C’est un artiste remarquable mis à l’honneur au musée d’Orsay jusqu’au 10 janvier 2021. Une lumière incroyable se dégage de ses tableaux, comme le souligne le titre de l’exposition qui s’intitule « Lumière et solitude ». Son œuvre s’ancre dans le courant symboliste, rejoignant les univers artistiques de Rimbaud et tant d’autres.

Léon Spilliaert (1881 – 1946)
Femme au bord de l’eau, 1910 Encre de Chine, pinceau, crayon de couleur et pastel sur papier
47,1 x 60,2 cm Collection privée © droits réservés

L’inquiétante étrangeté des oeuvres de Léon Spilliaert

L’exposition offre une perspective complète de son œuvre, rassemblant des gravures, aquarelles, dessins et illustrations réalisés essentiellement au début de sa carrière.
Spilliaert affectionnait particulièrement la technique de l’encre de chine pour ses réalisations, ce qui offre une grande finesse dans les lignes et un certain minimalisme s’en dégage. Il a également recours au fusain et aux pastels, qui offrent une grande subtilité et apportent une douceur aux toiles. La combinaison de ces différents outils permet une œuvre d’une grande variété stylistique.

Spilliaert est né en 28 juillet 1881, en Belgique à Ostende. Se remémorant son enfance, il déclare plus tard qu’il passait des après-midis entiers à regarder, fasciné, les flacons de son père parfumeur dans son laboratoire. Il est également le neveu d’un grand peintre belge, Emile Spilliaert. Après une formation de quelques mois au sein de l’académie de Bruges entre 1899 et 1900, Léon Spilliaert poursuit sa carrière de dessinateur et de peintre, en illustrant les oeuvres proposées par l’éditeur Edmond Dieman à Bruxelles. Il orne de nombreux recueils poétiques au cours de sa carrière, les poèmes d’Émile Verhaeren ainsi que la trilogie de volumes du « Théâtre » de Maurice Maeterlinck. Ces deux grands artistes figurent parmi les chefs de file du courant symboliste belge. Spilliaert lui-même écrivit quelques poèmes qui ne parvinrent hélas jamais jusqu’à nous, car il ne souhaitait pas qu’ils soient divulgués. Il est décédé en novembre 1946.

Digue la nuit. Reflets de lumière, 1908
Lavis d’encre de Chine, pinceau et crayon de couleur sur papier
47,8 x 39,5 cm. Paris, musée d’Orsay, conservé au département des Arts
Graphiques du musée du Louvre
© Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

« C’est là que l’on m’a fait naître face à la mer, dans cette frontière poreuse dans le solide et le trouble »

Parmi ses thèmes de prédilection figurent les grands paysages de bord de mer, « des marines » à Ostende près de la maison familiale. « Vivre dans les dunes » représentait sa conception du bonheur. Le thème du temps est présent avec de nombreuses pendules et horloges. Il explore le quotidien en représentant des intérieurs et apprend à y déceler tout ce qui regorge de bizarre, d’étrange. Il nous livre à travers ces toiles des visions , de silhouettes anguleuses et inquiétantes qui nous troublent et nous bouleversent. Ces images rappellent le néant Mallarméen ainsi que les créatures qui apparaissent dans les œuvres de l’anglais Edgar Allan Poe, des revenants. Certaines de ses œuvres s’inscrivent dans le courant de l’abstraction de par leurs des structures, très géométriques. Avec cette œuvre presque abstraite, « Digue la Nuit », l’artiste représente la jonction fragile entre la nature et l’architecture humaine, les teintes monochromes employées rejoignent l’œuvre de l’artiste Fernand Khnopff. Il renouvelle le thème du coup de vent, qui soulève les jupes des jeunes femmes. Ce sujet est souvent traité de manière humoristique par ses contemporains, tels que Félicien Rops. Spilliaert choisit de s’en emparer de ce thème léger pour représenter la lutte des hommes face aux éléments de la puissante nature. La mélancolie ressurgit alors ainsi que le caractère éphémère, illusoire de la vie humaine face à l’immensité des paysages marins.

La représentation de l’artiste

Léon Spilliaert (1881 – 1946) Autoportrait 1907
Lavis d’encre de Chine, pinceau, crayon de couleur et aquarelle sur papier 52,7 x 37,8 cm Etats-Unis, New-York (NY), The Metropolitan Museum of Art © The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN- Grand Palais / image of the MMA

Dans ses autoportraits, l’artiste se représente avec toutes ses angoisses ; le visage émacié, le teint livide, les yeux hagards. Il se représente également de profil parfois, entouré en arrière plan d’autres personnages, d’autres hommes étranges. À l’image d’Egon Schiele, il est poursuivi par ses démons, son angoisse de la mort et du temps qui passe inéluctablement. Dans la correspondance qu’il entretient avec la fille de son éditeur, il décrit son caractère comme « inquiet et fiévreux ». Les jeux d’ombre et de lumière transforment ce visage en celui d’un revenant, d’un spectre. Ceux qui le connaissaient disaient de lui qu’il ressemblait à un personnage sorti tout droit d’un rêve symboliste. Ainsi, comble de l’ironie : l’artiste lui-même était devenu personnage de tableau.

Il se dégageait de lui une telle intensité qu’on ne pouvait qu’en être troublé ; un visage osseux et l’œil bleu profond où l’on sentait vibrait l’inconscient.

Léon Spilliaert (1881 – 1946) Autoportrait au miroir, 1908 Lavis d’encre de Chine, gouache, aquarelle et
pastel sur papier 48 x 63 cm, Inv. SM000037, Collection Mu.ZEE, Oostende © Mu.ZEE, Steven Decroos, 2017

L’artiste se  représente souvent dans la maison familiale d’Ostende, comme on le découvre dans cet « autoportrait au miroir ». Les objets qui l’entourent ont une dimension symbolique très forte : l’horloge sous  son globe de verre qui a perdu ses  aiguilles et, surtout, le miroir derrière lui, menaçant de par sa monumentalité. La peinture apparait comme un exutoire, face au poids de son existence. À ces tourments, à « ces vertiges de la pensée » s’ajoute la maladie qui bientôt le dévore, un ulcère à l’estomac, qui ne fera qu’accentuer sa démence. Ses autoportraits sont comme autant de miroirs dans lesquels l’artiste se scrute et cherche à comprendre son véritable moi. Ses autoportraits permettent d’établir une certaine intimité entre le spectateur et l’artiste, puisqu’il nous partage son regard, sa vision du monde et de lui-même.

Une grande mélancolie se dégage des toiles de Spilliaert, cependant on constate une évolution au fil des ans : son univers devient plus coloré, plus lumineux et les thèmes plus divers. Toute cette vie, il souhaitera voyager ailleurs parfois, quitter Ostende. Il se disait « prêt à brûler tous ces dessins pour faire le tour du monde » mais quelque chose le rattache à ces grands paysages de bord de mer, qui l’inspirent et l’empêchent de basculer dans la folie. Même s’il désire explorer le monde, rejoindre un ami en Suisse, il se laisse enfermer par Ostende, dont le lieu signifie en néerlandais ‘la fin de l’est’.

L’inspiration et le symbolisme : de la peinture à la photographie

L’exposition rassemble quatre-vingt dix oeuvres, dont certaines très fragiles, car sur papier. Il s’agit là d’oeuvres phares, les plus admirées de cet artiste, qui ne fut jamais reconnu hélas de son vivant. Elles sont issues de collections particulières et de collections muséales de Belgique, mais aussi d’autres provenances européennes et des Etats-Unis. Ce fut un artiste prolifique qui réalisa plus de quatre mille oeuvres au cours de son existence. La plupart demeurent énigmatiques, entourées d’un certain mystère, de l’étrangeté qui semble jaillir du quotidien.

Léon Spilliaert (1881 – 1946) La Verrière 1909 Lavis d’encre de Chine, pinceau et crayon de couleur sur papier 64,5 × 50,5 cm
Collection particulière © droits réservés

Son oeuvre permet d’établir des parallèles avec le mouvement photographique du début du siècle, qui capture des instants floutés, presque irréels : le pictorialisme. Ce mouvement fut initié par la découverte de la technique de la photographie à plaque sèche par Maddox en 1871. Il s’appuie sur l’idée que la photographie doit simuler la peinture, l’eau forte. De nombreuses manipulations et retouches sont nécessaires dans les chambres noires pour parvenir à ce résultat. Cela permet de conférer un aspect pictural à la photographie par une vision plus subjective, le refus de la réalité et la transcription de sensations. Ainsi les pictorialistes souhaitent privilégier davantage le noir et blanc, ainsi que le sépia. Ils sont influencés également par les peintures de l’école Barbizon, les artistes symbolistes.

Une exposition unique qui permet donc de découvrir cet artiste hélas trop méconnu, qui s’empare du spleen pour y faire apparaitre une grande beauté.

Léon Spilliaert (1881 – 1946) Fillettes devant la vague, Décembre 1908 Lavis d’encre de Chine, pinceau et crayon de couleur sur papier, 63,8 × 47,6 cm Collection particulière Photo © Louis Gaston

Pour en savoir plus :

  • Pour en apprendre davantage sur le personnage qu’était l’artiste Léon Spilliaert, je vous invite à écouter le podcast de France Culture qui lui est consacré.
  • La biographie de Anne Adriaens-Pannie, « Spilliaert : Le regard de l’âme » publié en 2006 retrace le parcours de cet artiste.
  • Les oeuvres du peintre sont majoritairement conservées au musée des Beaux Arts de la ville de Brest ainsi qu’à Bruxelles au musée des Beaux-arts de Belgique.

Publié par :olgakolobov

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