Née à Berlin, le 16 avril 1917, Charlotte Salomon grandit auprès de son père, Albert Salomon, un médecin juif, et sa belle-mère, Paula Lindberg, une célèbre cantatrice. La jeune fille a très peu connu sa mère, Franziska Grunwald, qui s’est suicidée en 1926. Entourée d’événements dramatiques, que ce soit sur le plan personnel ou sur le plan historique, elle a réussi à surmonter les épreuves de la vie par l’intermédiaire de l’art.

Une vie marquée par la fuite

Dès 1933, date de nomination d’Hitler au poste de chancelier, les Juifs ont interdiction d’exercer certaines professions ou fonctions. Le domaine de la culture est profondément impacté par ces nouvelles mesures, interdisant le père de Charlotte d’enseigner à l’université et l’obligeant à pratiquer la médecine uniquement auprès des populations juives.

Paradoxalement, la même année, Charlotte intègre l’Académie des arts de Berlin où l’antisémitisme ambiant la laisse de côté. Elle se voit même refuser le premier prix d’un concours d’art à cause de ses racines. Quittant Berlin en janvier 1939, elle rejoint ses grands-parents maternels au Sud de la France, à Villefranche-sur-Mer, se pensant à l’abri du nazisme. Elle réside, avec d’autres réfugiés, au sein de la propriété d’Ottilie Moore, une riche Américaine d’origine allemande, tandis que ses parents parviennent à Amsterdam en mars 1939.

Un destin tragique

Des années plus tard, Charlotte découvre que sa mère s’est en réalité suicidée, à l’instar de sa tante, elle-même nommée Charlotte. Ces suicides enferment un secret familial terrible : en effet, des générations entières, du côté de sa famille maternelle, sont frappées par cette malédiction, jusqu’au suicide de sa grand-mère en mars 1940. Revenant comme un leitmotiv, la fenêtre devient une métaphore de la mort dans l’Œuvre de l’artiste. Une de ses gouache dépeint, dans la partie supérieure, les six membres de sa famille qui se sont suicidés alors que la partie inférieure représente les membres toujours vivants. La jeune femme, restée seule avec son grand-père qui l’emprisonne dans une relation malsaine, l’empoisonne en 1943.

L’œuvre d’une vie

Dès lors, comment survivre après ces drames familiaux et dans un contexte historique pesant ? C’est à la suite des révélations de son grand-père sur les secrets de sa famille qu’elle entreprend de dessiner sa vie. Afin de ne pas sombrer dans la folie, elle se consacre corps et âme à son œuvre autobiographique, Leben ? Oder Theater ?, traduit en français, Vie ? ou Théâtre ? Pendant dix huit mois, de 1941 à 1942, elle peint environ 1325 gouaches et aquarelles racontant son enfance, son adolescence, son histoire d’amour avec son professeur de peinture, Alfred Wolfsohn, sa fuite en France et les persécutions juives. Son œuvre achevée compte en tout 759 peintures sur papier qu’elle a numérotées et accompagnées de texte et de musique. C’est une véritable mise en scène que met en place l’artiste dans ses images. Sa famille, dont les noms ont été modifiés, sont au cœur de l’histoire. Utilisant des couleurs pures, principalement le bleu, le blanc, le rouge et le jaune, les dessins reflètent l’état d’esprit de Charlotte.

Et elle vit, comme dans un rêve éveillé, toute la beauté qui l’entourait, elle vit la mer et ressentit le soleil, et elle comprit : il lui fallait pour quelque temps disparaître de la surface humaine, et pour cela consentir à tous les sacrifices, afin de recréer des profondeurs de son être son propre univers.

Et c’est ainsi que vit le jour :

La Vie ou le Théâtre ???

Vie ? ou Théâtre ?

Charlotte Salomon, Extrait de Vie ? ou Théâtre ?, Collection Jewish Historical Museum, Amsterdam.

Cette œuvre complexe mêlant fiction et réalité, a été confiée par Charlotte à son médecin, Moridis en prononçant cette célèbre phrase : « C’est tout ma vie ». Ce dernier a ensuite remis les dessins à Ottilie Moore dont l’œuvre est dédiée, qui les a elle-même transmis au père et à la belle-mère de la jeune fille en 1947.

La peinture: son exutoire

La pratique de la peinture a permis à l’artiste de poursuivre sa vie et de se confronter à ses démons. Grâce à une créativité exceptionnelle qui la sauve de la folie, elle conjure la fatalité. Sous forme d’opéra, ces images, de plus en plus imprécises, traduisent une nécessité et une urgence à rêver. Elle effleure même le bonheur en épousant le 17 juin 1943 Alexander Nagler, un réfugié juif de nationalité autrichienne. Bien qu’ils vivent cachés, il n’échappent pas aux dénonciations de plus en plus nombreuses et sont arrêtés quelques mois suivant leur mariage. C’est dans un état de prostration, dénuée de force et d’espoir, que Charlotte Salomon arrive aux camps d’Auschwitz-Birkenau où elle meurt dans une chambre à gaz, le 10 octobre 1943, à l’âge de 26 ans et enceinte de 5 mois.

Voici comment ces feuilles prennent naissance : la personne est assise au bord de la mer. Elle peint. Soudain, une mélodie lui vient à l’esprit. Alors qu’elle commence à la fredonner, elle remarque que la mélodie va exactement avec ce qu’elle veut coucher sur le papier. 

Charlotte Salomon, Extrait de Vie ? ou Théâtre ?, Collection Jewish Historical Museum, Amsterdam.
Charlotte Salomon, M004925, ©Charlotte Salomon Foundation / Collection Jewish Historical Museum, Amsterdam.

Ce n’est qu’en 1961 que cette œuvre unique, telle une bande dessinée, a été présentée pour la première fois à Amsterdam et il aura fallu attendre 1992 pour que 200 gouaches soient exposées en France, au Musée National d’Art Moderne. Aujourd’hui, cette œuvre émouvante et singulière est visible dans son intégralité au Musée historique Juif d’Amsterdam.

Pour aller plus loin:

Publié par :sophiebld

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