En pénétrant dans l’atelier de confection des « sombrero en paja toquilla », nous ne pouvons manquer l’odeur de paille qui y règne. Des femmes, cheveux noir tressés, vêtues de jupes colorées, couvertes de châles et coiffées de panama, sont assises. Elles tissent. Sans même regarder leur ouvrage, elles conversent en quichua et rigolent. Le soleil se fait plus discret, nous sommes en fin d’après-midi, le taux d’humidité est idéal pour le tissage.

La confection du sombrero

Les étapes du processus

La confection du panama convoque la patience. De nombreuses étapes sont à respecter pour qui veut réaliser un chapeau panama digne de ce nom. Dans un premier temps, les jeunes palmes des « cardulovica palmata », poussant sur la côte pacifique, sont récoltées.

Photo : Fibres de palmes séchant au soleil

Transportées à dos de mulets jusqu’aux villages de production, elles arrivent dans la région de Cuenca. Là, les fibres sont écartées, plus ou moins finement selon la qualité désirée. Plus les fibres seront fines, plus la réalisation du chapeau sera longue et le prix élevé. Afin de retirer la couleur verte des fibres données par la chlorophylle, celles-ci sont ébouillantées une vingtaine de minutes avant d’être séchées au soleil.

Toute la confection est artisanale et le tissage, entièrement fait à la main. Un panama standard demande en moyenne huit heures de travail là où un panama de luxe peut requérir plusieurs semaines. Le travail est laborieux car la position des tisserands est inconfortable.

Le chapeau est ensuite lavé puis blanchi, le plus souvent à la chaux, et moulé.

Photo : Femme quichua repassant la calotte d’un panama

Il s’agit ensuite de repasser la calotte ainsi que les bords pour confirmer sa forme. Enfin, un bandeau, le plus souvent noir ou marron, est apposé et constitue la touche finale.

Une affaire de famille

Traditionnellement, le tissage est l’affaire des femmes. Il n’est cependant pas exclu que les hommes y participent ponctuellement. Le savoir-faire d’un tel ouvrage est transmis de génération en génération, au sein de familles paysannes. L’entreprise de confection du panama est généralement familiale. Les tisseurs sont de tous les âges, dès l’enfance, le destin de certains est donc parfois tout tracé. Si l’enseignement est informel, puisqu’il se fait essentiellement par l’observation et l’imitation, il n’en est pas moins qualitatif.

La démocratisation du chapeau Panama

Une tradition historique, d’ampleur géographique

Photo: Théodore Roosevelt portant un Panama

Cette activité manuelle forge des relations sociales essentielles à la formation des communautés d’artisans. Un réseau dense de mains savantes permet l’élaboration de centaines de chapeaux. En effet, la demande est importante et ce, depuis le début du XXème siècle. Si les archéologues attestent que ce chapeau était présent dans certaines cultures précolombiennes, telle que celle de Valdivia, vers 4 000 avant Jésus-Christ, c’est avec la colonisation de l’Équateur que les européens, et particulièrement les espagnols le découvrirent. En 1849, un commerçant espagnol provoque un essor de la demande en le démocratisant sur le marché espagnol. Mais, c’est réellement avec la création du canal du Panama que ce chapeau obtient ses lettres de noblesse. Alors que les autorités sanitaires rendent obligatoire le port d’un chapeau pour se protéger du soleil, le « sombrero de paja toquilla » transite justement par le pays du Panama pour atteindre le marché étasunien. Arrêté en chemin, il est adopté par les ouvriers dès 1881. En 1906, le président des États-Unis, Théodore Roosevelt, fait une visite du chantier. Un cliché est tiré le montrant avec le fameux chapeaux. La photographie fait le tour du monde, annonçant la mondialisation du chapeau, désormais appelé, Panama. Cette dénomination erronée est donc issue de la confusion entre le pays producteur et le pays expéditeur. La demande des consommateurs explosent jusqu’à faire du traditionnel « sombrero de paja toquilla » le premier objet manufacturé exporté d’Équateur. Le Paris bourgeois découvre le panama lors de l’Exposition Universelle de 1855. Napoléon III s’en procure un « fino », soit d’une qualité supérieure car tissé depuis des fibres particulièrement fines. La mode est alors lancée dans la capitale !

Photo : Panama terminé

La reconnaissance du Panama

Il s’agit de préciser que le panama n’est pas un chapeau d’une forme particulière mais avant tout, une matière et issu d’un savoir-faire spécifique. Avant d’être un objet mondialisé, c’est surtout un chapeau constitutif de l’identité de peuples équatoriens. Les « Chola Cuencana », les paysannes de la région de Cuenca, sont, entre autres, fières de porter cet attribut. Dans le peuple quichua, les hommes autant que les femmes en portent. D’ailleurs, selon les régions, la forme du chapeau varie. S’il reprend la forme mondialement connue dans la région de Quito, il est plutôt rond est aplati dans les montagnes de Cuenca. En 2012, l’Unesco a reconnu comme patrimoine culturel immatériel « le tissage traditionnel du chapeau de paille toquilla ». Le savoir-faire d’un tel chapeau induit, à l’échelle de la communauté, non seulement un savoir ancestral mais surtout une forme d’organisation sociale. Il unit les peuples de la côte à ceux de la région cuencanaise, mais aussi les anciens aux jeunes, et ce par le biais de la transmission.

Finalement, nous quittons l’atelier ayant en mémoire qu’un vrai panama se caractérise non seulement par la rosace que l’on voit au sommet de la calotte mais aussi par son odeur de paille. Son élégance, sa souplesse, sa légèreté, son confort sont autant de qualités qui font de lui un artefact de notre mode contemporaine, dépassant alors largement les frontières équatoriennes.

                                                                                                            Emma Cloez

Photo mise en avant : Sombrero dans l’atelier de Sigsig

Publié par :emmacloez

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