Le musée Cognacq-Jay, situé au cœur du Marais, fondé par Ernest Cognacq (1839-1928), célèbre simultanément sa réouverture et le 250ème anniversaire de la disparition du peintre François Boucher en proposant, pendant deux mois, une exposition sur le thème de la sensualité. Le parcours de cette exposition est pensé comme un avènement du plaisir, allant de la naissance du désir à son assouvissement.

Mythologies : Boucher, peintre du désir amoureux

La question des sens dans la peinture du XVIIe tourne souvent autour du dévoilement. Bien souvent, les thèmes mythologiques des Amours des Dieux, de Jupiter en particulier, ont servi de prétexte à la représentation du corps féminin. Bien qu’il soit défendu au XVIIIe siècle pour les femmes de poser nues à l’Académie, les artistes font appel à des femmes aux mœurs légères pour être modèles d’ateliers. L’exposition rassemble des prêts remarquables, issus de collections aussi prestigieuses que celle du musée Pouchkine, du musée de Stockholm ainsi que du British Museum. Par ailleurs, les œuvres des collections permanentes du musée ont fait l’objet de restaurations méticuleuses. Il ne s’agit pas seulement de peintures, mais aussi d’esquisses, de gravures, de mobilier retraçant l’évolution de la représentation du jeu amoureux.

Le visiteur découvre tout d’abord une oeuvre de Vénus de dos, réalisée en 1718 par Antoine Watteau, symbolisant à la fois les prémices de la représentation de la volupté et toute sa dimension interdite, prenant le spectateur à parti, le rendant complice de la scène, comme plus tard en jouant avec le cadre, reprenant la forme de l’alcôve. Le public devient un personnage de l’œuvre, témoin à travers le trou d’une serrure, d’une scène secrète et licencieuse. La scène abonde de détails et le peintre semble inviter le spectateur à s’approcher davantage pour en saisir toutes les nuances et les subtilités.

Antoine Watteau (1684-1721), Le Jugement de Pâris, vers 1718-1721, huile sur bois, Paris, musée du Louvre, département des Peintures © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Franck Raux
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L’homosexualité féminine est implicitement évoquée dans des œuvres telles que « Léda et le cygne », reprenant le célèbre mythe grec. Le peintre Boucher prend des libertés par rapport aux légendes, en y ajoutant une seconde jeune femme, permettant de dévoiler l’anatomie féminine sous différents angles. Zeus veut s’unir à Léda et demande l’aide d’Aphrodite : il se métamorphose alors en cygne, tandis que la déesse prend l’apparence d’un aigle : une poursuite s’engage, et la splendide Léda, sensible à la frayeur du cygne terrorisé par l’aigle, ne peut s’empêcher d’accueillir le cygne au creux de ses bras… Boucher, peintre du roi Louis XV et de la Marquise de Pompadour, renouvelle des topos de la mythologie avec des variations sur le thème du nu féminin à l’aide de l’imagination, une démarche initiée par Watteau.

François Boucher (1703-1770), Léda et le Cygne, 1742, huile sur toile, Stockholm, Nationalmuseum © NationalMuseum, Stockholm

‘Jambes deçà, jambes delà’, le Nu offert et le roman libertin

Ces œuvres étaient toutes, sans exception, des commandes, réalisées pour orner des cabinets les boudoirs, ou bien des maisons closes, comme le dévoile la carte du Paris libertin, au second étage de l’exposition. Boucher innove véritablement en proposant une « Odalisque brune » en 1745, s’écartant de toute forme de narrativité, qui aurait jadis justifié la représentation du corps féminin offert au regard du spectateur. Il est bien possible que Boucher ait trouvé en des romans tels que le conte du Sopha de Claude Prosper Jolyot de Crébillon une source d’inspiration probable. Il s’agit du mythe bien singulier de l’homme changé en sofa, témoin des ébats secrets des amants. La composition remarquable est soulignée par les jeux de lumière, de courbes et de contre courbes, le fessier et les cuisses de la jeune demoiselle deviennent le point de mire du regard.

Voici les propos de Casanova, découvrant une petite copie de L’Odalisque brune de Boucher : « J’ai dépensé six louis pour la faire peindre toute nue d’après nature par un peintre allemand qui la fit vivante. Elle était couchée sur le ventre, s’appuyant de ses bras et de sa gorge sur un oreiller, et tenant sa tête comme si elle était couchée sur son dos. L’habile artiste avait dessiné ses jambes et ses cuisses de façon que l’œil ne pouvait pas désirer de voir davantagevi . » La littérature à travers les romans libertins, tout comme les autres domaines artistiques, traite de l’érotisme de manière clandestine, avec les philosophes tels que Diderot, ainsi que les sensualistes. Ces hommes de lettres se rassemblaient au sein d’associations grivoises telles que la « Société du Caveau », fondée en 1789. Ainsi, des œuvres telles que le roman Thérèse Philosophe mêlent le thème l‘érotisme et l’érudition, comme sources d’émancipation féminine.

François Boucher (1703-1770), L’Odalisque brune, 1745, huile sur toile, Paris, musée du Louvre, département des Peintures © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Tony Querrec

Les peintres multiplient astucieusement les symboles, les allégories, en lien avec le roman libertin. Les légumes, les formes, les éléments de la nature, les animaux sont comme autant de références à la sexualité, faisant appel à nouveau à la complicité du public. Les femmes sont représentées dans des poses lascives, endormies, les joues roses, après l’assouvissement des désirs. Le motif du drapé et de la chemise sont des thèmes récurrents qui jalonnent l’exposition : ces étoffes, bien loin de dissimuler, mettent en valeur l’anatomie des jeunes femmes. La fin du parcours permet au visiteur d’accéder à un cabinet empli de rares œuvres plus osées, qui furent bien souvent détruites représentant des actes sexuels.

L’exposition dévoile un aspect plus sombre de l’érotisme dans la peinture, la question du traumatisme, de l’absence de consentement, à travers des œuvres telles que « La Belle Cuisinière » réalisée par Boucher en 1703 ou « La Cruche Cassée » de Jean Baptiste Greuze, en 1772. Bien plus que la perte de la virginité, c’est bien de viol dont il est question dans ces scènes. L’ambiguïté des scènes y est renforcée par les préconisations en vogue à l’époque, selon lesquelles les femmes devaient feindre la résistance auprès de leurs amants afin de mieux attiser leurs désirs, comme l’illustre « La Résistance Inutile« , peinte par Jean-Honoré Fragonard.

Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), La Résistance inutile, vers 1770-1773, huile sur toile, Stockholm, Nationalmuseum © Nationalmuseum, Stockholm

Au sujet de ce type de fantasme, Marine Carcanague, comissaire d’exposition explique : «Témoins de la vie quotidienne du passé, les archives judiciaires permettent d’avoir accès à des procès déposés par des femmes à la suite de violences sexuelles. Ces témoignages féminins, extrêmement rares et filtrés par la plume du greffier, nous permettent d’aller au-delà du tableau – par ailleurs souvent représentatif du désir masculin – qui décrit l’assaut comme un ébat amoureux, le viol comme une conquête. »1

Le thème des sens dans les arts du XVIIIe siècle donne lieu à plusieurs niveaux de lecture et interprétations. Il permet un renouvellement des mythes. Ainsi, de nouvelles sources d’inspiration jaillissent auprès des peintres tels que Gabriel de Saint-Aubin, Jean-Baptiste Greuze et François Boucher.

MUSÉE COGNACQ-JAY
8, rue Elzévir – 75003 Paris Tél. : 01 40 27 07 21 museecognacqjay.paris.fr.

Sources :

1 Marine Carcanague, « Unions libertines ou violences sexuelles ? Interroger le « consentement » au XVIIIe siècle  » in Annick Lemine, Emmanuelle Brugerolles, L’Empire des sens, de Boucher à Greuze, catalogue d’exposition, Musée Cognacq-Jay, Paris, 2020, p. 33.

Annick Lemoine, Emmanuelle Brugerolles, L’Empire des sens. De Boucher à Greuze, catalogue d’exposition, Musée Cognacq-Jay, Paris, 2020.

Georges Brunel, Boucher et les femmes, Paris, Flammarion, 1986, p. 9, p. 11.

Guillaume Faroult, L’Amour peintre. L’imagerie érotique en France au XVIIIe siècle.

Matthieu Lett, René-Antoine Houasse. Peindre pour Louis XIV.

Publié par :olgakolobov

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