Les Samis sont le dernier peuple autochtone d’Europe. Ils occupent les régions septentrionales de la Norvège, la Suède, la Finlande, ainsi qu’une partie de la Russie. Ils se distinguent notamment par leur artisanat tout à fait spécifique ; le duodje. Lorsque nous interrogeons les Samis, nous comprenons que le duodje constitue le principe même de leurs traditions. Dans leur langue, ce mot signifie beaucoup. Il inclut d’une part, une dimension matérielle, le duodje représente autant les objets anciens que ceux utilisés et créés dans notre époque contemporaine. Autrefois, si les artefacts étaient utilitaires et réalisés à la main, ils sont depuis les années 1950, confectionnés en grande partie à la machine et à des fins esthétiques. La notion de beau est devenue omniprésente. D’autre part, le duodje induit une dimension immatérielle considérable. Les Samis attribuent à cet artisanat traditionnel de nombreuses valeurs et symboliques. Le duodje englobe la tradition des Samis.

Gérard Lenclud, dans son article « La tradition n’est plus ce qu’elle était … », publié dans la revue Terrain en 1987 s’attache à déconstruire la notion de tradition tels qu’Occidentaux, nous la considérons généralement. Selon lui, la tradition n’est pas contraire au changement autant que la société traditionnelle ne s’oppose pas à la société moderne.

Ces deux affirmations peuvent être confirmées par des observations chez les Samis. Le duodje, considéré comme traditionnel, n’est pas opaque aux transformations. Pour citer G. Lenclud « le changement seul ferait l’histoire ». En effet, que ce soit au niveau des techniques, des matières, des motifs ou encore des méthodes de transmission et des symboliques incarnées, le duodje n’a cessé d’être modifié. Loin de se cantonner à sa forme initiale, le duodje se fait vivant. De plus, le duodje s’inscrit dans une société que nous ne pourrions considérer comme antimoderne. Les Samis ne vivent pas reclus, ils participent d’un réseau d’échanges important et se sont adaptés aux récentes innovations. Ainsi, la tradition s’inscrit dans un continuum vivant et est en constante redéfinition.

Nous évoquerons dans un premier temps la dimension matérielle du duodje, ses formes, ses techniques ainsi que les matériaux qui le composent. Puis, dans un second temps, nous entendrons sa dimension immatérielle, soit les valeurs induites par le duodje ainsi que sa part symbolique. Dans la mesure où chaque région a ses techniques, formes et valeurs spécifiques associées au duodje, nous ne parlerons que des Samis de la région centrale de Laponie, concentrés autour de la ville de Jokkmokk, en Suède.

La dimension matérielle

Pourquoi le duodje ?

Le duodje inclut toute sorte d’objets allant de la petite cuillère au costume complet. Puisque dans un premier temps utilitaires, les objets du duodje sont avant tout ceux du quotidien. Ainsi, les premiers artefacts liés au duodje sont nés des différents besoins des Samis. Pour exemple, nous pouvons parler de la sacoche. Les tuniques ne présentaient pas de poche, il était donc devenu nécessaire d’avoir une petite pochette afin d’y ranger ses outils, son nécessaire à couture, son tabac ou encore quelques vivres. Ces petits sacs, évoluant, sont devenus de réels attributs autant usités par les hommes, les femmes que par les enfants. Outre ces sacs, les bandes sont une composante majeure de la tenue Sami. Les fabriquer représente un travail sans fin même si à Jokkmokk elles sont tressées et non tissées. Elles permettent de nouer les chaussures, le bonnet, un sac, de ceinturer la taille ou encore de protéger du froid, de la pluie ou des moustiques. Elles sont enroulées autour des mollets empêchant ainsi la neige de pénétrer sous les vêtements.

Blog - Sur les traces des Sami de Finlande | Nord Espaces
Photo : Nord Espaces

Ces éléments du duodje sont nés pour répondre à des besoins. Durant des siècles les Samis ont suivi leurs troupeaux de rennes dans leurs migrations vers les pâtures d’hiver et d’été. Les objets étaient adaptés au transport régulier, les Samis n’emportaient que le nécessaire. Aujourd’hui, ce peuple est fortement attaché aux objets du passé. Il accorde une importance particulière à la dimension matérielle des objets. Ils sont soucieux de leur entretien, de leur conservation autant que de leur restauration.

L’écologie locale au service des Samis

Les Samis parlent de la Laponie en évoquant « mijà ednama », « notre terre, notre territoire », sous-entendu « ces terres nous appartiennent » mais aussi « nous appartenons à ces terres ». Les Samis font corps avec leur environnement, ils l’occupent mais ne le dominent pas, ils s’adaptent et considèrent qu’ils vivent avec leur territoire et non pas sur leur territoire. L’équilibre de la nature est une de leurs priorités.

Les matériaux du duodje sont très variés mais tous proviennent de l’environnement végétal, minéral et animal des Samis. Ce sont des éleveurs de rennes. Ainsi, si la chaire est consommée, la peau autant que les bois sont récupérés pour l’artisanat. Nous trouvons également beaucoup d’objets faits à partir d’écorces et de racines de bouleau. Le fil d’argent est un autre matériau, considérablement précieux et donc peu souvent usé.

A l’heure actuelle, les Samis sont inquiets concernant l’avenir de leur patrimoine naturel. Certes, déclaré site patrimoine mondial par l’Unesco en 1996, leur région pourrait néanmoins devenir une terre intouchable, ce qui par extension, nuirait au duodje.

La dimension immatérielle du duodje

Drapeau des Samis — Wikipédia
Drapeau des peuples Samis.

Le duodje, un révélateur identitaire

Si le duodje est si important pour le peuple Sami c’est parce qu’en lui, ces derniers se reconnaissent. La tunique Sami notamment en dit long sur son détenteur. Elle révèle en partie son identité, précise la région d’origine de la personne, ou encore révèle l’état de son statut matrimonial. Pour une femme enceinte, la bande peut révéler le sexe du futur nourrisson. Par ailleurs, utiliser une bande d’adulte révèle de la personne qu’elle grandit et a passé le cap de l’enfance.

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En ce qui concerne les couleurs, tous les tissus utilisés pour les tuniques reprennent celles du drapeau Sami, rappelant à chacun son appartenance à un même peuple. Jadis, la tunique était un vêtement de tous les jours, elle est désormais une tenue de cérémonie, portée lors des mariages et des marchés. Ainsi, son usage évolue. Le duodje n’est pas uniforme. Il est si important pour la définition de l’identité des Samis que sa transmission devient nécessaire.

La transmission du duodje

La question de la transmission est centrale dans le duodje, ce dernier étant au cœur de la tradition. Gérard Lenclud définit la tradition comme « un fait de permanence du passé dans le présent ». Cette « survivance » est rendue possible grâce à la transmission qui s’établit entre deux générations. Chez les Samis, les Anciens ont plusieurs manières de transmettre leurs savoirs. La transmission peut se faire à l’oral au quotidien. Ils donnent aux enfants des jouets relatifs au duodje afin qu’ils s’imprègnent de leur héritage culturel, ce sont des objets soigneusement travaillés dont ils doivent prendre soin. Pour les plus grands, les collections des musées peuvent être des sources d’inspiration. Les livres, les cours d’artisanat au sein du collège Sami de Jokkmokk sont autant de manières de recueillir le savoir du duodje. Ils succèdent aux anciens lorsque ceux-ci disparaissent. Les réseaux sociaux sont depuis une décennie environ devenus encore un autre moyen de transmettre la connaissance du duodje.

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Le duodje est un véritable héritage culturel. Il conserve la connaissance du peuple Sami. Bien sûr, tous ne sont pas artisans professionnels ou amateurs mais chacun vit avec le duodje. Ce dernier est un maillon fort du lien entre l’artisan et l’utilisateur, le duodje relie les hommes à leurs racines communes. Il est alors clair que la question de la transmission s’adapte au temps de chaque génération sans toutefois compromettre la tradition elle-même.

Le duodje, un agent protecteur

Le duodje constitue d’ailleurs parfois bien davantage qu’un miroir de l’identité d’un individu. On lui attribue différentes particularités. Les bandes de tissus peuvent être dénouées lorsqu’une femme accouche afin de rendre le moment plus facile. Les bandes sont aussi défaites autour d’un corps mort afin de faciliter le départ de l’âme. On coud parfois un bouton en argent au berceau des nouveau-nés afin de le protéger des forces malfaisantes. Il y a beaucoup d’autres règles sous-jacentes au duodje. Elles ne sont pas écrites, elles avertissent des forces du mal et elles aussi sont transmises de génération en génération.

Au-delà de nous préciser la notion de tradition à l’aune du texte de Gérard Lenclud, le duodje nous invite dans le monde Sami. Rappelons que sans changement, le duodje n’existe pas, sans adaptation, il meurt. Depuis la focale de l’artisanat, beaucoup de fils sont à tirer pour appréhender la culture lapone. Le duodje est un patrimoine collectivement partagé qui participe de la transmission de facteurs identitaires constitutifs de la culture Sami. Ce sont non seulement la variété mais également la complexité du duodje qui constituent sa richesse. En somme, la tradition, mémoire d’une forme du passé, serait incomplète sans sa part d’innovations.

Emma Cloez

Photo mise en avant : Hakan Stenlud.

Références

Référence papier

Lenclud G., 1987, « La tradition n’est plus ce qu’elle était… Sur la notion de « tradition » et de « société traditionnelle » en ethnologie », Terrain, n° 9, pp. 110-123.

Référence électronique

Gérard Lenclud, « La tradition n’est plus ce qu’elle était… », Terrain [En ligne], 9 | octobre 1987, mis en ligne le 19 juillet 2007, consulté le 18 novembre 2020. URL : http://journals.openedition.org/terrain/3195 ; DOI : https://doi.org/10.4000/terrain.3195

Publié par :emmacloez

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