Jusqu’au 13 décembre 2021, le Louvre expose dans ses salles six œuvres saisies par la justice et en attente de restitution afin d’alerter ses visiteurs sur les ravages du trafic illicite.

Divinités funéraires originaires du site de Cyrène (Libye), saisies par la justice, exposées actuellement au Louvre. Photos © Douane Française

À l’entrée de l’aile Denon, en face du torse de Milet, s’ouvre une petite salle repeinte en rouge pour l’occasion. C’est ici que les visiteurs peuvent découvrir l’exposition temporaire « Lutter contre le trafic illicite de biens culturels », organisée par Ludovic Laugier, conservateur du patrimoine des Antiquités grecques, étrusques et romaines du Louvre, et Vincent Michel, professeur d’archéologie de l’antiquité classique d’Orient à l’université de Poitiers. Pour l’occasion,  six œuvres du Proche-Orient sont exposées. Il s’agit de quatre bustes funéraires originaires des nécropoles de Cyrène, située au nord de la Libye, et de deux reliefs d’époque byzantine, provenant sans doute de Syrie, tous issus du trafic illicite.

La provenance des bustes est certaine. Cyrène est victime de nombreuses fouilles illégales et des vestiges de la cité sont régulièrement saisis par les douanes et les forces de police. Ce type de sculptures est donc bien connu des spécialistes de la période. Les quatre bustes de divinités funéraires cyrénaïques, représentées sous les traits de femmes voilées, sont à l’origine déposées dans des niches ou sur la façade des tombeaux. Le site est immense, à l’air libre et facile d’accès pour les pilleurs. Depuis la révolution libyenne de 2011, les fouilles illégales se sont intensifiées, expliquant le nombre important de sculptures retrouvées sur le marché de l’art illicite.

La provenance des reliefs d’époque byzantine est plus complexe à établir. Si le décor d’entrelacs végétaux a permis de dater l’œuvre de l’époque byzantine, c’est la première fois que ce motif se retrouve sur des reliefs en marbre. Ils ne ressemblent donc à rien de connu. De plus, la situation politique de la Syrie ne facilite pas le travail des archéologues, qui ne peuvent pas s’appuyer sur les collections des musées de la région, détruites ou déplacées.

A côté des œuvres, l’exposition présente également de nombreuses informations-clé pour comprendre le phénomène du pillage. Des vidéos, une mappemonde légendée… Le visiteur peut resituer les zones particulièrement sensibles aux pillages, celles qui permettent le blanchiment des œuvres avant d’être revendues ou encore les acteurs luttant contre ce phénomène.

L’attente de la restitution

Les six vestiges archéologiques actuellement exposés n’appartiennent pas au musée du Louvre et n’ont pas vocation à y rester. Mais ayant été interceptés en France, ils sont hébergés par le musée, qui les protège. Les procédures sont longues, car il faut authentifier les œuvres afin de les rendre à leur juste propriétaire. En effet, les trafiquants procèdent souvent à des modifications pour dissimuler la vraie identité des œuvres : il peut s’agir d’altération ou de restauration physique, mais aussi de changement de titre, ou d’indication d’une fausse iconographie. Autant d’éléments qui compliquent le travail d’attribution des archéologues et des conservateurs. Le Louvre espère tout de même restituer au plus vite les œuvres saisies.

Des œuvres muettes

Le trafic illicite du patrimoine arrache les œuvres à leur contexte, à leur culture d’origine. Lorsqu’une œuvre est pillée, une partie de son histoire est perdue à jamais, quand bien même serait-elle restituée. Les œuvres ne nous disent plus rien ni de leur site originel, ni de l’ensemble dont elles ont été extirpées. Le trafic illicite des biens culturels pose la question du financement : à qui profite-t-il ? Il peut s’agir de vastes réseaux. Dans des pays en guerre, le trafic d’œuvres peut également profiter aux groupes terroristes, tel Daesh. Il est toutefois très difficile de démanteler ces réseaux. A ce jour, on ne peut citer que très peu d’affaires de ce type résolues, à l’instar de Jaume Bagot, antiquaire espagnol revendant des œuvres provenant de Libye, arrêté par les autorités espagnoles après trois ans d’enquête. D’autre part, le pillage est également une manne économique pour les populations locales dont les états ne protègent pas, ou peu, le patrimoine, ni juridiquement ni in-situ.

Un phénomène d’ampleur

Les chiffres sont impressionnants : sur 79 pays, Interpol rapporte 56 026 objets volés en 2019. La situation sanitaire a aggravé le phénomène : la sécurité des sites s’est affaiblie et l’usage d’internet s’est intensifié, complexifiant davantage le travail de la justice. Pour lutter contre les pillages et le trafic, de nombreux acteurs sont mobilisés : l’Office central de lutte contre le trafic de biens culturels (OCBC), les service des douanes, Interpol… Si tous agissent à grande échelle, il est bon de rappeler que les potentiels acheteurs doivent également travailler à la préservation du patrimoine. Il est primordial de vérifier l’origine d’une œuvre avant de l’acquérir. Pour prévenir cela, la France a par exemple interdit l’importation sur son sol d’œuvres provenant de Syrie depuis 2013 et de Libye depuis 2015. Les acheteurs disposent, quant à eux, d’outils : les listes rouges d’urgence élaborées par l’ICOM, détaillant les types d’objets à risques par régions du monde, ou encore l’application « ID-Art », développée par Interpol, permettant d’accéder à la base de données des œuvres volées de l’institution.

Grâce à cette exposition, le Louvre met en avant une facette du monde de l’art peu présentée dans les institutions muséales et effectue un travail de prévention et d’information essentiel sur les origines et la traçabilité des œuvres d’art.

Publié par :Léonie Quéméner

Elève en Master 2 à l'Ecole du Louvre, parcours Muséologie. Je suis particulièrement intéressée par l'art du XIXe et XXe siècle et par la protection du patrimoine.

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