En partenariat avec La Cinetek, le webjournal Florilèges vous propose aujourd’hui la critique d’un film issu de leur sélection du mois : Le Quai des Orfèvres de Henri-Georges Clouzot (1947).

Le Quai des Orfèvres

Ce film offre à Henri-Georges Clouzot le prix du Meilleur Réalisateur de la Mostra de Venise en 1947 et du meilleur film étranger prix Edgar Allan Poe en 1949.

Dès les premières minutes, le réalisateur plonge le spectateur dans l’univers du music-hall : des acrobates, des animaux, des orchestres, des cyclistes et des danseurs. C’est un véritable voyage temporel avec des escaliers sans ascenseurs, des théâtres, des salles pleines où les gens y fument et s’embrassent, des femmes qui portent des fourrures et des chapeaux exubérants.

Image provenant du film le Quai des Orfèvres © NANA PRODUCTION/SIPA Source : Télé Loisirs

Ce décor joyeux de l’après-guerre va subitement devenir la scène d’un meurtre qui sera suivie d’une enquête policière palpitante.  Ce film révèle le potentiel français dans le genre du film noir.

Le genre du film noir 

Le film noir est un style cinématographique qui fait partie de la catégorie du film criminel distinctement du film policier classique ou du gangster. Il puise son inspiration de la littérature policière « hard boiled » (« roman noir ») et d’auteurs comme Dashiell Hammett (considéré comme le fondateur du genre en littérature).

La particularité du film noir est qu’il donne une relation privilégiée à la victime. Cette dernière occupe une place centrale entre le bourreau et le justicier.  La notion de victime s’entend largement et permet ainsi de donner une vraie liberté au réalisateur. Il peut par conséquent jouer sur l’ambiguïté du criminel-victime. Parmi les personnages spécifiques à ce genre intervient régulièrement un détective souvent désabusé, comme Philippe Marlowe dans le Grand sommeil (1947). Finalement, le film noir donne une véritable place au psychique et aux pulsions des Hommes.

La fin des grands studios américains ne marque pas le terme du genre, ainsi les films qui suivirent restèrent imprégnés de nombreuses particularités du film noir comme dans Serpico de Sidney Lumet (1973). Le film noir sera même poussé à son paroxysme grâce à Abel Ferrara et son film mythique Bad lieutenant (1992), où le mal y est mystiquement exacerbé et banalisé.

Source : TAP Poitiers

C’est donc dans cette lignée que Henri-Georges Clouzot réalise Quai des Orfèvres, inspiré du roman policier de l’auteur belge Stanislas-André Steeman Légitime Défense paru en Belgique en 1942. Ce livre est repris aux Editions Fayard en 1947 sous le double titre Légitime Défense/Quai des Orfèvres.

Le film regroupe les différents codes du film noir, avec au cœur du trio, Jenny Lamour (Suzy Delair) autant charmeuse que chanteuse et son mari Maurice Martineau (Bernard Blier), différent en bien des points et dépeint comme un pianiste bienveillant. Enfin, pour clore le trio, un vieillard influent Brignon (Charles Dullin). 

Dans ce film, les rôles (victime, bourreau et justicier) attribués aux personnages évoluent au fil de l’avancée de l’enquête. Cette dernière est menée par l’inspecteur principal-adjoint Antoine (Louis Jouvet), policier désabusé. 

Ces personnages se retrouvent mêlés dans une intrigue policière haute en rebondissements. 

Un scénario sous tension

Jenny Lamour est rongée par l’ambition de devenir une célèbre chanteuse de music-hall et est complètement aveuglée par le désir d’un gros contrat. De ce fait, elle accepte l’invitation à dîner de Brignon, homme riche et puissant qui peut l’aider dans sa carrière. Néanmoins, son mari possessif et empreint de jalousie s’y oppose. Ce dernier va jusqu’à proférer des menaces de mort à l’égard du septuagénaire. Par la suite, à force de soupçons au sujet de son épouse, il se laisse guider par ses pulsions. Ainsi, il trouve un alibi afin de prendre au piège le vieillard et le tuer. Cependant lorsqu’il arrive dans la villa du riche propriétaire, il y découvre ce dernier assassiné. Cette visite faite de lui le suspect n°1. 

Dora, photographe et amie du couple (Simone Renant) se retrouve elle aussi impliquée au cœur du crime. 

Tous les personnages deviennent tour à tour des suspects.

Image provenant du film le Quai des Orfèvres, Source : Arte

Ce crime dissimule des jeux de séduction, des triangles amoureux, des mensonges, des dénonciations, des intérêts divers, de lourds secrets mais surtout des révélations étonnantes. L’enquête est close le soir de Noël lorsque tous les personnages se retrouvent à la brigade criminelle. 

Au-delà d’un scénario haletant, alternant suspense et poésie, ce film est aussi l’opportunité de revisiter Paris. 

Un décor parisien

Ce film est l’occasion de revenir sur des lieux mythiques de Paris, dans des ambiances de music-hall des années d’après-guerre.

Le film tient son nom du mythique « 36 Quai des orfèvres »  qui a vu les pires criminels de l’histoire de Paris et a longtemps été le siège de la police judiciaire de la Ville lumière. 

Au Moyen Âge, des orfèvres vendaient leurs merveilles dans cette bâtisse, mais au XIXe siècle le Quai des Orfèvres est l’endroit où les parisiens venaient acheter leurs poulets. C’est ainsi que des années plus tard cet endroit marquera le surnom moqueur donné aux policiers. 

Désormais, la police judiciaire a quitté le quai des orfèvres pour s’installer aux Batignolles place de Clichy.


Le quai des Orfèvres, sur l’île de la Cité à Paris, en décembre 2001. © Getty – Franck Chazot

De plus, c’est aussi l’occasion de re-découvrir le sublime hôtel-restaurant Lapérousse, situé quai des Grands-Augustins dans le 6ᵉ arrondissement de Paris.

Ces bâtiments qui traversent les époques sont comme les questions soulevées par ce film, éternelles.

Un film intemporel

Nonobstant, une époque révolue à l’âge d’or des théâtres et du music-hall, un questionnement contemporain s’impose.

En effet, le film aborde bien que de manière indirecte l’utilisation de la légitime défense, notamment face à une tentative de harcèlement. 

« Bien ou mal, je l’aime…  »

Quai des Orfèvres, 1947

Il soulève aussi subtilement la question de l’homosexualité à une époque où le sujet était délicat.

«  Ne me remerciez pas, je fais mon boulot. »

Quai des Orfèvres, 1947

Au cœur de ce film policier, la question centrale est celle du rôle de la police et de la justice. Le policier, bourreau et justicier paradoxe éternel de notre monde. 

Ainsi, le film dévoile les vices qui salissent l’image de la police et la manière dont ils procèdent. En effet, les agents de l’ordre mènent une véritable traque pour retrouver le coupable alors que le coupable est un homme malhonnête. Cela pose la question de ce qui est juste : Est-ce véritablement cet homme immonde qui a tué la victime ?

Ce film permet de rentrer dans la mécanique de la procédure pénale. Dès lors, lumière est faite sur le poids de la preuve et plus précisément sur les paroles que l’on peut tenir sur le coup d’un excès de colère passionnel. 

Débat qu’il est aussi possible de retrouver dans  Douze hommes en colère, réalisé par  Sidney Lumet en 1957.

Par ailleurs, les vices de procédure sont eux aussi pointés du doigt, lorsque les suspects sont poussés à bout ou au regard de la pression importante que les témoins subissent. 

Image provenant du film le quai des Orfèvres, Source : DVDFr

De ces questions intemporelles et complexes, l’affaire se conclut sur cette phrase de l’enquêteur: 

« On croit que ça va être une belle affaire, et ça finit en pipi de chat comme d’habitude. »

Quai des Orfèvres, 1947

Source : 

https://www.cineclubdecaen.com/analyse/filmnoir.htm

Le Quai des Orfèvres, France Bleu, 2019 https://www.francebleu.fr/emissions/ils-ont-fait-l-histoire/le-quai-des-orfevres

Publié par :esthercde

Un commentaire sur “L’intemporel Quai des Orfèvres

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