De tous les écrivains du XIXe siècle, c’est Balzac que les réalisateurs et metteurs en scène français ont choisi de mettre à l’honneur cet automne. En effet, deux films adaptés de ses romans sont à l’affiche : Eugénie Grandet de Marc Dugain (initialement programmé pour une sortie en salles en 2020) et Illusions Perdues de Xavier Giannoli. Et si Eugénie Grandet a été portée de nombreuses fois au cinéma depuis 1910, c’est la première fois qu’un réalisateur se décide à raconter la vie de Lucien de Rubempré sur grand écran.

Présenté à la Mostra de Venise en septembre, le film est sorti en France le 20 octobre dernier. Ces illusions perdues sont celles de Lucien Chardon [Benjamin Voisin], ou plutôt Lucien de Rubempré, jeune poète provincial qui suit sa protectrice et amante Mme de Bargeton [Cécile de France] à Paris, où il espère réaliser son rêve : être publié. Le jeune homme découvre au fil de ses rencontres et de ses expériences que la vie dans la capitale n’est pas telle qu’il l’imaginait et le roman comme film suivent le désenchantement et la chute du héros.

Casting de talents et belles dynamiques

Etienne Lousteau (Vincent Lacoste) et Lucien de Rubempré (Benjamin Voisin). Crédits : Roger Arpajou.

Porté par un casting de renom, le film séduit très facilement son public. Il repose principalement sur deux trios. Le premier est féminin, composé de Louise de Bargeton, la marquise d’Espard [Jeanne Balibar] et Coralie [Salomé Dewaels]. Opposées physiquement comme moralement, ces trois femmes sont à chacune un point fort du film. Jeanne Balibar est parfaite en marquise sournoise et en maîtresse de salon manipulatrice. Elle livre une performance que l’on adore tout en détestant son personnage. Cécile de France rayonne de beauté et de sensibilité dans la peau de Louise de Bargeton, amante torturée par son cercle. Quant à Salomé Dewaels, elle donne à Coralie, comédienne de boulevard, le parfait contraste que l’on attend du personnage de Balzac en étant à la fois une vivante emprunte de légèreté et un fantôme triste, au seuil de la mort. Le second trio est masculin, formé par Lucien, Etienne Lousteau [Vincent Lacoste] et Nathan d’Anastazio [Xavier Dolan]. Trio inattendu, qui fonctionne très bien en groupe mais également lorsque le réalisateur isole les duos dans des dynamiques entre amitié et rivalité. Il faut souligner la performance excellente de Benjamin Voisin, qui fut déjà salué par la presse et le public dans Eté 85 de François Ozon. Les amateurs de Balzac verront très certainement en lui un bon Lucien.

Fidèle au XIXe siècle, même dans la longueur

S’il faut absolument dégager les défauts de ce film, il est impossible de ne pas parler de la longueur du film. 2h30, c’est à la fois trop et pas assez pour adapter un Balzac. La littérature du XIXe siècle est bien connue pour ses phrases interminables et ses longues descriptions. De ce fait, les adaptations de romans de l’époque font toujours dans la durée à l’instar des 160 minutes du célèbre Germinal de Claude Berri. Alors pour adapter un pan de La Comédie Humaine, qui plus est un livre en quatre tomes, il faut prévoir du temps sinon tronquer sans ménagement le récit. Xavier Giannoli n’a pas su ou n’a pas voulu choisir. Si Illusions Perdues fait l’impasse sur l’histoire d’un des personnages principaux du livre, David Séchard, et sur la majorité des intrigues des deux premiers tomes, le film reste néanmoins long. Bien que le public soit émerveillé pendant le visionnage d’Illusions Perdues, certains moments perdent en intensité par trop de lenteur. Le tout est sauvé par le dénouement de l’histoire de Lucien qui accélère soudainement la cadence de l’action et les quinze dernières minutes sont vibrantes, palpitantes. La scène finale touche même au domaine du sublime. À classer selon vos goûts comme une qualité ou un défaut, l’intrigue est narrée par Xavier Dolan en voix-off pendant deux heures, presque comme si Balzac nous lisait son roman.

Crédits : Roger Arpajou.

Xavier Giannoli rêvait d’adapter ce roman depuis ses années étudiantes et c’est une réussite. Les lecteurs d’Honoré de Balzac seront conquis par la mise à l’écran du XIXe siècle des imprimeurs, des premiers journalistes et d’une société avide de pouvoir et d’argent. Dans Illusions Perdues, Lucien côtoie tous les personnages et toutes les classes sociales, de l’imprimeur de campagne au baron du Châtelet, des cercles de comédiens et de prostituées aux privilégiés du roi, faisant honneur à Balzac. En effet, la volonté première de l’écrivain, dans La Comédie Humaine, était de peindre une grande fresque de son siècle, d’en présenter les mœurs et les « personnages ». Là où Balzac se place en moralisateur, parfois très sévère avec ses personnages qui peinent à évoluer dans une société nouvelle pour eux comme pour l’auteur, le réalisateur fait preuve de plus de douceur et de compassion comme si le fait de mieux connaître ce mode de vie libéral, qui depuis les débuts du XIXe siècle a fini par s’ancrer totalement, lui permettait d’être plus souple avec les héros des Illusions Perdues. Il faut saluer le travail de Xavier Giannoli et de ses équipes (Riton Dupire-Clément aux décors, Pierre-Jean Larroque aux costumes et Christophe Beaucarne à la photographie) pour permettre une si belle reconstitution historique, tournée en France et à Paris, avec une majorité de décors réels.

Cependant, le côté historique du film ne prive pas Xavier Giannoli de faire des parallèles avec notre société actuelle où se répandent les fake news, les phénomènes de bad buzz et ses personnages font même allusion à un banquier pouvant finir président.

Mona Sekkai

Publié par :monamls

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