Après plusieurs stages en ferronnerie d’art durant ma licence, je me suis retrouvée à forger une fleur de lys pour un client. Par la suite, je me suis interrogée sur l’utilisation contemporaine de ce symbole, connu comme celui de la royauté française. Effectuant des recherches personnelles, j’ai trouvé intéressant de relever les origines de ce symbole et son évolution jusqu’à nos jours.

Si la fleur de lys (ou de lis) est un insigne de pouvoir ainsi que la marque du sacré dans de nombreuses civilisations de l’Inde jusqu’à la Crète, elle évoque aussi en Occident la fécondité, la pureté, la virginité, l’innocence et la sagesse par sa couleur blanche. La mythologie et la littérature en font aussi une fleur érotique, d’amour et de désir. Ses diverses interprétations sont dues à son évolution, renouvelée par des personnages importants comme Clovis Ier, l’abbé Suger ou Louis VII. Dans un premier temps, nous verrons la transition qui s’effecture depuis le symbole de croissant vers celui de la fleur de lys via les mythes et légendes à l’origine de son iconographie, puis par l’association prévalente de cette image avec le domaine religieux. Marquée par la proximité entre pouvoir et religion, la fleur de lys est principalement un symbole au service du pouvoir à l’époque carolingienne puis à l’époque capétienne. Image par excellence de la royauté, ce symbole ne nous est pas inconnu car il marque encore son époque, toujours utilisé par des organisations politiques nostalgiques de la royauté ou par le milieu du tatouage qui se l’est approprié.

Des croissants aux fleurs de lys

Mythes et légendes sur l’origine de la fleur de lys

Les explications de ce symbole sont très nombreuses, plus ou moins fantasmées, plus ou moins écrites en tant que justifications. Pour Pierre-Barthélemy Gheusi, la fleur de lys pourrait être à l’origine un javelot gaulois ou l’angon des des Francs. D’autres y voient un ancien symbole des Francs, peuple originaire de Flandres où l’iris Faux-Acore – ou iris jaune – poussait alors en abondance. Ainsi, le seigneur d’Armentières en fit le motif de son blason. Le roi de France qui annexa ce territoire ajouta alors cette fleur de lys à son propre blason.
Une autre légende raconte qu’un ange aurait apporté un bouclier portant trois fleurs de lys d’or à Saint Denis, alors évêque de Paris, qui était très proche du pouvoir royal. Toujours dans cette thématique religieuse, on peut y voir un symbole d’élection divine. Ici on peut citer le Cantique des Cantiques (I, 2) qui en fait un choix de l’être aimé :

« comme le lis entre les chardons,
telle est ma bien-aimée entre les jeunes femmes »

Un peu plus loin, le Cantique dévoile une comparaison entre la Vierge Marie et « le lys entre les épines » (II, 2).

Selon Angelo de Gubernatis, « on attribue le lis à Vénus et aux satyres, sans doute à cause du pistil honteux et, par conséquent le lis est un symbole de la génération ». Ce serait ici pourquoi les rois de France l’ont choisie en tant que symbole de la prospérité de leur lignée.

Le Poème latin sur l’origine des fleurs de lis est un texte dont l’importance est soulignée par Anne Lombard-Jourdan dans son ouvrage Fleur de lis et Oriflamme, une œuvre connue par un unique manuscrit conservé à la Bibliothèque Nationale de France et rédigé vers le milieu du XVe siècle à l’abbaye de Saint-Victor à Paris. Le texte en poésie latine rythmique est composé dans son état connu de cinquante strophes, chacune de quatre vers monorimes de seize syllabes. Il est l’écho d’une tradition primitive qui nous apprend que les fleurs de lys sont venues en remplacement d’un ancien symbole : celui « très antique des croissants ». Ces croissants étaient arborés par Clovis sur son bouclier. Les fleurs de lys étaient alors le « signe choisi et envoyé par Dieu » pour remplacer les croissants qui symbolisaient la période païenne de Clovis.
Le texte raconte l’épisode du combat entre Conflac et Clovis où le premier est décrit comme largement plus fort physiquement que son adversaire. Le duel semble être perdu d’avance pour Clovis, qui, au moment d’engager le combat voit son blason se modifier : les croissants se changent en fleurs de lys. Il fait alors remplacer son bouclier, et cela à quatre reprises. Les lys reviennent à chaque fois, et lassé, il décide de combattre tout de même. Comme un jugement favorable des dieux, ou plutôt du Dieu chrétien, il gagne. Selon les textes, Clovis rapporte cet événement à sa femme, la très chrétienne Clothilde, et l’interroge sur la signification de ces trois fleurs de lys sur fond d’azur, ce à quoi elle répondit :

« La Sainte Trinité, ô Clovis, la victoire, afin que l’unité des trois fleurs d’or sur ton bouclier t’apporte une longue durée et que ton autorité préside à un âge d’or […] quant à l’azur du champ de l’écu il préfigure le ciel, que le Christ te promet si tu crois au vrai Dieu »

On comprend alors que cet épisode précède la conversion au christianisme de Clovis, futur premier roi chrétien.
Une seconde série de 23 strophes, qui aurait été écrite semble-t-il bien après la première, explique les modalités de substitution des lys aux croissants. Un ange aurait rapporté du ciel le bouclier orné de fleurs de lys et l’aurait remis à un ermite vivant dans une vallée près des fontaines de Joyenval. Clothilde, la femme de Clovis, allait régulièrement voir cet ermite pour lui donner du pain et prier en sa compagnie. C’est elle qui aurait opéré le changement de bouclier à l’insu de son mari, peu avant le combat avec Conflac.
On peut voir cet épisode illustré dans le Bedford Book of Hours daté du XVe siècle à la page Clovis recevant la fleur de lys (voir illustration ci-dessus). L’illustration regroupe trois épisodes. Dans le premier, Dieu confie trois fleurs de lys d’or à un ange. Sur la gauche, l’ermite transmet ces symboles à Clothilde. En partie inférieure, encadrée par l’architecture, Clovis, non loin de sa femme, tue son ennemi en tenant son bouclier aux fleurs de lys.

Cette statue d'airain de Clovis, fondue en 1550 par Gregor Löffler, est considérée comme la plus réussie des statues d'ancêtres ornant le tombeau de Maximilien Ier dans l'église d'Innsbruck. On y voit un Clovis barbu, armé comme un guerrier du XIVe siècle, s'appuyant sur une bouclier orné pour une moitié de crapauds et pour l'autre de fleurs de lys ; les crapauds étant avec les croissants des symboles auxquels Clovis était fidèle durant sa période non-chrétienne.

Un symbole important lié à une volonté religieuse

Le symbole de la fleur de lys est rattaché souvent maladroitement au soleil levant. Les fleurs de lys sont pour cela d’or sur fond d’azur, l’or étant la couleur du soleil avant d’être celle de la royauté. Le lys de jardon quant à lui garde en héraldique sa couleur blanche. Au XIVe siècle, un texte est formulé dans le préambule d’un acte solennel par lequel, en février 1377, Charles V fonda le monastère de Limay. Ce préambule étonnamment long proclame que le signe unique des trois fleurs de lys est assimilé à la Trinité et vient symboliser par la même le « soleil de la divinité » :

« Certes, les lis, symboles du royaume de France où s’épanouissent des fleurs semblables au lis, mieux des fleurs de lis, et non seulement deux mais trois pour exprimer la Trinité, afin que, à la façon du Père, le Verbe et l’Esprit de trois ne font qu’un, ainsi les trois fleurs préfigurent mystérieusement un signe unique ; et à la manière où le Soleil de la divinité illumine du haut de l’empyrée le monde entier, ainsi les trois fleurs d’or, placées sur un camp céleste ou d’azur, resplendissent plus glorieusement sur toute la terre et éblouissent d’une clarté plus vive ; et, afin que le sens du signe s’adapte correctement aux trois vertus : puissance, sagesse et bonté, qui sont attribuées aux personnes de la Trinité, la puissance des armes, la science des lettres et la clémence des princes correspondent très parfaitement au groupe des trois lis par lesquels le royaume de France a brillé dès longtemps en arrière à la tête des autres royaumes jusqu’à aujourd’hui et conserve en cela les marques de la Trinité. Telle est l’excellence et le prestige du roi envers lequel l’indivisible Trinité manifeste une si grande volonté qu’elle a accepté de lui consacrer sa propre image et, de ce fait, le royaume n’est soumis à l’autorité d’aucun prince sur terre et semble s’être placé sous sa protection propice et privilégiée ».

Pour François Chatillon le nombre de trois fleurs de lys a été choisi pour correspondre à une figuration de la Trinité. Ces fleurs ont pu être assimilées aux trois personnes de la Trinité (le Père, le Fils et le Saint Esprit), mais aussi aux trois vertus ou aux trois martyrs parisiens. Les textes demeurent vagues quant à la véracité de leur nombre. Beaucoup laissent penser qu’il ne s’agirait en réalité que d’une seule fleur de lys mais dotée de trois pétales.
Ce symbole vient remplacer, celui plus ancien, des croissants, connu et respecté pendant une longue période en Gaule ; et les premiers symboles de fleur de lys héritent de la forme de ce prédécesseur. Si les souverains ont fait le choix de modifier un symbole aussi connu par toutes les tranches de la population comme le croissant c’est bien parce qu’il est à l’origine un symbole païen. L’Église, dans sa volonté de tout christianiser et d’avoir une mainmise sur le pouvoir politique, a su jouer de ses atouts pour que sa volonté soit respectée. On a donc modifié le sens originel de la fleur de lys pour en faire le signe réservé au roi « très-chrétien » de France. C’est en modifiant le moins possible sa forme qu’on changea plutôt son appréhension. L’entreprise de justification commence dès le XIIe siècle avec notamment l’abbé Suger et s’intensifie au XIVe siècle dans l’entourage du roi Charles V. Pour justifier sa présence, on invente alors explications et légendes. Il est peu probable que les justifications des clercs soient arrivées jusqu’aux oreilles du peuple et que ce dernier ait conçu les trois fleurs de lys comme représentant la Sainte Trinité, mais des légendes plus simples ont trouvé une meilleure réception et ont permis une transmission du savoir à l’oral bien aisée.

Peu importe les méthodes, elles ont toutes pour but de conserver aux emblèmes royaux cette qualité de révélation divine. Il faut alors se rappeler qu’à cette époque la France était en perte de vitesse, affaiblie face à des ennemis en pleine force comme l’Empire ou l’Angleterre. En position de faiblesse, le pouvoir cherche alors à souder le peuple autour de valeurs ou de symboles qui ont pour vocation de devenir communs à tous. Le pouvoir français a alors cherché à conserver son prestige pour ne pas laisser entrevoir ce ralentissement, et employer ces symboles associée à cette idéologie est une méthode efficace.
On peut également noter la tentative, ayant eu peu d’écho, de donner un sens social et politique à la fleur de lys : les barbeaux inférieurs seraient le peuple, le « fer de lance » central représentant le roi et les pétales latéraux recourbés à la manière d’une crosse incarneraient les conseillers de l’Église.

Article rédigé par Marion Cazaux (@mhkzo | mhkzo.com)

Publié par :Marion Cazaux

[mhkzo] Doctorante en histoire de l'art contemporain à l'Université de Pau et des pays de l'Adour Sujet : Auto-représentations queer en photographie, art vidéo et performances de 1980 à aujourd'hui _ Master 2 Cultures arts et sociétés (parcours recherche histoire de l'art) Mémoire de recherche : "Autoportraits travestis au XXe siècle, jeux esthétiques ou remise en question de l'identité de genre ?" - Site : mhkzo.com Instagram / Twitter / Tiktok : @mhkzo Mail : mhkzo@outlook.fr

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