J’ai eu l’occasion de passer un moment au téléphone avec Alain Doré, directeur artistique. Il m’a dévoilé une partie de son existence, passée entre déambulations parisiennes, photographie et dessins sur son carnet Moleskine qui jamais ne le quitte. 

Alain Doré est directeur artistique chez Brand Image, auparavant il avait œuvré à l’Agence Carré Noir. Il a été entre autres responsable de la gestion de l’identité visuelle de marque Air France et collabore avec des graphistes et des designers au sein de son agence.

Bonjour Alain Doré. Quels sont les aspects que vous appréciez le plus dans la direction artistique ? 

J’ai débuté comme designer de logo dans le monde de l’édition. Je participais à des campagnes publicitaires au service des grandes marques. 

Je ne considère pas ma démarche créative comme totalement libre, car elle contient une part commerciale. Une marque me demande de refaire son identité afin d’augmenter les ventes et les bénéfices. La direction artistique est indissociable de la consommation, que ce soit dans le luxe, le quotidien : ce sont des métiers à vocation commerciale.  L’idée est d’associer des talents complémentaires

Je dois constituer une vision globale. L’essentiel est d’apporter une harmonie cohérente. Il faut une unité pour apporter à une marque un profil perceptible. Je pars à la recherche d’architectes, de designers reconnus, de photographes : Andrée Putman, Mathieu le Hanneur, Noe Duchaufour Lawrance…

Je fais aussi appel à des musiciens pour produire des mélodies, il m’arrive aussi de constituer l’identité olfactive d’une marque, en créant un parfum reconnaissable lors de l’entrée en boutique. Je peux citer l’exemple de ma collaboration avec Lacroix pour la création des uniformes chez Air France. J’ai contacté le couturier en lui apportant une fiche détaillée des valeurs qui devaient se refléter dans cet uniforme. Être directeur artistique c’est un peu être un chef d’orchestre

Le designer Mathieu le Hanneur

Pourriez-vous décrire votre parcours, les études que vous avez suivies pour y parvenir ? 

J’ai quitté l’école après le brevet, parce que les études ne me correspondaient pas. J’avais le sentiment de perdre mon temps. J’ai persuadé mes parents et ensemble nous avons trouvé une école, où j’ai passé quatre ans, afin d’apprendre les bases d’un métier. Il s’agissait de l’EPDI, qui comportait une section architecture et publicité. Cette école m’a apporté les bases techniques : cela m’a permis d’aller plus loin, parce que je maîtrisais des outils

J’ai suivi des cours du soir en arts appliqués. Je désirais me tourner vers la création, plus excitante et innovante. Ce que j’aime dans ce métier c’est qu’il n’y a pas ce besoin de prouver, par des diplômes : il s’agit davantage de saisir les opportunités.

Quelles sont les personnes qui vous ont le plus influencé dans votre parcours ? Avec qui avez-vous aimé collaborer ?  

J’ai travaillé sur la direction des J.O de 1992. J’ai conscience d’avoir eu une chance inouïe. Je me souviens de ma rencontre avec Jean-Claude Killy, champion de ski : mon idole, enfant. J’ai toujours été inspiré par ceux qui sont passionnés. Ils nous poussent vers un idéal.

Je me remémore une rencontre avec Daniel Drummond de l’agence de publicité Lintas.
Cet homme m’a ouvert les yeux sur ce qu’était l’identité de marque. La publicité m’a paru moins essentielle par rapport à la marque, qui elle est plus profonde et bien plus durable. Il m’a ouvert sur un métier que je ne connaissais même pas !

Grâce à lui, je me suis spécialisé dans un domaine. Je me suis tourné vers l’image de marque. C’est ainsi que je suis entré chez Carré Noir, dont le fondateur Gérard Caron est décédé récemment. C’était un homme remarquable, directeur de la première agence de design en France. Il m’a permis d’acquérir une grande expérience lors de notre collaboration au Japon. Toutes ces rencontres représentent le parcours d’une vie. Ce sont des rencontres qui révèlent des choses en nous. 

Vous avez mentionné vos collaborations au Japon. Quels sont les voyages qui vous ont marqué ? 

Le métier de directeur artistique est de plus en plus international. J’ai intégré mon agence en m’associant avec Joel Desgrippes et Marc Gobré. Nous avons développé ensemble notre agence à New York. Je les ai accompagnés sur Lafayette Street, nous avons travaillé pour de très grandes marques, des références : Victoria’s secret, Max Mara. Nous avons participé à la création d’immenses centres commerciaux également.

Durant ma carrière, je me suis rendu à Tokyo, au Brésil mais aussi en Italie ; Milan, Florence, Venise. C’était des endroits où nous étions reçus dans des palais, dans des univers sophistiqués.

Mon métier est fondé sur les aventures humaines plus que sur un aboutissement professionnel. J’ai rencontré des gens qui créent des vêtements mais aussi des avions, des flacons de parfum, des fermetures éclair, des spiritueux comme le champagne Pommery à Reims. Ces créateurs vous transmettent des histoires : apprendre à faire du champagne représente un voyage très enrichissant. Il s’agit d’une exploration des cultures différentes, au sein d’un même pays.

Votre parcours professionnel a toujours été guidé par vos passions. Comment vous est venu cet amour de la photographie ?

Personne ne faisait de la photographie autour de moi, excepté ma marraine. Si je suis un passionné de photographie, c’est avant tout parce que je suis obsédé par le temps

La photographie permet un lien direct avec le temps : elle permet de figer, de sélectionner des moments de vie. La photographie permet de créer une écriture en dehors des mots. J’ai débuté cette discipline vers seize, dix-sept ans. J’ai effectué mon entrée dans le monde du travail très tôt et je désirais à cette époque acquérir un Nikon d’occasion, mais mes parents n’ont pas accepté. À cette époque il s’agissait de mon premier salaire en agence de publicité, mais je résidais chez mes parents. Je n’ai pas obtenu leur autorisation. Je pense que si je l’avais acheté, je serais devenu photographe ! 

Si je suis un passionné de photographie, c’est avant tout parce que je suis obsédé par le temps.

Je me suis progressivement tourné vers les expositions pour comprendre la démarche des photographes que j’admire. L’argumentation de la démarche artistique fonctionne par des références, des artistes qui apportent une complémentarité de regards.
J’aurais adoré devenir photographe mais mes parents ne m’auraient pas encouragé. Je suis fils d’ouvriers : il y avait en eux une peur de ce qui était artistique.

Je poursuis ce besoin de photographier et de préserver ces moments de vie.

Vous accordez une grande importance à l’esthétisme, à la notion de beau. Comment définiriez-vous votre rapport au vêtement, à la mode, à l’élégance ? 

Je pense que l’élégance n’est pas que vestimentaire. C’est un comportement de vie. L’élégance se cultive. Je suis sensible au beau, à la mode.

La mode est un assemblage de belles choses, des senteurs qu’il faut apprendre à mélanger. Tout cela reste subtil. Je me méfie de ce qui est ‘mode’. C’est devenu un grand commerce, il y a trop de magasins d’habits. La mode, c’est ce côté exagéré, superficiel, l’élégance est plus profonde.

Cela n’a pas pas toujours été le cas : Gabrielle Chanel avait une vision engagée. Elle a crée le tailleur pour se libérer, et remplacer les corsets rigides que portaient les femmes.
Elle a su créer sa mode, tout est parti d’elle : elle était entière. Lorsque je regarde les couturiers d’aujourd’hui, peu sortent du lot. Je repense à des figures comme Yves Saint Laurent, si impliqué, qui dessinait à douze ans. C’était une mode plus engagée, avec plus de sens.Yves Saint Laurent prenait un crayon et d’un geste il dessinait un tailleur à la ligne parfaite.

L’élégance, c’est un porté. Prenez Inès de la Fressange : l’incarnation d’une femme élégante : ses vêtements sont en accord avec elle-même. De plus, on peut faire du beau en plus d’être utile : le design permet de revisiter la fonction. Il faut faire attention à ce que la forme ne prenne pas le pas sur le fond.

Nous entrons dans une nouvelle ère, depuis fin octobre, avec les mesures prises par le gouvernement. Quels sont les loisirs qui vous accompagnent pendant le confinement ? 

Pendant le premier confinement en mars, je me suis remis à dessiner des choses plus personnelles. J’ai également beaucoup lu.

Le confinement permet bien sûr de consacrer davantage de temps à la littérature. Quels livres sont sur votre table de chevet ? 

Je peux citer entre autres Jean-Philippe Toussaint, et le très joli roman ‘Les émotions’ qui vient de paraître. Il me semble que ses mots sont des images. C’est le cas également de Sylvain Tesson avec ‘la Panthère des Neiges’. 

J’apprécie Christian Bobin, Christian Gailly, des lectures plus philosophiques mais proches de la vie. Je suis un rêveur, j’aime voyager à travers des biographies. J’apprécie la découverte des histoires des gens que j’admire. Prenons l’exemple de Henri Cartier Bresson. À l’origine, il voulait être peintre aux États-Unis : quelqu’un a vu ses photographies et l’a repéré. L’existence, c’est beaucoup de hasards : parfois il y a des révélations. Contrairement à beaucoup, je n’ai pas acquis ma culture par les études. Il y a de nombreux classiques que je n’ai pas lus, je devrais peut-être (rires). 

En dehors du sport, quels sont vos passe-temps favoris ? En quoi vous définissent-ils ? 

Lorsque je dispose de temps libre, je me promène. Je suis curieux de nature, j’aime rencontrer des gens et j’ai toujours un appareil photo avec moi ainsi que mon stylo plume. Je dessine, j’aime le papier et l’odeur de l’encre. Je ne me sépare jamais de mon carnet Moleskine. Dessiner c’est prendre des mots et des photos, cela permet d’aller vers l’autre

Prendre des mots et des photos c’est ce qui permet d’aller vers l’autre.

Quel rapport entretenez-vous à l’écriture ?

J’écris tous les jours, sur des pensées qui sont proches de ma vie de tous les jours. Écrire est une une façon de fixer le temps. Cela rejoint la photographie. Cela permet de vider d’une partie du mal que l’on a en soi. Vider sur du papier mes pensées permet de m’alléger au quotidien. Écrire sur un carnet représente une possibilité de laisser partir certaines émotions.

Un lieu parisien que vous recommanderiez à vos amis ? 

Paris est une ville merveilleuse : il y a tant d’endroits, de portes cochères, des cours magnifiques qui dissimulent des jardins ! J’adore Saint-Germain-des-Prés : cela représente le reflet d’une époque. Dans les années 70, il s’agissait d’un quartier flamboyant, plein d’animations et de joie de vivre. J’aime explorer la Place Fürstenberg ainsi que le musée Delacroix, d’un romantisme incroyable. Mes promenades au Luxembourg sont fréquentes : c’est un des plus beaux jardins. Après pour tout ce qui est de la photographie, il y a le 20ème, les colonnes de HLM pleines de charme. C’est l’histoire de la reconstruction. Explorer Paris permet d’apprécier ce mélange.

Dans l’époque contemporaine, il arrive d’avoir l’impression que chacun peut s’improviser photographe et se mettre en scène. Quel regard portez-vous sur les réseaux sociaux ? 

Je ne suis pas présent sur les réseaux sociaux, que je considère comme une vitrine aux yeux de tout le monde. C’est inintéressant, cela crée une grande pollution qui détruit l’environnement. On va s’apercevoir que cela a une incidence. Je préfère réserver mes images à ceux que j’aime. Il existe bien d’autres façons de s’intéresser à la vie et de communiquer. Nous pouvons vivre sans les réseaux sociaux sans pour autant être marginal.

Quels sont les magazines que vous appréciez ?

Je peux recommander le « Dim Dam Dom ».  Je le trouve bien écrit et photographié, ancré dans l’époque. J’apprécie « Le Nouvel Observateur » parce qu’il rassemble des thématiques qui m’intéressent. Il propose un regard sur le monde que je trouve des plus pertinents.

Dans un autre domaine, je lis « Rétroviseur » sur les voitures de collection. Mes goûts sont très variés. Je choisis ces magazines lorsque je prends le train pour me rendre à Arles. Je feuillette « Polka » : un classique pour moi. Ils ont fondé une galerie rue Saint-Claude dans le Marais. Ils y exposent des photographes célèbres et d’autres moins. Ce que j’aime le plus dans « Polka », c’est l’édito d’Alain Genestar, j’aime y lire son point de vue et son regard sur les choses. 

Vous mentionnez vos voyages fréquents dans le sud de la France, en train. Est-ce un lieu rêvé pour se confiner ? Si oui, où dans le sud de la France ?

Il s’agirait du bord du lac de Côme, à la villa d’Este : sublime. C’est un lieu que je trouve d’une beauté extraordinaire. Les Italiens maîtrisent le sens du beau, c’est inné. Sinon, Arles reste une destination que j’aime, j’y suis bien. Le confinement rend cette solitude compliquée. Je regrette la présence des autres ; les amis qui nous entourent changent notre façon de vivre

Alain Doré, merci de nous avoir accordé ce précieux moment. 

Publié par :olgakolobov

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