« Vouloir contrôler la nature est une arrogante prétention née d’une biologie et d’une philosophie qui en sont encore à l’âge de Néandertal, où l’on pouvait encore croire qu’elle n’est destinée qu’à satisfaire le bon plaisir de l’homme. Le malheur est qu’une si primitive pensée dispose actuellement des moyens d’action les plus puissants et que, en orientant ses armes contre les insectes, elle les pointe aussi contre la terre ».

Rachel Carson, Printemps Silencieux.

Méconnue en France, Rachel Carson est pourtant considérée comme l’une des figures les plus importantes de la défense de l’environnement au XXème siècle. Née le 27 mai 1907 en Pennsylvanie, Carson obtient son master de zoologie à l’université John Hopkins en 1932, mais se voit obligée d’interrompre son doctorat suite à des problèmes financiers, en pleine Grande Dépression. Recrutée au département des Pêches des États-Unis, elle devient zoologue de la vie aquatique. En parallèle, elle publie, au cours des années 1940 et 1950, une trilogie à destination du grand public, visant à faire découvrir au plus grand nombre la réalité des univers marins, au moment même où l’océanographie est en plein essor. Ses trois ouvrages (Under The Sea-Wind en 1941, The Sea Around Us en 1951, et The Edge of The Sea en 1955), traduits en plus de 30 langues et en tête des ventes aux États-Unis, font d’elle une figure connue par le grand public et reconnue dans le monde scientifique. Mais Carson doit surtout sa célébrité à Silent Spring (« Printemps silencieux » en français), son magnum opus : publié en 1962, il est le résultat de ces années de recherche autour du dichlorodiphényltrichloroéthane ou DDT, un produit chimique synthétique dont les propriétés insecticides sont découvertes à partir des années 1930, utilisé en masse par l’ONU lors de campagnes de lutte contre le paludisme dans les années 1950[1]. Carson démontre ainsi les effets nocifs du DDT sur la santé des populations et des écosystèmes et appelle à leur interdiction dans le domaine agricole.

Rachel Carson

Toutefois, dans son ouvrage, Carson ne se limite pas à la dénonciation du DDT : elle mentionne aussi le danger que représentent les émissions radioactives issues des bombes nucléaires, au moment où l’opinion publique américaine comprend de plus en plus le danger de ces nouvelles armes : dans le Pacifique, en 1954, un navire de pêcheurs japonais, le Lucky Dragon, est accidentellement exposé aux retombées d’une bombe H américaine, entraînant de sérieuses séquelles chez l’équipage. Mais c’est surtout l’enquête menée par l’Université de Saint-Louis en 1961 qui alerte le plus la population américaine : cette enquête scientifique révèle une présence importante de strontium 90, un isotope radioactif, dans les dents des jeunes enfants américains. Les résultats de ce programme de recherche conduisent le président Kennedy à signer le traité d’interdiction partielle des essais nucléaires en 1963. C’est aussi durant cette période que Frances Oldham Kelsey, experte à la Food and Drug Administration, refuse la mise sur le marché de la thalidomide, un anti-nauséeux destiné aux femmes enceintes, mais responsable de graves malformations congénitales[2]. Silent Spring s’inscrit donc dans une période de remise en cause des bienfaits de la science et des progrès techno-scientifiques, durant laquelle les sociétés occidentales commencent à réaliser les effets, certes involontaires mais nocifs malgré tout, de leurs activités sur la santé et l’environnement. L’ouvrage de Carson consacre donc ce nouveau paradigme, en montrant que l’Homme sous-estime grandement les conséquences de son activité sur l’environnement. En dénonçant le DDT, elle dénonça aussi le productivisme d’une nouvelle agriculture à la pointe du progrès techno-scientifique, mais qui ne pense pas les effets de ces produits sur les milieux naturels. Le procès que mène la biologiste contre les dangers de la chimie retourne l’opinion américaine, qui découvre le potentiel destructeur de ces « élixirs de mort ».

L’ouvrage fait grand bruit dans les médias, au point que Kennedy convoque, contre l’avis du ministère de l’Agriculture, le President’s Science Advisory Committee (PSAC), un comité d’experts scientifiques dont les travaux confirmèrent, en mai 1963, les propos de Carson concernant la dangerosité des pesticides. Cette légitimité politique fait taire les critiques des industriels et des chimistes et participe au succès de livre, qui se vend à plus de 500.000 exemplaires. Son succès est tel que la chaîne d’information CBS y consacre un documentaire en avril 1963. Un mois plus tard, elle témoigne devant le Sénat, dans le cadre d’une commission consacrée aux dangers de la pollution. Carson meurt d’un cancer en 1964, mais l’influence de ses travaux demeure. Son cri d’alarme contribue à la création, en 1970, de l’Agence pour la Protection de l’Environnement (EPA), qui décide l’interdiction du DDT en 1972. Au-delà des changements politiques, l’ouvrage de Carson contribue surtout à un changement des mentalités aux États-Unis. En effet, Silent Spring s’inscrit dans une nouvelle forme de défense de l’environnement, qui passe de la préservation et protection des territoires (avec, au début du XXème siècle, la mise en place de parcs pour préserver la « wildlife », la nature sauvage) à la régulation juridique pour lutter contre la pollution et, plus généralement, contre les effets nocifs de l’activité humaine[3]. Si l’on ne peut évidemment pas résumer l’ensemble du combat des militant-e-s écologistes durant les années 1970 à la seule figure de Carson, force est de constater que cette dernière apparaît comme l’une des premières « scientifique-citoyenne » qui mit ses connaissances non au service du seul progrès technologique, mais au service des populations et de l’environnement. Son ouvrage incarne l’écologisme moderne, et fait entendre, à l’échelle mondiale, une voix discordante qui vient contredire le récit d’une modernité capable de contrôler la nature.

Cependant, l’imposition des thèses de Carson ne s’est pas faite sans heurts, et de nombreux industriels ont tenté de discréditer ses propos lors de la sortie de son livre Elle fut accusée par les compagnies de l’industrie chimique d’être une espionne agissant pour le compte de l’URSS, ou tout du moins d’avoir des sympathies communistes[4]. Velsicol, une entreprise de produits chimiques, porta plainte (sans succès) contre Carson et déploya (en vain) de nombreuses brochures de promotion pour les pesticides, espérant ainsi retrouver le soutien de l’opinion publique. Carson fut aussi l’objet d’un grand nombre d’attaques ad hominem à caractère sexiste : les chimistes et industriels, tous des hommes, la qualifièrent « d’hystérique », de « vieille fille avec un penchant pour les chats », de « pseudo-scientifique » trop « émotionnelle » pour faire de la science[5]. L’intervention d’une femme a été vécue par les chercheurs comme une intrusion dans le sanctuaire de la recherche scientifique, où la seule parole qui pouvait alors se faire entendre était celle des hommes. Ces critiques sexistes constituaient, dès lors, la première réaction à l’encontre d’un écoféminisme naissant, mouvement qui allie la question du féminisme (et donc la défense des droits des femmes) et de l’écologie (et donc la protection de l’environnement). Pour l’historienne et philosophe Carolyn Merchant, les deux questions sont en effet liées, car la protection de la santé des enfants, mais aussi des générations futures, a conduit les femmes à prendre en main la lutte contre les produits polluants et dangereux[6]. Rachel Carson peut donc être considérée à la fois comme l’une des icônes de l’écologisme moderne et l’une des pionnières de l’écoféminisme.

            L’œuvre de Rachel Carson est encore considérée aujourd’hui, aux États-Unis, comme le point de départ du mouvement moderne de protection de l’environnement. Ses thèses s’inscrivent dans un changement de paradigme profond, en renouvelant la manière de voir les interactions entre les sociétés humaines et leurs environnements. Sa figure continue de nourrir la pensée écologiste américaine : elle a reçu en 1980, à titre posthume, la médaille présidentielle de la Liberté (la plus haute décoration civile du pays). Néanmoins, elle fait encore face, près de 60 ans après sa mort, à de nombreuses critiques, notamment de la part de clubs de réflexions conservateurs et libertariens, dont l’activité principale consiste à diffuser dans la presse de fausses études climatosceptiques afin de tromper l’opinion. D’une certaine manière, si Carson a lancé les bases de l’écologie moderne, elle est aussi, en contrepoint, à la source des premiers mouvements « sceptiques » qui cherchent à nier les conséquences environnementales de l’activité humaine, et en premier lieu le changement climatique. Ces oppositions n’effacent pas l’enjeu majeur de ses travaux : le fait que les sociétés industrielles ne peuvent plus nier l’échelle globale de la pollution et ses effets sur l’environnement.

Bibliographie

Carson Rachel, Cette mer qui nous entoure, Paris, Stock, 1975 (ouvrage original publié sous le titre The Sea Around Us, New York, Oxford University Press, 1951).

Id., Là où finit la mer. Le rivage et ses merveilles, Paris, Amiot-Dumont, 1957 (ouvrage original publié sous le titre The Edge of The Sea, Boston, Houghton Mifflin Company, 1955).

Id., La Vie de l’océan, Paris, Amiot-Dumont, 1952 (ouvrage original publié sous le titre Under The Sea-Wind, New York, Oxford University Press, 1941).

Id., Printemps Silencieux, Paris, Plon, 1963 (ouvrage original publié sous le titre Silent Spring, Boston, Houghton Mifflin Company, 1962).

Conway Erik et Oreskes Naomi, Les marchands de doute ou comment une poignée de scientifiques ont masqué la vérité sur des enjeux de société tels que le tabagisme et le réchauffement climatique, Paris, Éditions Le Pommier, 2012.

Griswold Eliza, « How ‘Silent Spring’ Ignited the Environment Movement », The New York Times, 21 septembre 2012.

Janicki Jérôme, Le drame de la thalidomide. Un médicament sans frontières, 1956-2009, Paris, L’Harmattan, 2009.

Larrère Catherine, « La nature a-t-elle un genre ? Variétés d’écoféminisme », Cahiers Du Genre, 2015, n°59, p. 103-125.

Lear Linda, Rachel Carson : Witness for Nature, New York, Henry Holt and Company, 1997.

McWilliams James, American Pests: The Losing War on Insects from Colonial Times to DDT, New York, Columbia University Press, 2008.

Merchant Carolyn, Earthcare : Women and the Environment, New York, Routledge, 1996.

Smith Michael, « ‘Silence, Miss Carson !’ Science, Gender, and the Reception of ‘Silent Spring’ » Feminist Studies, 2001, vol. 27, n° 3, p. 733-752.

Trespeuch-Bertelot Anna, « La réception des ouvrages d’alerte environnementale dans les médias français (1948–1973) », Le Temps Des Médias, 2015, n° 25, p. 104-119.


[1] James E. McWilliams, American Pests: The Losing War on Insects from Colonial Times to DDT, New York, Columbia University Press, 2008.

[2] Jérôme Janicki, Le drame de la thalidomide. Un médicament sans frontières, 1956-2009, Paris, L’Harmattan, 2009.

[3] Erik Conway et Naomi Oreskes, Les marchands de doute ou comment une poignée de scientifiques ont masqué la vérité sur des enjeux de société tels que le tabagisme et le réchauffement climatique, Paris, Éditions Le Pommier, 2012.

[4] Eliza Griswold, « How ‘Silent Spring’ Ignited the Environment Movement », The New York Times, 21 septembre 2012.

[5] Michael Smith, « ‘Silence, Miss Carson !’ Science, Gender, and the Reception of ‘Silent Spring’ » Feminist Studies, 2001, vol. 27, n° 3, p. 733-752.

[6] Carolyn Merchant, Earthcare : Women and the Environment, New York, Routledge, 1996.

Publié par :alauverjat

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