Quand on se balade dans les librairies, on remarque que de plus en plus de bandes dessinées sont des adaptations de romans dits classiques. Une manière pour les auteurs et dessinateurs de rendre hommage à ces œuvres qui les ont marquées et ce, avec des touches personnelles. Ces réinterprétations sont aussi des moyens de rendre accessibles ces romans dont l’écriture peut être complexe au premier abord. D’Émile Zola à Jean Giono en passant par Boris Vian, focus sur le renouveau de la littérature française. 

— Au Bonheur des Dames 

Au Bonheur des Dames est l’un des romans les plus connus d’Émile Zola. Denise, originaire de Valognes, arrive à Paris avec ses deux frères pour trouver du travail et leur offrir une vie meilleure. Elle pense que son oncle va lui permettre de travailler dans sa boutique mais les temps ont changé, les grands magasins fleurissent et font faner les petites boutiques indépendantes. Denise se fait alors employer comme vendeuse au Bonheur des Dames où elle découvre la vie en communauté, la concurrence et Mouret, le grand patron. Celui-ci tombe éperdument amoureux de Denise, délaissant ses nombreuses maîtresses. Ce roman mêle donc plusieurs aspects de la vie au XIXe siècle avec en toile de fond une histoire d’amour où la vertu des « petites gens » est mise en avant. 

Roman naturaliste, les descriptions sont très poussées et c’est un défi de mettre en dessin toutes ces richesses. Agnès Maupré l’a relevé avec style. Passée par les Beaux-Arts de Paris, elle réalise souvent des adaptations d’œuvres d’écrivains comme Les contes du chat perché de Marcel Aymé en 2007 ou la biographie du personnage d’Alexandre Dumas, Milady de Winter, entre 2010 et 2012. C’est donc avec une certaine expérience qu’elle s’attelle à l’adaptation du roman de Zola. 

Son dessin joue beaucoup sur la couleur qui donne du reflet au récit. Par exemple, la jeune Denise est pâle et blonde aux yeux bleus très clairs, montrant alors sa candeur face à la vie parisienne. Les couleurs données aux tissus ont aussi tout leur sens, l’apparat qui est un des thèmes du roman est ici exploité à sa manière. Bien qu’on sache que l’histoire se déroule au XIXe siècle, le graphisme très actuel transforme la temporalité.

Petit bémol : le réalisme du roman n’est pas présent, il s’agit plutôt d’une réadaptation aux couleurs modernes. On perd cette intensité, remplacée par une sorte d’onirisme, et l’adaptation adoucit le discours. Cependant, cette bande-dessinée reste intéressante à lire et elle pourrait plaire aux plus jeunes qui n’ont pas encore l’envie de ce plonger dans un roman à l’écriture dense.  

— L’Écume des jours 

L’écume des jours est un roman poétique de Boris Vian où l’imaginaire est la réalité. Comment illustrer un œuvre qui s’appuie sur l’imagination du lecteur ? Jean David Morvan et Marion Mousse ont souhaité relever ce défi et le résultat est plutôt réussi. 

Publié en 1947, ce roman de Boris Vian, peu reconnu du vivant de l’écrivain, est devenu aujourd’hui un classique. L’amour est au centre de cette œuvre : Colin et Chloé s’aiment et se marient. Malheureusement, la maladie vient frapper à leur porte sous la forme d’un nénuphar. Parallèlement à ces deux protagonistes, le récit suit les aventures de leurs amis et entourage. Chick, le meilleur ami de Colin, est obsédé par Jean-Sol Partre (qui désigne Jean-Paul Sartre, bien évidemment), ce qui met à mal son couple avec Alise. À l’amour et la maladie s’ajoutent les thèmes du jazz, du travail et de la mort.

Le format bande-dessinée présente des avantages non négligeables. En effet, la plume de Vian est rythmée par d’incessantes métaphores filées ; ici, les images sont directement exposées aux lecteurs. Il n’a plus à les imaginer, ou du moins à essayer de le faire. C’est aussi une aide précieuse pour rentrer dans l’univers de Colin et Chloé, où la beauté et la poésie règnent. Sûrement par choix des scénariste et dessinatrice, les métaphores les plus écœurantes ou violentes du roman ne sont pas, ou peu, développées. Effectivement, il est compliqué d’adapter l’intégralité d’une œuvre sans omettre certains points. 

Le format a lui aussi dû s’imprégner de l’univers sans limites de Vian. Les pages ne correspondent pas forcément à la mise en page classique des bandes dessinées : elles se suivent mais ne se ressemblent pas, entraînant ainsi le lecteur dans un nouveau monde où notre banalité n’existe pas. Lorsque, à cause de la musique, l’atmosphère de la chambre des jeunes mariés est ronde, les bulles font effet de caméléon sur le récit et s’arrondissent à leur tour. Les simples mots ne sont plus forcément nécessaires, ils sont traduits à l’encre par la dessinatrice ou inscrits avec caractère grâce à différentes polices. 

Vian, c’est l’imagination, mais lorsque L’écume des jours est réécrit avec des images, que reste-il au lecteur à imaginer ? La couleur. Tout ne lui est donc pas servi bêtement sur un plateau. Ainsi, il reste maître d’interpréter le récit tel qu’il le souhaite. Mais aurait-il vraiment été possible de colorer cette histoire ? Le récit, au-delà du monde réel, déborde de couleurs et contrastes. Le choix du noir et blanc apporte beaucoup au récit mais traduit également l’incapacité de réussir à parfaitement coucher à l’encre les mots de Partre. 

Cette bande dessinée est donc une adaptation fidèle qui a su ajuster son format au récit de Vian tout en faisant des choix incontournables, jugés critiquables ou acceptables selon les points de vue. À conseiller à ceux qui ont eu du mal à s’immerger dans le roman. 

— Le Chant du Monde 

Un jour, Matelot va voir Antonio pour lui demander de l’aide. En effet, son fils n’est pas revenu de sa mission dans le Haut Pays. Antonio accepte et la recherche commence en longeant le fleuve, ce qui les mène vers les terres de Maudru. L’histoire se complexifie, le fils est amoureux d’une fille dont il ne devrait pas, Maudru règne sur ces contrées et son clan obéit au moindre de ces ordres… Amour, pressions politiques et vie de village sur fonds de traditions s’entrelacent pour former un récit unique. 

Jacques Ferrandez est très attaché à l’Algérie où il est né, il y voyage souvent et réalise des Carnets d’Orient. Il a fait ses études à l’École des Arts Décoratifs de Nice et débute sa carrière à la fin des années 1970. Le Chant du Monde n’est pas sa première adaptation de roman, en 2013 est publiée une adaptation de L’Étranger de Camus. Publié en 2019, son Chant du Monde est édité en poche chez Folio en 2020. Quel que soit le format, ses aquarelles restent d’une grande beauté et illustrent parfaitement la poésie des écrits de Jean Giono

L’écriture de Giono est parfois difficile à saisir, le discours qu’il cherche à transmettre se cache derrière de fines métaphores. Il faut comprendre l’univers de l’auteur pour saisir ces subtilités. L’adaptation en bande-dessinée ne traduit pas toutes ces petites choses mais le support visuel qu’offre le dessin permet d’obtenir une première approche bien concrète, permettant alors de se focaliser et réfléchir plus en profondeur. Un exercice à la fois agréable et intéressant est de lire en parallèle le roman et la bande-dessinée. Nous vous conseillons de débuter par le roman afin de concevoir vos propres images puis de lire les planches pour comprendre ce qui aurait pu vous échapper. Cependant, la bande-dessinée ne fait pas dans le détail des phrases. La mise en dessin des sentiments d’Antonio pour Clara semble ici ternie au regard de la plume de Giono. Si certains paragraphes sont poétiques, un chant, une ode à l’amour, les cases ne reflètent pas cette profondeur.

Les adaptations des romans en bandes dessinées sont indiscutablement de bons moyens d’appréhension des classiques pour les lecteurs jeunes ou peu expérimentés. Au-delà de jouer le rôle de « porte d’entrée » vers la littérature, ce sont aussi des œuvres à part entière, qui témoignent d’un complexe exercice d’adaptation par les auteurs et illustrateurs, créatifs et ingénieux. Cependant, les limites qu’elles posent sont celles de l’imagination du lecteur, qui doit accepter de soumettre sa lecture aux propositions de l’illustrateur, et de la retranscription, parfois incomplète, voire impossible, d’un roman dont la maestria n’est palpable qu’en appréhendant sa matière première, l’œuvre originale.

Article réalisé grâce au partenariat de Florilèges avec la page Instagram littéraire « De Fille en Filles », que vous pouvez retrouver ici .

Références :
L’écume des jours de Boris Vian, adaptation et scénario de Jean-David Morvan assisté de Frédérique Voulyzé et dessin de Marion Mousse aux éditions Delcourt/Mirages, 2012.

Au Bonheur des Dames d’Émile Zola, adaptation, scénario et dessin d’Agnès Maupré aux éditions Casterman, 2020.

Le Chant du Monde de Jean Giono, adapatation, scénario et dessin de Jacques Ferrandez aux éditions Gallimard, 2019.

Publié par :livresdefamille

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