Eugène Géricault (1791-1824) est plus souvent évoqué pour son œuvre de peintre que pour sa pratique de l’estampe. Et pourtant il fut un « peintre-graveur » prolifique qui a agit sur l’histoire de ce médium. Pour sortir des sentier battus, nous vous proposons de pénétrer les convictions et l’imaginaire de l’artiste au travers de l’étude du Factionnaire suisse devant le Louvre, une lithographie réalisée en 1819 mesurant 39 cm de hauteur et 33 cm de largeur.

L’image en détail

Théodore Géricault, Le Factionnaire suisse devant le Louvre, 1819, lithographie, Musée Carnavalet.

La scène se déroule dans une rue animée. Au centre, un homme d’un âge mur, estropié, vêtu d’un manteau rapiécé, découvre sa poitrine dans un geste de bravade face à un soldat en faction qui sort d’une guérite placée sur la droite. Les deux personnages se détachent des autres plans qui sont à peine esquissés, ce qui donne également de la profondeur. À l’arrière plan se devine le bâtiment du Louvre.
La composition est donc simple et permet de placer les deux protagonistes principaux au centre de l’œuvre. De plus, l’usage du clair-obscur attire le regard du spectateur sur le vétéran et non sur le garde suisse placé dans l’ombre.

Variations sur les effets lithographiques

Dans cette œuvre, Géricault joue sur les différents rendus possible de la lithographie : pour les zones sombres il recourt au crayon gras lithographique tandis que dans l’arrière plan l’artiste use de la plume. Il multiplie les traits pour modeler les chairs et rendre compte de très nombreux détails notamment vestimentaires. Le contraste est donc renforcé entre le premier plan très abouti et l’arrière plan aux traits rapides et aux formes parfois inachevées.

Une iconographie étrange ? Le militaire en ville

Géricault a représenté à de nombreuses reprises la thématique militaire comme par exemple deux lithographies réalisées en 1818, Mameluk de la garde impériale défendant une trompette blessée et Chariot de soldat blessé.

Théodore Géricault, Chariot chargé de soldats blessés, 1818, lithographie, ENSBA.

Dans cette estampe, le fait militaire est ramené au cœur de la ville. Un ancien soldat de l’armée napoléonienne désigne vaillamment ses décorations à un garde suisse. La scène semblerait se dérouler en 1819, selon les recherches de R. Simon présentées lors du colloque sur Géricault de 1991, ce qui explique la présence du soldat suisse au service de la protection des Bourbons. Deux camps s’opposent donc, le camp bonapartiste symbolisé par un homme ayant courageusement combattu mais appartenant au passé, et les royalistes au pouvoir. Une même division règne à l’arrière-plan à gauche de personnages vêtues humblement : aux gestes dynamiques s’opposent au groupe droite constitué de bourgeois aux expressions méprisantes et statiques.
La scène serait un écho aux vifs débats de l’époque portant sur le statut des régiments étrangers suisses employés comme mercenaires par la monarchie, sur l’avenir réservé aux anciens soldats de l’armée napoléonienne et sur la question du maintient de la Légion d’honneur (créée par Napoléon).
Certains chercheurs vont plus loin en raccrochant cette scène à un fait divers relaté dans Le Constitutionnel, le 6 juin 1819 : un infirme se voyant refuser l’accès aux jardins des Tuileries par un Suisse. Ce dernier aurait alors désigné sa Légion d’honneur, obligeant par l’acclamation de la foule, le soldat à se mettre au garde-à-vous. Dès le 27 juin, une estampe pouvant être rapprochée de celle de Géricault est signalée par le préfet de police comme étant susceptible de troubler l’ordre public.

Art et engagement politique

Cette lithographie pose la question de l’interprétation de l’art de Géricault et de son engagement politique très souvent ambigu.

Dans un premier temps, il est antinapoléonien, il refuse de servir dans l’armée en 1811 qu’il considère comme de la chair à canon et préfère payer un remplaçant. L’artiste accueille favorablement le couronnement de Louis XVIII comme en témoigne son incorporation volontaire parmi les Mousquetaires du roi. Une adhésion au monde militaire qui parait donc paradoxale.

Dans la planche étudiée, il semble interroger sur la responsabilité de l’Empire ou de la monarchie vis-à-vis des vétérans de guerre. Le sacrifice de cet homme n’est pas connu, mais il est possible qu’il n’ait reçu pour compensation de la perte de sa jambe qu’une médaille. L’État le laisse dans la misère puisque que la monarchie préfère employer des troupes étrangères.

D’autre part, l’acclamation faite par la foule au vétéran place la figure du garde suisse dans une position peut enviable. Il subit l’humiliation populaire. Sa situation pourrait être assimilée à celle de Louis XVIII incapable de répondre aux revendications de la population ; il est donc caricaturé à foison dans le presse de l’époque.

Géricault et l’estampe

Malgré une carrière courte, il a réalisa cent planches en seulement cinq ans. Il est perçu comme l‘initiateur de la lithographie romantique. Il apprend la technique auprès de Carles Vernet et signe sa première lithographie en 1817. L’estampe n’est pas pour l’artiste un moyen de diffusion de ses motifs mais plutôt un moyen d’expression à part entière dans la lignée de la conception développée par Goya, l’un des maîtres de la lithographie.
Dans ces lithographies, Géricault donne de véritables portraits d’anonymes, comme ici avec ce vétéran, ce qui n’est pas le cas dans sa peinture. Le médium lui permet une approche plus réaliste voir plus dramatique notamment grâce au noir et blanc.

En conclusion, la lithographie du Factionnaire suisse devant le Louvre permet d’aborder les réflexions artistiques de Géricault de manière originale et de mettre en exergue la complexité de l’engagement politique de l’artiste dans son époque.

Pour vous promener dans l’image, n’hésitez pas à consulter l’exemplaire numérisé conservé au musée Carnavalet accessible ici.

Source :

  • Géricault : dessins & estampes des collections de l’École des beaux-arts, Paris, École nationale supérieure des beaux-arts, 1997 Chenique Bruno, « Théodore Géricault, lithographe d’avant garde », p. 113-125.

Publié par :Clémence Tariol

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