carrière de Manet et globalement dans l’art de son temps. Comme l’ensemble de l’Œuvre de Manet, cette peinture est souvent examinée pour sa modernité. Concernant les inspirations de l’artiste, l’étude place davantage l’accent sur les peintres espagnols et moins sur les inspirations françaises, que Michael Fried et d’autres auteurs commencent à mettre en avant. 

Le développement du style personnel de Manet

Ce tableau représente une des œuvres de jeunesse de Manet, elle est connue pour être la première œuvre de son style personnel. En effet, il s’agit du début de sa carrière, l’artiste cherche à se détacher de son maitre Thomas Couture pour trouver son propre style. Ainsi, de nombreux aspects vont complètement à l’encontre de ce que Couture lui a enseigné. Par exemple, il manque des ombres sous la bouteille et le verre, la jambe gauche semble disproportionnée, la position est étrange, les contours sont flous, les couleurs sont restreintes à une palette chromatique foncée et le sujet s’éloigne très fortement des leçons de Couture. Grâce à tous ces éléments et surtout son sujet, Le buveur d’absinthe pourrait constituer une alternative réaliste à la morale des Romains de la décadence. Le tableau a aussi été compris par Zola comme une ouverture vers sa période de maturité. Effectivement, Manet a détruit volontairement une grande partie de ses œuvres de jeunesse, ne gardant que celles par lesquelles il voulait qu’on se souvienne de lui. Le fait qu’il ait conservé Le Buveur montre l’importance de ce tableau et le rapprochement ressenti avec ses œuvres de maturité. 

Thomas Couture, Les Romains de la Décadence, 1847, Huile sur toile, 472 x 772 cm, Commande de l’Etat, Musée d’Orsay.

Le Buveur d’absinthe, image de l’artiste contemporain

Le buveur d’absinthe peut être vu, selon Ewa Lajer-Burcharth, comme la figure de l’artiste. Baudelaire est le premier à faire cette analogie dans un essai de 1851 : « Tout ce que la grande cité a rejeté, tout ce qu’elle a perdu, tout ce qu’elle a dédaigné, tout ce qu’elle a brisé, il le catalogue, il le collectionne »[1]. Il montre ici le profil d’un archiviste des déchets urbains qui distingue le précieux de l’ordinaire. La figure représentée par Manet peut être interprétée comme cette conception de l’artiste urbain, tenu à l’écart de la société, qui collecte des expériences quotidiennes comme base pour sa création artistique. En montrant le rejet du chiffonnier par la société, l’artiste moderne fantasme sur sa propre indépendance face à l’appartenance à une classe sociale. Manet montre qu’il ne souhaite pas faire de l’art dicté par les traditions passées mais, comme le chiffonnier, composer avec ce qui est à sa disposition. L’alcool, dont le rôle d’échappatoire a déjà été mentionné, est visible ici comme un attribut de l’artiste ce qui est tout à fait nouveau, permettant selon Baudelaire d’accentuer l’imagination et la création artistique. Cette figure pourrait représenter l’idée que se ferait Manet de la vie d’artiste qu’il débute, une vie sans sécurité, avec de l’alcool, de la solitude en marge de la société.  

De cette analyse du Buveur comme d’un artiste, il est possible d’aller plus loin et d’y voir cette figure comme celle de Manet. En effet, il est possible que Manet ait suivi Courbet, un de ces points de référence, en s’introduisant au Salon avec un autoportrait. Le déguisement montrerait sa volonté d’indépendance et d’épanouissement dans la condition de rejet de la société. Dans Souvenirs, Proust montre aussi que le personnage bohémien représenté n’est pas seulement un intérêt thématique mais aussi un fantasme personnel de l’artiste. Il décrit Manet comme un homme de deux mondes, un dandy élégant vivant aussi la bohème. 


En conclusion, la modernité du Buveur d’absinthe passe d’abord par ses apports extérieurs originaux. Même s’il est toujours teinté de l’influence de Couture, Manet semble s’inscrire dans une mouvance qui privilégie des sources originales comme la peinture rocaille française et espagnole ainsi que les images de presse. Manet se place aussi dans l’écho du mouvement réaliste qui se développe à partir de 1850. La modernité du tableau se situe également dans son sujet novateur avec cette figure marginale de la société moderne d’un Paris nouvellement construit. Cette figuration se place comme une satire de cette nouvelle société et du pouvoir mis en place. Dernièrement, l’œuvre prouve sa modernité, déjà car elle est refusée au Salon, ce qui démontre que le public et l’Académie ne se sont pas prêts à apprécier ce genre de peinture. Il s’agit aussi d’une des premières œuvres qui témoigne d’un style propre à Manet et ayant une résonance plus générale avec la figure de l’artiste du XIXe siècle. Tous ces éléments du Buveur d’Absinthe auraient inspiré Baudelaire pour Les Fleurs du Mal et notamment Le Vin des chiffonniers qui décrit parfaitement ce que Manet a cherché à représenter en peinture. 

Bérénice Le Madec


Sources:

Ouvrages

Baudelaire Charles, Le capharnaüm des rebuts, Paradis artificiels. Du vin et du hachish, Le vin, Œuvres complètes, Paris, Gallimard La Pléiade, 1961, p. 327-328.

Baudelaire Charles, Le vin des chiffonniers, Les fleurs du Mal, 1857, 

Portus Pérez Javier, Fábulas de Velázquez. Mitología e Historia Sagrada en el Siglo de Oro, Madrid, Museo Nacional del Prado, 2007, p327.

Robert E. Helen, Encyclopedia of Comparative Iconography: Themes Depicted in Works of Art, Routledge, 1998, 1150 pages, page 268.

Boime Albert, Art in an age of civil struggle, 1848 – 1871, Chicago, The University of Chicago press 2008, 784 pages.

Rubin James H., Manet, Flammarion, avril 2011, 416 pages.

Darragon Éric, Manet, Citadelle et Mazenod, 1991, 444 pages.

Albertini Pierre, La France du XIXe siècle (1815-1914), Paris, Hachette Supérieur, 2006, 159 pages, p 47 – 97.

Laneyrie-Dagen Nadejie, Lire la peinture dans l’intimité des œuvres, Paris, Larousse, 2002, 273 pages.

Duret Théodore, Histoire d’Édouard Manet et de son œuvre, avec un catalogue des peintures et des pastels, Paris, Henri Floury, 1902.

Michael Fried, Manet’s Modernism. The Face of the Painting in the 1860s, Chicago, The University of Chicago Press, 1996, 676 pages, p 23 – 37.

Proust Antonin, Édouard Manet. Souvenirs, Paris, H. Laurens, 1913.

Catalogues d’expositions 

École nationale des Beaux-Arts, Exposition des œuvres de Édouard Manet cat. exp., Paris, École Nationale des Beaux-arts, 1884, Paris, École Nationale des Beaux-Arts, 98 pages.

Sous la direction de Gary Tinterow et Geneviève Lacambre, Manet/Velázquez. The French Taste for the Spanish Painting, cat. exp., Paris, Musée d’Orsay, 2002-2003 et New York, The Metropolitan Museum of Art, 2003. New Haven et Londres, Yale University, Press, 2003.

National Gallery of Art, Washington, Manet and Modern Paris, cat. exp., National Gallery of Art, 5 décembre 1982 – 6 mars 1983, Chicago, University of Chicago press, 281 pages.

Articles 

Seymour Howard « Early Manet and Artful Error: Foundations of Anti-Illusion in Modern Painting. », Art Journal, vol. 37, no. 1,1977, p 14–21, https://doi.org/10.2307/776063 , consulté le 5 novembre 2021.

Lajer-Burcharth Ewa, « Modernity and the Condition of Disguise: Manet’s ‘Absinthe Drinker. » Art Journal, vol. 45, no. 1,1985, p 18–26, https://doi.org/10.2307/776871 , consulté le 5 novembre 2021.

De Leiris Alain, “Review of Manet and the Modern Tradition by Anne Coffin Hanson », The Art Bulletin, vol. 60, no. 4, [Taylor & Francis, Ltd., College Art Association], 1978, pp. 734–37, https://doi.org/10.2307/3049855.

Baudelaire Charles, « Le salon de 1859 », Revue française, n°158 de la cinquième année, Paris 10 Juin 1859.

Delaborde Henri. “L’art français au Salon de 1859.” Revue Des Deux Mondes, vol. 21, no. 3, Revue des Deux Mondes, 1859, pp. 497–532, http://www.jstor.org/stable/44727343.

Sources web

Ny Carlsberg Glyptotek, The absinthe Drinker (en ligne), https://www.kulturarv.dk/kid/VisVaerk.do?vaerkId=105108, consulté le 03 novembre 2021.

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Darragon Éric, Manet Édouardhttp://www.universalis-edu.com/encyclopedie/edouard-manet/, consulté le 07 novembre 2021.

Fattouh-Malvaud Nadine, Regard sur l’alcoolismehttp://histoire-image.org/fr/etudes/regard-alcoolisme, consulté le 08 novembre 2021.

Ackerman Gerald, Mitterand Henri, « Réalisme (art et littérature) », http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/realisme-art-et-litterature/, consulté le 08 novembre 2021.


[1] Baudelaire Charles, Le capharnaüm des rebuts, Paradis artificiels. Du vin et du hachish, I Le vinŒuvres complètes, Paris, Gallimard La Pléiade, 1961, p. 327-328.

[2] Proust Antonin, Édouard Manet. Souvenirs, Paris, H. Laurens, 1913

Publié par :Bérénice Le Madec

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