Ayant vu son ami Géricault gagner du succès grâce à ses expositions au Salon, à 24 ans, Delacroix tente un véritable « coup de fortune ». Il est alors bien conscient de l’effet qu’aura cette première apparition sur sa carrière. Après une éducation et des débuts assez classiques, Delacroix cherche à marquer les esprits pour se créer un nom. Le sujet de sa peinture, tiré de La Divine Comédie, ne lui vient cependant pas directement. Après une longue réflexion, il présente Dante et Virgile aux enfers qu’il achève en deux mois et demi. L’œuvre lance véritablement la carrière du jeune peintre lors du salon de 1822. Ce succès s’explique par la création d’un équilibre parfait entre une certaine forme de classicisme et un renouvellement moderne dit romantique

La Barque de Dante, Eugène Delacroix, 189 par 241cm, huile sur toile, 1822, Paris, Musée du Louvre 

Une figuration de La Divine Comédie actualisée par Delacroix

La Divine Comédie et la passion littéraire du peintre 

Inspiré de la tradition mythologique, ce poème épique est l’œuvre de Dante Alighieri. L’humaniste italien y raconte dans sa Divine Comédie, écrite entre 1306 et 1321, le voyage initiatique qu’il aurait accompli en enfer, guidé par le poète antique Virgile. L’œuvre est divisée en trois parties : l’enfer, le purgatoire et le paradis. Alors qu’ils sont encore en enfer, Dante et Virgile sont conduits par Phlégias et franchissent le lac qui entoure la cité infernale de Dité, dans lequel se tordent des damnés. 

Une iconographie entre tradition et originalité

Ce thème lui vient de son amour pour la littérature, inspiration qu’il gardera d’ailleurs tout au long de sa carrière. Souvent relégué au second plan, son talent d’écrivain est aussi brillant. Ses qualités d’expression littéraires sont nourries d’une culture classique profonde et un sens de la composition et de la narration. Son Journal, ses correspondances et ses deux romans en témoignent. 

Traditionnellement, les sujets artistiques extraits de La Divine Comédie sont l’histoire d’Ugolin et ses fils ou bien celle de Paolo et Francesca. Or, en s’attelant à peindre un thème rarement représenté, le jeune Delacroix fait preuve d’innovation.

Au centre, Dante est reconnaissable à sa coiffe médiévale rouge avec laquelle il est représenté dans le Portrait de Dante de Botticelli en 1495. Virgile, lui, est identifiable à sa couronne de laurier. À droite, le nocher incarne Phlégias, que nous voyons ici de dos couvert d’une étoffe bleue. Roi des Lapithes de Thessalie, Phlégias devient passeur des âmes en châtiment pour avoir incendié le temple d’Apollon à Delphes sous le coup de la colère. Dans la scène de Delacroix, les damnés tentent de monter dans la barque. Leurs muscles saillants sont mis en valeur par un jeu d’ombres qui traduit leur effort. La folie s’observe dans leurs yeux teintés de rouge, puisque les damnés du Styx sont punis du péché de colère. 

Autour des personnages, le cadre propose un paysage de chaos. La mer, entre vert et bleu, est déchainée, la noirceur des nuages ne nous permet pas de voir la côte terrestre. Seuls des bâtiments se distinguent à gauche par la chaleur du jaune orangé des flammes qui contraste avec la froideur du reste du paysage. Ces bâtiments sont ceux de Dité, la prochaine destination des deux hommes, d’où arrivent en masse des démons qui gardent la ville. 

Un classicisme toujours ambiant

L’éducation classique de Delacroix

Comme tout jeune artiste du XIXe siècle, Delacroix poursuit un enseignement dans un atelier qui doit lui permettre d’être soutenu et de se faire un nom par le prestige de son maître. Celui d’Eugène Delacroix est Pierre-Narcisse Guérin, un contemporain de la seconde génération des élèves de David à la fin XVIIIe siècle, qui s’inspire des artistes classiques que sont Nicolas Poussin et David. L’esthétique de Guérin, typiquement néoclassique, est aussi très marquée par le théâtre. Il concentre l’action sur quelques personnages au sein de rigoureuses compositions : deux choses qui vont se retrouver dans la peinture de Delacroix. L’enseignement de Guérin est classique mais pas dogmatique. S’il enseigne les principes néoclassiques de la primauté du dessin et du retour à l’Antique, il n’est pas fermé aux idées nouvelles.

Delacroix fait un passage obligé à l’Académie des Beaux-Arts où l’enseignement privilégie le dessin et la copie des maîtres. Ses résultats ne sont pas satisfaisants pour qu’il puisse espérer partir à Rome, il échouera d’ailleurs à la première partie du Prix de Rome qui est le but ultime de la progression des artistes du XIXe siècle. Or, celui-ci est censé assurer à l’artiste une carrière officielle. Delacroix va donc devoir trouver d’autres moyens pour se faire connaître.

Le goût de l’organisation

Son enseignement se retrouve dans sa peinture avec une composition qui reste organisée. Dans La Barque de Dante, les lignes de force sont caractérisées par la formation d’une pyramide dont le sommet est marqué par Dante et Virgile et la base par les damnés ; une construction qui révèle l’importance des personnages. 

Illustration de la composition de La Barque de Dante, Eugène Delacroix, 189 par 241cm, huile sur toile, 1822, Paris, Musée du Louvre 

Le nombre restreint de personnages, dix, comme le préconisait Alberti, permet d’agencer un tumulte qui ne rime pas forcément avec désordre. De plus, la plupart des personnages se situent dans la partie basse du tableau laissant ainsi à la partie haute un vide harmonique, ce qui permet organise la composition tout en laissant paraître le chaos de la scène. 

Une inspiration des maîtres classiques et antiques

Le traitement des personnages est largement calqué sur les maîtres classiques et antiques. Par exemple, le traitement des corps des damnés rappelle fortement les statues des esclaves de Michel-Ange, particulièrement L’esclave mourant que l’on reconnait chez l’un des personnages étendus dans la partie inférieure du tableau. Concernant le dos de Phlégias, il est difficile de ne pas voir la comparaison avec le dos du Torse du Belvédère, un antique qui a aussi beaucoup inspiré Michel-Ange. De plus, la présence de la statue au Louvre est contemporaine de l’existence de Delacroix à Paris. 

Le peintre flamand Pierre-Paul Rubens l’a aussi beaucoup influencé par ses couleurs et son expressionnisme. Delacroix s’inspire également du classicisme de Charles Le Brun et en particulier de sa série de six dessins sur le thème de la colère. 

Un nouveau point de départ pictural

La nouvelle génération romantique : Delacroix et Géricault 

Le XIXe siècle est une période d’engouement fort pour les arts. Durant sa première moitié, une nouvelle génération d’artiste apparait, celle des romantiques. Cette génération moderne est la première à profiter des musées avec notamment la création du Musée du Louvre en 1793. L’art est rendu accessible à tous, et cette démocratisation va de pair avec l’apparition des critiques d’art. L’entrée sur la scène de La barque de Dante s’accorde avec celle de Thiers comme critique. Arrivent aussi les Salons qui permettent aux artistes de placer leurs œuvres à la vue du public et de se faire un nom. 

Même si c’est un moment fabuleux pour les arts, cette génération est troublée par la chute de la liberté de la République et l’instabilité du retour à la Restauration. Perdus, de nombreux artistes se plongent dans la littérature pour échapper à la réalité ce qui inspire leurs peintures comme c’est le cas de Delacroix. D’autres s’investissent politiquement contre le retour de la monarchie avec des œuvres engagées comme celles de Géricault. 

Les deux hommes sont des emblèmes de ce nouveau mouvement romantique. Après s’être rencontrés et détachés de l’atelier de Guérin, Delacroix et Géricault forgent une solide amitié. Cette relation influence beaucoup la peinture de Delacroix notamment le fameux Radeau de la Méduse pour lequel il a posé. Les ressemblances entre le célébrissime tableau de Géricault et La Barque de Dante de Delacroix se distinguent non seulement par leur thème, mais aussi dans le traitement des personnages. Par exemple, le dos de l’homme au sommet de la pyramide humaine peinte par Géricault rappelle fortement le dos de Phlégias. En créant des similarités, il évoque aux spectateurs le tableau qui a tant fait parler de lui, tout en étant assez différent pour ne pas recréer un scandale. En effet, un sujet littéraire volontairement choisi permet d’éviter le risque politique d’un fait contemporain. 

Le radeau de la Méduse, Géricault, 491 par 716cm, huile sur toile, 1818-1819, Paris, Musée du Louvre

Des innovations qui plaisent

Le romantisme transparait dans des couleurs crues presque pures que l’on voit avec le rouge de la coiffe, le bleu du drapé et le blanc des corps. Les couleurs sont assez sombres ce qui contraste fortement avec la lumière et la chaleur de certains éléments. La complémentarité des couleurs, comme le vert clair et le rouge sur Dante, le bleu verdâtre du fond et le rouge orangé de la ville, accentue ces contrastes. Ce jeu des couleurs met en avant le drame et la théâtralité chers au romantisme. Ce ton dramatique est aussi très visible avec la gestuelle et l’expressivité des visages, encore renforcé par une touche rapide et par la primauté des couleurs sur le dessin. 

Dante et Virgile aux Enfers (autre nom de cette oeuvre) est un signal de la révolution romantique. Les grandes dimensions du tableau anoblissent le thème littéraire tenu jusque-là pour secondaire dans l’art académique. Delacroix l’élève haut dans la hiérarchie des genres.

Son aspect novateur repose aussi sur le choix de s’inspirer d’un ouvrage médiéval : les romantiques se plongent dans le Moyen âge après qu’il eût été occulté par la Renaissance. Et pour cause, le retour de la monarchie au pouvoir. La Divine Comédie ne fait pas encore partie des classiques de la littérature. Cet ouvrage assez noir, est écrit non pas en latin, langue des érudits, mais en italien. Dans le romantisme, les artistes s’inspirent souvent de cette littérature redécouverte avec le Tasse, Dante et Shakespeare. L’imaginaire et les mystères occupent une grande place dans les tableaux avec un traitement pathétique qui favorise la représentation du drame, de la folie, de la mélancolie et du cauchemar. L’enfer de Dante n’est plus une « composition allégorique » qui couvre « les vertus des grands hommes » comme le préconisait Flébien dans Conférence de l’Académie royale de peinture et de sculpture pendant l’année 1667, mais figure plutôt un sujet étrange et effrayant.

« Il faut traiter l’histoire et la fable, il faut représenter (…) des sujets agréables comme les Poètes » 

André Flébien, Conférence de l’Académie royale de peinture et de sculpture pendant l’année 1667

Un futur brillant : réception et postérité

Comment devient-on un artiste connu au XIXe siècle ? La clé repose sur la présentation des œuvres à l’exposition avec un grand E, le Salon. Après avoir échoué au prix de Rome, Delacroix tente un « coup de fortune » en présentant pour la première fois son tableau au Salon de 1822 avec le soutien d’autres artistes. 

Certains contemporains ont du mal à comprendre la peinture, son thème, ses corps, sa folie. Cependant, la critique est positive dans l’ensemble avec des acclamations de la part de Géricault, Thiers, Gros et Prud’hon. Le tableau acclamé fait de Delacroix un artiste déjà célèbre. De plus, consécration absolue, le directeur des musées royaux choisit de placer l’œuvre dans le Musée des artistes vivants, le musée du Luxembourg, à côté des David et des Girodet. Bien sûr, la critique n’est pas entièrement positive, avec Delécluze qui porte un jugement sévère sur l’œuvre. Néanmoins, ce dernier lui reconnaît du talent dans la réalisation des corps des damnés en dépit de l’aspect “tartouillade”. 

En plus d’être manifeste d’une nouveauté romantisme, cette œuvre inspirera fortement la peinture moderne avec des copies dÉdouard Manet par deux reprises en 1854 et 1859 et de Paul Cézanne en 1864. Ces peintres reproduisent les œuvres des grands maîtres comme les artistes l’ont toujours fait via leur enseignement. Cependant, ils la répliquent d’une manière nouvelle avec une interprétation plus personnelle. La seconde copie de Manet, par exemple, lui donne des tons impressionnistes. 

En conclusion, La barque de Dante annonce la fabuleuse carrière du jeune Eugène Delacroix. D’un côté, les règles classiques toujours présentes autorisent un jeu de référence avec l’antiquité et le classicisme moderne, mais elles permettent aussi de ne pas plonger le tableau dans l’incompréhension avec une composition organisée. De plus, ces références constantes à l’art moderne et antique lui permettent de connaitre un succès important même parmi les classiques. Créant l’un des points de départ du romantisme pictural, elle innove par ses contrastes, son tumulte, ses couleurs, ses expressions et son thème. La carrière de Delacroix est lancée et cette peinture annonce son succès, idée que l’on retrouve dans les mots d’Adolphe Thiers : « Aucun tableau ne révèle mieux l’avenir d’un grand peintre »

Bérénice Le Madec

Sources:

Publié par :Bérénice Le Madec

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