Nouveau partenariat chez Florilèges : le bookstagram [ndlr : compte Instagram dédié aux livres] De Fille en Filles viendra vous faire découvrir quelques pépites littéraires une fois par mois ! Un compte unique où trois générations de filles d’une même famille se côtoient et partagent leurs avis lectures sur le principe d’une thématique-trois ouvrages. 

Durant le confinement, afin de créer du lien entre elles car dispersées dans trois lieux, elles ont décidé de réaliser une lecture commune, c’est-à-dire lire un même livre en même temps puis en discuter lors d’appels téléphoniques afin de se changer les idées en ces temps maussades. Puis l’idée est venue d’ouvrir cette lecture commune à tous ceux voulant y participer. Un petit message lancé aux abonnés et un club lecture se constitue. Le principe est qu’une partie du roman soit lue chaque semaine puis les avis soient échangés. Un moyen d’enrichir sa lecture personnelle car les opinions divergent… Mais quel est donc l’objet de cette lecture commune ? Il s’agit du roman L’élégance du hérisson de Muriel Barbery.  

Qui est qui ? 

Muriel Barbery est née en 1969 au Maroc et réalise ses études en France, plus précisément à l’École Normale Supérieure de Fontenay-Saint-Cloud pour devenir professeure de philosophie. Elle nourrit une passion pour Léon Tolstoï ainsi que le Japon où elle a vécu. Discrète dans les médias, elle a publié cinq romans dont le dernier Une rose seule est paru cette année chez Actes Sud. 

L’élégance du hérisson est son second roman. Publié chez Gallimard en 2006, il met en scène deux personnes : Paloma, jeune fille de douze ans qui se questionne sur le monde et Renée, la concierge de son immeuble aux cinquante-quatre printemps. Chacune a son avis sur la société, la manière dont les habitants de l’immeuble vivent… Un récit se basant sur la question des classes sociales, de la culture et de la vie en communauté. Succès phénoménal, Muriel Barbery fait partie des dix auteurs les plus vendus en 2007. Il a reçu de nombreux prix dont le Prix des libraires et le Prix Georges Brassens. 

« Ces instants où se révèle à nous la trame de notre existence, par la force d’un rituel que nous conduirons avec plus de plaisir encore de l’avoir enfreint, sont des parenthèses magiques qui mettent le cœur au bord de l’âme, parce que, fugitivement mais intensément, un peu d’éternité est soudain venu féconder le temps. Au-dehors, le monde rugit ou s’endort, les guerres s’embrasent, les hommes vivent et meurent, des nations périssent, d’autres surgissent qui seront bientôt englouties et, dans tout ce bruit et toute cette fureur, dans ces éruptions et ces ressacs, tandis que le monde va, s’enflamme, se déchire et renaît, s’agite la vie humaine. »

Muriel Barbery. L’élégance du hérsisson, 2006.

Premiers chapitres, avis multiples

Les premiers échanges sur ce roman ont créé des débats. En effet, certains lecteurs ont adoré et sont rentrés facilement dans le récit tandis que d’autres ont plutôt développé du scepticisme. La lecture est fluide, la qualité de l’écriture est grande et agréable. Le choix d’employer un riche vocabulaire n’a cependant pas été du goût de tous. En effet, des mots très peu utilisés dans la langue française prennent place afin d’enrichir le récit, permettant de bien comprendre que ces deux femmes sont intellectuellement supérieures. Mais, cela peut aussi donner un effet négatif car cette écriture devient alors pompeuse, donnant moins de crédibilité au récit. Cela caricature encore plus les personnages qui semblent manquer de modestie. Le lecteur peut être découragé par l’aridité créée, le ton moralisateur de ces protagonistes qui exaspère parfois. Cela donne une impression de « je sais mieux la situation que toi, je comprends mieux les choses que toi » alors que personne n’est blanc personne n’est noir. 

Un des sujets principaux du livre est le clivage entre les riches et les pauvres. L’immeuble se situe au 7 rue de Grenelle à Paris. Quartier chic de la capitale dans le VIIe arrondissement, les immeubles aussi impressionnants que les moments historiques qu’ils ont pu abriter sont nombreux. Ici, Paloma vit avec sa famille : un père politicien, une mère ne jurant que par la psychanalyse et une grande sœur étudiante à l’ENS. Elle n’aime pas trop cette vie et souhaite se suicider le jour de ses treize ans. Décision bien pensée et réfléchie, elle nous donne ses interrogations au sein de « pensées profondes » et d’un « journal du mouvement du monde ». Très mature, le décalage avec les jeunes de son âge est immense. Quant à Renée, elle est la concierge de cet immeuble et vie donc au rez-de-chaussée. Veuve, elle partage ses journées avec son chat et sa meilleure amie qui vient lui rendre visite après avoir fait le ménage chez des riches propriétaires des étages supérieurs. La condition de vie des différents habitants est très bien décrite, cela donne beaucoup de réel au roman. C’est exactement la vie de concierge de ce quartier, les propos pouvant sembler stéréotypés sont vrais. Les préjugés ainsi posés, le cœur de la question arrive : chacun se cache car n’ose pas montrer sa personnalité qui ne correspond pas aux codes. Renée veut donner l’impression qu’elle est une concierge « normale » selon la société, donc elle se cache dans sa « grotte » pour se délecter de films, livres ou musiques qui lui seraient trop intellectuels. Pour certains lecteurs, cette situation tire au ridicule car c’est en n’acceptant pas leur différence et en ne s’affirmant pas que les personnages continuent à faire vivre les stéréotypes et ne changent pas la situation. Ce n’est donc pas forcément un livre de lutte mais plutôt une quête à s’accepter pour chacune. 

En ce début de lecture, ce passage a particulièrement marqué :

« Le rituel du thé, cette reconduction précise des mêmes gestes et de la même dégustation, cette accession à des sensations simples, authentiques et raffinées, cette licence donnée à chacun, à peu de frais, de devenir un aristocrate du goût parce que le thé est la boisson des riches comme elle est celle des pauvres, le rituel du thé, donc, a cette vertu extraordinaire d’introduire dans l’absurdité de nos vies une brèche d’harmonie sereine. Oui, l’univers conspire à la vacuité, les âmes perdues pleurent la beauté, l’insignifiance nous encercle. Alors, buvons une tasse de thé. Le silence se fait, on entend le vent qui souffle au-dehors, les feuilles d’automne bruissent et s’envolent, le chat dort dans une chaude lumière, Et, dans chaque gorgée, se sublime le temps. »

Muriel Barbery. L’élégance du hérsisson, 2006.

Plus on lit, plus on aime 

Après une bonne centaine de pages, les lecteurs sceptiques ne le sont plus et ceux enjoués par le récit le sont encore plus. Les chapitres sont parsemés de pensées philosophiques qui aident à repenser le monde. Dans le sens où cela enrichit le récit mais permet de l’extraire du livre pour l’appliquer à notre vie de tous les jours. Le réalisme s’accentue car le texte s’adapte aux pensées actuelles. On sent la touche « professeur de philosophie » qui est le métier de l’autrice.

Le réalisme s’ancre aussi par les réflexions menées sur l’art. Les références littéraires et cinématographiques sont nombreuses, permettant ainsi d’asseoir le roman. Encore une fois, les goûts personnels de l’écrivaine sont présents, autant par Léon Tolstoï que la culture japonaise.

« Nous aspirons bientôt à un plaisir sans quête, nous rêvons d’un état bienheureux qui ne commencerait ni ne finirait et où la beauté plus fin ni projet mais deviendrait l’évidence même de notre nature. Or, cet état, c’est l’Art. »

Muriel Barbery. L’élégance du hérsisson, 2006.

L’élément déclencheur de l’appréciation du roman est l’arrivée de Monsieur Ozu. Il donne une nouvelle tonalité à l’immeuble : japonais, faisant fi des statuts sociaux qu’incarnent les habitants, humaniste. Il agit positivement sur Paloma et Renée, faisant disparaitre petit à petit son côté bourru pour mettre à jour sa délicatesse.

Cependant, certains aspects du récit ne donnent pas entière satisfaction. En effet, il y a des imprécisions géographiques qui perturbent le lecteur pouvant connaitre le quartier proche de la rue du Bac. Le réalisme de la situation perd alors en crédibilité. De plus, la charpente du roman est difficile à appréhender car sont enchainés des chapitres consacrés à Renée et d’autres à Paloma. Certes, le titre et la typographie utilisée permettent de saisir les changements mais cela peut être compliqué de se plonger entièrement. Le rythme n’est pas identique selon les parties du récit, notamment en faisant parfois un focus plus important sur l’une d’entre elles.

« Un fracas monstrueux, assaillant mes oreilles manque de me foudroyer sur place. Ce qui est effrayant, c’est que je ne parviens pas à en identifier l’origine. Ce n’est pas la chasse d’eau, que je n’entends même pas, cela vient d’en haut et me tombe dessus. J’ai un coeur qui bat à tout rompre. Vous connaissez la triple alternative face au danger, fight, flee ou freeze. Je freeze. J’aurais bien flee mais subitement, je ne sais plus déverrouiller une porte. »

Muriel Barbery. L’élégance du hérsisson, 2006.

Une fin inattendue *attention spoiler*  

La dernière partie du livre semble plus se concentrer sur Renée, rendant la lecture plus appréciée pour certains. Mais les pensées de ce personnage ne sont toujours pas de l’avis de tous. Cela montre que le livre est assez politique dans un sens sociétal, il pousse au débat et caricature certains aspects. Quant à Paloma, il est facile de s’identifier à elle mais on oublie facilement son âge par la maturité de ses propos. Cela donne du reflet au récit mais encore une fois il y a un côté caricatural. Il est fort probable que les lecteurs qui sont adolescents s’identifient à elle tandis que ceux adultes se voient de nouveau plus jeune par ses paroles. Le discours qui est actuel donne des résonances particulières et crée une introspection sur la vie du lecteur qui est alors parfois éclairée. 

La fin de ce roman est un peu abrupte. Au moment où tout se déclenche et va de plus en plus vite, on se retrouve face à la mort de Renée. Des larmes coulent, assurément, car le choc est imprévisible. On se dit « mais pourquoi ? ». L’autrice a sûrement voulu montrer la brutalité de la vie, que rien n’est éternel et que la mort peut frapper n’importe quand. Cela aide Paloma dans ses pensées qui prend conscience de cette mort et de la beauté de la vie. Les derniers paragraphes sont intenses et on grandit avec cette jeune fille. Cependant d’autres chapitres sur la relation Renée – Kakuro auraient été très intéressants pour étayer le propos des classes sociales, des traditions différentes selon les pays et pour philosopher sur des aspects de la société. 

En quelques mots…

Le rythme du roman peut sembler moins calibré car on met du temps à rentrer dedans, à voir les actions se concrétiser et la fin semble très (trop) rapide. Cependant, le retour général est positif car les réflexions philosophiques tenues ont résonné dans les lecteurs. Un grand nombre ont d’ailleurs surligné des passages ! Des rires et des pleurs accompagnent ce roman qui est une leçon de vie et donne ensuite envie de faire des actions concrètes dans nos propres vies afin de rendre celle des autres meilleures et plus agréables.  

Elles ont participé à cette lecture commune : Delphine, Manon, Fantine, Elorri, Touba, Louise, Finn, Marine, Mélaine, Claudia, Elisa, Sophie.

Publié par :livresdefamille

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