Chaque année, les étudiants du Master 2 Gestion des Archives et de l’Archivage de l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines – Université Paris-Saclay organisent une journée d’étude autour d’une thématique définie au préalable par l’équipe pédagogique qui les encadre. Ensuite, c’est à eux de cibler des sujets plus précis et d’inviter chercheurs, archivistes et spécialistes. Cette année, la thématique « Mémoire(s) et archives » a été divisée en trois axes dont le premier intitulé « Archives et musées, archives en musées : une complémentarité au service de la demande mémorielle » ouvrait des horizons sur les institutions patrimoniales. Il s’est composé de deux interventions : « Réflexions sur les archives et les musées face à la demande mémorielle » par Sylvie Zaidman (directrice du Musée de la Libération de Paris – Musée du Général Leclerc – Musée Jean Moulin) et « Mémoires intimes, mémoire nationale : le Mont-Valérien à travers ses archives » par Sandra Pain et Jean-Baptiste Romain (respectivement chargée de valorisation scientifique et culturelle et directeur des Hauts lieux de la mémoire nationale en Île- de-France).

Réflexions sur les archives et les musées face à la demande mémorielle – Sylvie Zaidman

Le président de la République a confié à l’Institut de France la création de France Mémoire dont le but est de réaliser une programmation mémorielle, comme par exemples la mort de Napoléon, la Commune… Organisme indépendant de l’État, son but est d’objectiver cette mémoire. Cependant la vision est réfractaire à toutes les demandes mémorielles en marge. En 2008, le sénateur Charles Guéné fait au nom de la commission des finances le rapport « Lieux de mémoire : comment ne pas les oublier » qui cite notamment le Mont-Valérien, seul lieu réunissant tous les courants de la résistance. Cela ne permet pas à tout le monde de se retrouver, naissent alors des demandes concernant la résistance et la déportation. Ce sont des revendications pour ceux qui ont combattu de manière différente et tout cela participe à l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale. 

De nombreux musées à l’initiative de résistants et de déportés sont crées à la fin des années 1960 partout sur le territoire français, suivant une volonté de proximité locale. Pourquoi se sont-ils adressés au musée pour leur mémoire et non aux archives ? Certains ont fait le choix des services d’archives, notamment les Archives Nationales. Mais, pour la plupart d’entre eux, le but était d’exposer pour témoigner donc, le cadre du musée semblait plus correct. 

En 1962, est inauguré le musée Mémoire 39-45 à Calais dont l’objectif est d’exposer à travers les objets et documents la mémoire de cette époque. La vision éditoriale inclut la population sur place. En 1971, est créé le musée de la Résistance et de la Déportation à Besançon dont le discours est un peu différent. Le musée est conçu comme un moyen d’éduquer aux valeurs de la République. En 1977 ouvre le musée de la Résistance et de la Déportation de Toulouse qui est un espace de collecte, conservation et valorisation tout en étant un lieu de rencontre dont le but est de transmettre une mémoire collective. Le musée de la Résistance Nationale de Champigny-sur-Marne est créé en 1985 à l’initiative d’anciens résistants communistes et regroupe aujourd’hui plusieurs musées. Attention, la démarche est un peu différente : ce n’est pas un musée national ! Il a rouvert en 2020 avec une nouvelle scénographie à l’initiative d’un collectif œuvrant à la transmission de l’histoire et la mémoire de la résistance. En 1967 ouvre le musée de la Résistance de Lyon qui a été rénové en 2012. Ces musées d’histoire de la Seconde Guerre Mondiale remplissent en France et témoignent d’une demande mémorielle qui n’apparaissait pas forcément par le discours officiel. 

De la part des archives, il y a une approche volontariste. Les Archives départementales d’Indre-et-Loire font un travail considérable sur les archives allemandes pour collecter, traiter et mettre à disposition du public les documents. 

Focus sur les musée de la Libération de Paris – musée du général Leclerc – musée Jean Moulin.

En 1994 a été inauguré un double musée pour le 50e anniversaire de la mort de Jean Moulin. En 2011, le mémorial devient musée, ce qui a une influence sur la perception de l’exposition permanente. Les archives qui sont conservées sont issues du legs d’Antoinette Sachs à la Ville de Paris dont une des conditions est que la ville fasse un musée Jean Moulin. Le musée possède alors des objets et documents qui sont des témoignages, telle une boîte d’allumettes ayant appartenu à Jean Moulin. Les objets sont des reliques mais aussi des supports
Les musées ont des relations quotidiennes avec les autres institutions. Par ailleurs, le site internet de la famille de Jean Moulin indique tous les musées ayant des objets lui ayant appartenu.

Le déménagement du musée a créé une nouvelle mise en récit historique. Avant, le musée était sur la dalle Montparnasse, lieu occupé par les forces françaises de libération de l’intérieur lors de la semaine de la libération de Paris. Aujourd’hui, il est à Denfert-Rochereau. Sont abordés en son sein de nombreux sujets dont la vie quotidienne à Paris. Le thèmes abordés doivent être équilibrés pour donner de l’information historique. Le musée répond aussi à des demandes de la Ville de Paris, notamment par le biais de l’élu à la mémoire des combattants. Parmi les sujets abordés, celui des plaques de rue.

Comment bien accueillir la demande mémorielle ? On peut modifier de nouveaux champs historiques pour de nouvelles recherches de mise en valeur. Il faut définir les conditions d’accueil et définir un périmètre d’acquisition rigoureux au sein du projet scientifique et culturel (le PSC) car toutes les semaines des personnes viennent proposer des œuvres, objets et documents. Les personnes donnent souvent suite à la mort d’un parent, « en mémoire de », pour inscrire l’individu afin qu’il ne disparaisse pas définitivement. On ne peut pas être le conservatoire de tout, il y a une sélection à faire. Le but est de donner vraiment la place à ce que l’on veut promouvoir et de se focaliser sur le propos mis en valeur. D’ailleurs, les objets passent en commission d’acquisition à la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) afin d’être inscrits à l’inventaire. Si leur réponse est négative, l’objet peut être conservé mais il sera considéré comme de la documentation. Par exemple, a été organisée avec les Archives de Paris en septembre 2019 une collecte par le biais de portes ouvertes : les objets vont au musée de la Libération de Paris et les documents aux Archives de Paris.

Y sont évoquées des questions telles que l’histoire des femmes résistantes, dont les combattantes, tout comme le récit des résistants juifs parisiens, un sujet récent. Une exposition temporaire sur l’Exode a eu un beau succès malgré les restrictions sanitaires : 80 ans après les événements, elle a quand même suscité l’arrivée de nombreux témoignages et des demandes de recherche. 

Certains objets exposés aujourd’hui ne le seront peut-être pas demain, même avec un cartel. Tel pourrait être les cas d’un drapeau nazi ou d’une nappe ayant appartenu à Hitler, peut-on les exposer sans être accusé de faire l’apologie du nazisme ? En Alsace il y a la question du « mur des noms », aujourd’hui ce n’est pas possible de mettre en un seul mémorial les noms des victimes de la persécution, des résistants et des morts du STO. Cela suscite de nombreuses interrogations : comment réduire les fractures et apaiser les problèmes sociaux ? Comment apaiser les mémoires ? Les archives et les musées d’histoire de la Seconde Guerre Mondiale ont pris en compte la demande mémorielle dans la sérénité, même si c’est souvent un jeu d’équilibre compliqué. Le futur est incertain : est-ce que le rôle du musée est d’apaiser la mémoire ? C’est un lourd défi mais on peut déjà être fier de ce qui a été fait, l’intérêt étant la transmission de la connaissance. Le rapport Stora a notamment pour but d’apaiser les mémoires.

Les archives au sein d’un musée sont un sujet complexe. Pour les archives produites dans le cadre des activités du musée, ce sont des archives publiques qui sont à verser aux Archives de Paris. Pour les archives privées, reçues par le biais de dons ou legs, ne sont pas collectés les documents dont la provenance est inconnue. Le souhait est de savoir d’où ils viennent notamment pour permettre de régler les problèmes de droit. Cependant il est tout aussi intéressant de savoir qui a porté ou fabriqué cet objet, écrit ces phrases, comment c’est arrivé dans leurs mains… Une attention est aussi portée aux témoignages oraux. Quant au traitement du point de vue de la restauration, il faut faire attention à réaliser une restauration légère car la notion de trace est importante. L’objectif est de favoriser le dialogue et l’interaction avec le visiteur, ce qui implique donc de prendre en compte l’objet comme un passeur d’histoires

Mémoires intimes, mémoire nationale : le Mont-Valérien à travers ses archives – Sandra Pain & Jean-Baptiste Romain

Le Mont-Valérien, situé à Suresnes, est un site historique bien marquant : le 23 mars 1941 y a lieu la première exécution connue, celle d’un résistant hollandais. Dénué d’archives mais doté des traces par le biais de graffitis et de quelques objets abandonnés par les Allemands à la libération de la forteresse, un important travail y est mené depuis 2016 sur le renouvellement du discours à porter ainsi que sur la connaissance exacte des sources d’archives. Les années 2020 et 2021 sont un moment où le point est fait. On a la capacité d’écrire avec beaucoup d’exactitude ce qu’a été le Mont Valérien de 1941 à 2021, mais quel était-il de juin 1940 à mars 1941 ? Il y a une trace de réseaux de résistance, on découvre encore un nouveau sujet à approfondir.

Le Mont-Valérien n’est pas un musée ni un centre d’archives mais un lieu d’histoire de la Seconde Guerre Mondiale. Il faut faire table rase de tous les éléments de l’histoire pour mieux orienter les projets et à quelle destination des publics. La première exposition temporaire qui s’est tenue in situ a porté sur les graffitis qui sont nombreux dans la chapelle des fusillés. Le but était de mieux comprendre les parcours des résistants et otages à partir de ces traces. A aussi été réalisé un travail de recherche notamment au sein de fonds d’archives privées, d’Archives départementales. C’est une histoire complexe et dense, parler de cette question mémorielle est tout un challenge. Il faut travailler à la manière d’un archéologue : à partir de l’histoire du site, montrer comment le lieu a évolué et comment l’écriture de l’histoire nationale s’est imbriquée avec celle, plus intime, des familles et ayant-droits. Ce sont aussi différentes pratiques avec des lieux de pèlerinage après guerre. Lieu de pédagogie et de culture, une programmation est mise en place depuis 2017 pour raconter et donner un autre type de parcours d’exposition. Dans ce projet de rétrospection mémorielle, la volonté est de montrer les différents rouages et échelles temporaires par le biais de premières contractions et objets mémoriels. On parle des exécutions à la clairière puis on montre notamment les mémoires gaullistes et communistes. Comment décanter tout cela ? C’est un grand travail avec un recul nécessaire, mobilisant un certain nombre d’institutions car il faut aussi se rapprocher d’autres sites pour comprendre l’évolution politique. Une construction plus large et plus complexe permet de poser les bases d’autres réflexions contemporaines. 

Dans une autre dimension, il y a la volonté de relier le Mont-Valérien au territoire via un projet de collecte d’archives mené avec les Archives départementales lors des Journées Européennes du Patrimoine (JEP) afin de pouvoir proposer aux habitants de partager cette histoire. Le Mont-Valérien est le seul lieu de mémoire présent dans les Hauts-de-Seine, donc il faut créer un corpus commun entre tous les types d’archives pour comprendre la perception du lieu pendant l’occupation, durant l’après-guerre et aujourd’hui. Que faire d’un tel lieu historique ? C’est une question à se poser ensemble.

Des familles de fusillés veulent déposer leurs archives au Mont-Valérien qui n’est cependant pas un service d’archives ni un musée, une démarche qui soulève la question du rôle de la conservation. Un partenariat est alors réalisé avec les Archives départementales des Hauts-de-Seine. Ce lieu de partage d’histoire, où certaines familles viennent spontanément pour son caractère marquant, n’est pas synonyme d’une démarche personnelle d’archivage ; ces gens n’ayant pas toujours le réflexe de déposer leur documentation dans un service d’archives. C’est aussi ouvrir différents jalons et garantir une certaine cohérence dans les missions communes, comme la transmission d’une même histoire, la conservation et la valorisation du corpus. Le lien avec les Archives départementales des Hauts-de-Seine est le même qu’avec d’autres institutions comme le Musée de la résistance nationale de Champigny-sur-Marne. Le besoin de mieux documenter se fait par le biais d’institutions ressources.

Il faut aussi proposer au grand public un autre type de production autour du Mont-Valérien, une synthèse historique du site à travers différents types d’acteurs pour enrichir son histoire au fil des années. Ceci est mené depuis quelques années mais se concrétise en cette année 2021 : 17 historiens spécialisés dans différentes périodes font l’histoire du site de la Seconde Guerre Mondiale à nos jours. Le résultat est l’ouvrage Mont-Valérien, Mémoires intimes, mémoires nationales (éditions Ouest-France) qui est ponctué de témoignages de familles. Il possède un petit cahier central avec le portrait de 20 fusillés pour comprendre leurs parcours, retracer l’histoire et leur mémoire. Ce livre est important car il fait le point sur les connaissances et les archives tout en les valorisant. On peut donc illustrer et détailler cet exemple à travers les archives liées au Mont Valérien. 

À travers les réflexions, un travail est mené sur les objets mémoriels dont la liste des fusillés qui est régulièrement mise à jour depuis 2010. Il faut s’attacher aux différents chiffres et acteurs mémoriels qui se sont accaparés la question. On confronte les chiffres pour comprendre les dynamiques mises en oeuvre : faire des parallèles, retraits et ajouts effectués au fur et à mesure. Il faut prendre en compte les différents grands travaux à des périodes bien spécifiques. L’objectif est de retracer comment cette liste est effectuée au début puis comment, avec la recherche historique en confrontant les sources françaises et allemandes, il est possible de faire quelque chose qui se rapproche le plus de la réalité. Il s’agit d’un travail d’apaisement, de distanciation et de recul historique car on peut en parler avec beaucoup plus d’aisance pour mieux évoquer certains parcours d’exécutions massives d’otages. 

Quel est le sens des archives auxquelles on peut désormais accéder ? Cela a permis de continuer la connaissance que l’on a. Quatre-vingts ans après les premières exécutions, le Mont-Valérien est central. De nombreux historiens ont travaillé mais on continue à découvrir des archives. Exemple de questions posées : Quelle peut être l’utilisation de prisonniers coloniaux dans le cadre des exécutions au Mont-Valérien ? Une prochaine exposition temporaire portera sur les troupes coloniales et les soldats coloniaux dans la France occupée. D’autres questions se posent, ce n’est pas une histoire mise à l’honneur mais on doit la raconter. De nombreux champs de recherche s’ouvrent. 

Se pose aussi, dans l’ensemble des lieux de mémoire en France, la question de traçabilité des archives et des fonds. Les « albums-photo de famille » de la Seconde Guerre Mondiale sont étudiés par les chercheurs allemands qui y ont retrouvé des photographies d’exécutions au Mont-Valérien. Des contacts mondiaux sont établis afin que le réseau puisse aider aux divers sujets d’étude. Dans ce même esprit et dans le cadre de futurs commémorations, un appel à l’hommage citoyen a été lancé pour se réunir dans un hommage spontané afin de retracer l’histoire. Au delà du coup de communication, les concitoyens pourront se réapproprier le site. C’est presque certain, cela va apporter de la matière et du contenu pour une meilleure connaissance de ce site. 

Il faut retracer une histoire au delà de ce lieu sans traces et sans témoins, le travail sur les archives est très important. Il faut construire plusieurs récits, lectures et clefs d’interprétation pour que le lecteur puisse forger sa propre relation au lieu. Pour la collecte d’archives, c’est associer les particuliers, par exemples un fils de fusillés a donné les dernières lettres de son père avant son exécution tandis qu’une personne a donné des documents de parents proches d’un réseau de résistants étudiants à Saint-Brieuc. Il faut aussi garder le contact avec les familles des fusillés car elles déménagent souvent et partout en France, continuant de conserver leurs archives privées. Ce lien permet de leur dire qu’ils ne son pas oubliés et peuvent s’appuyer sur le Mont-Valérien à la moindre question ou demande. On creuse toujours afin de voir quels sujets peuvent être mis en place, notamment dans l’histoire de construction du monument.

D’un point de vue de valorisation numérique, les pages type Wikipédia ne sont pas utilisées. Les réseaux sociaux comme Facebook, Twitter et Instagram le sont davantage. Mais ce sont des moyens qui pourraient être développés à l’avenir pour sortir du discours institutionnel. Depuis 2012, il existe un site internet assez complet doté de quelques articles.

Des comptes-rendus sur la conférence inaugurale et les autres axes de cette journée d’étude sont disponibles sur le site des étudiants du master : https://jearchivesuvsq.wordpress.com/

Publié par :Anne-Elise Guilbert--Tetart

Étudiante à l'École du Louvre et archiviste en devenir. Licence d'Histoire de l'Art spécialisée en histoire de la mode et en anthropologie culturelle puis master muséologie et documentation. Passion voyages, archives et nature morte.

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