Lisette Model et Diane Arbus ont dédié leur pratique photographique à la recherche de l’extraordinaire, dans le sens le plus littéral du terme : donner à voir des témoignages de ce qui existe mais qui n’est pas vu, de ce qui est exclu. Leur quête s’orientant vers la volonté représenter l’anormal en somme.

Lisette Model, métamorphose du regard

« L’appareil photo est un instrument de détection : il ne se contente pas de montrer ce que nous connaissons déjà, mais explore également de nouvelles facettes d’un monde en constante mutation. »

Lisette Model

La photographe est née à Vienne en 1901 sous le nom de Elise Amélie Félicie Stern, mais dès 1926 elle s’installe à Paris avant d’émigrer à New York en 1938. C’est à Paris, dès les années 1930, qu’elle se forme à la photographie auprès de son amie et photographe Rogi-André qui lui conseille de ne photographier que ce qu’elle considère comme passionnant, faisant ainsi le mot d’ordre de la pratique photographique de Lisette Model.

Dès ses premières photographies, Lisette Model tend à rendre compte des marges de la société, un sujet qui l’attire et l’intéresse, qui la passionne donc, appliquant ainsi les conseils de Rogi-André. Elle photographie les plus pauvres (Sleeping by the Seine, Paris, 1933-1938) ou encore les aveugles (Blind Man, Paris, 1933-1938 ; Blind Man walking, Paris, 1933-1938). Les invisibles sont révélés, un sentiment de trouble s’impose au spectateur, alors confronté à ce qu’il côtoie quotidiennement sans regarder, à ce qu’il refusait de voir et qui lui est désormais imposé à la vue avec force.

Lisette Model, Blind Man, Paris 1933-8 ©tate

D’un autre côté, elle photographie la haute bourgeoisie avec sa série La Promenade des Anglais en 1934 : des personnages qu’elle présente comme des monstres. Ils apparaissent comme répugnants et grossiers, ils ne sont pas aisément regardables comme en témoigne l’homme de la photographie French gambler, Promenade des Anglais, Riviera en 1934, apparaissant comme figé dans son fauteuil dans une position manquant de naturel, arborant des membres comme distordus et tournant de l’œil.

Lisette Model, French gambler, Promenade des Anglais, Riviera 1934, ©tate

Cette série illustre un article de Lise Curel dans le magazine Regards en 1935 qui affirme : « La Promenade des Anglais est un jardin zoologique sur les fauteuils blancs duquel sont venus se vautrer les spécimens les plus monstrueux de l’espèce humaine ».

Inversement des valeurs avec Lisette Model : la photographie donne de la dignité aux plus rejetés alors que les hautes sphères de la société sont représentées comme répugnantes. Les théories préconçues sont bousculées, le regard posé sur le monde est métamorphosé.

En 1938, après avoir épousé le peintre Evsa Model, Lisette Model s’installe à New York. L’artiste s’attèle à la « Street Photography » : rues goudronnées, immeubles, piétons, passants et vitrines de magasins deviennent les sujets de la photographe. Toutefois, loin d’être de simples reflets de la réalité citadine, ses prises de vue ne sont pas anodines. Lisette Model travaille rigoureusement le cadrage et complexifie la prise de vue, de manière à créer une réalité de second degré : les objets des magasins se mêlent aux gratte-ciels ou aux passants reflétés par les vitrines. La série Reflections sème le trouble, plusieurs réalités sont représentées sur le même plan, les sujets humains se mêlent aux artefacts des magasins, à la grandeur des immeubles, tout se superpose et engendre une vision inhabituelle voire étrange de la ville.

L’impact de Lisette Model ne se limite pas à la seule réception de ses photographies, elle vise à transmettre un savoir théorique à travers des cours, elle est nommée professeure de photographie à la California School of Fine Arts puis à la New School for Social Research de New York. Dans le sillage de ce que Rogi-André lui conseillait, elle ordonne à ses élèves : « Photographiez avec vos tripes ». Cet enseignement marque profondément Diane Arbus, qui applique et poursuit les préceptes photographiques de son maître.

Diane Arbus, révélation du bizarre

Diane Arbus, née en 1923 à New York, débute la photographie à partir de 1957, date coïncidant avec sa présence au sein des cours donnés par Lisette Model à la New School for Social Reaseach de New York. Les cours de Lisette Model influencent directement Diane Arbus.

« Il y a longtemps, quand j’ai commencé à photographier, je me suis dit : il y a énormément de personnes dans le monde et ça va être bien difficile de les photographier toutes, donc, si je photographie une sorte d’être humain généralisé, tout le monde le reconnaîtra. Mais, ce fut mon professeur Lisette Model qui m’a finalement fait comprendre que plus on est précis, plus on devient général. »

Diane Arbus

Diane Arbus se tourne vers les marges de la société, elle approfondit davantage les recherches de Lisette Model, ce ne sont plus les plus pauvres qui sont représentés, mais les plus exclus : les handicapés, les travestis, les « freaks »


Diane Arbus, Masked woman in a wheelchair, Pa. , 1970. © The Estate of Diane Arbus.

« Arbus a pris des photos pour montrer quelque chose de plus simple : qu’il y a un autre monde. L’autre monde on le trouvera, comme toujours, à l’intérieur du nôtre. » Susan Sontag, Sur la photographie, Paris, 1979, p. 55-56.

Diane Arbus pointe alors son objectif vers des êtres considérés comme « étranges », des marginaux qu’elle considère comme des « personnages de contes de fées ».


Diane Arbus, Nain mexicain dans sa chambre d’hôtel, N.Y.C, 1970 ©The Estate of Diane Arbus

Toutefois, aucun regard malsain chez Diane Arbus, aucune curiosité mal placée, ses photographies de freaks témoignent d’une grande empathie, d’une grande admiration à leur égard, elle affirme : « La plupart des gens vivent dans la crainte d’être soumis à une expérience traumatisante. Les monstres sont déjà nés avec leur propre traumatisme. Ils ont déjà passé leur épreuve pour la vie. Ce sont des aristocrates ».

Malgré tout, une irrépressible impression d’étrange est créée par les photographies de Diane Arbus. Elle interroge ainsi le vocabulaire visuel du spectateur, sa définition de la norme, et le force à se remettre en question à partir du trouble ressenti, en lui montrant ce qu’il ne voulait pas voir.  

Aussi, Arbus photographie des modèles « normaux » de façon originale, afin de créer, ici aussi, une impression de trouble. La photographie Une femme avec un collier de perles et des boucles d’oreilles, N.Y.C, 1967 rend compte de cette étrangeté : le modèle apparaît au centre et fixe l’objectif, la prise de vue se concentre sur ses yeux, la lumière tend à augmenter la puissance de la narration. Les compositions sont frontales et mettent le spectateur mal à l’aise.

Diane Arbus, Une femme avec un collier de perles et des boucles d’oreilles, N.Y.C, 1967

Ainsi, Lisette Model et Diane Arbus apparaissent comme des photographes questionnant la frontière entre le normal et l’anormal, non sans créer un certain effroi par leurs photographies. Elles créent le trouble à partir de deux méthodes : par la révélation de l’extraordinaire, de l’anormal qui n’était pas visible, ou, par la représentation du quotidien de manière particulière, ce quotidien se transformant en une « inquiétante étrangeté » selon l’expression de Sigmund Freud. Chacune à leur manière, elles ont enrichi le vocabulaire visuel et modifié la définition de la norme.

Elise Hudelle.

Sources

Livres :

-Patricia Bosworth, Diane Arbus: monographie d’Aperture, 1984.

-Paula Susaeta Cucalón (dir), Lisette Model, 2009.

-Jeff Rosenheim, Diane Arbus, in the beginning, 2016.

-Susan Sontag, Sur la photographie, 1979.

Podcasts :

-Nathalie Battus et Amaury Chardeau, Diane Arbus, le diable au corps », L’atelier de création, France culture, 2011:  https://www.franceculture.fr/emissions/latelier-de-la-creation-14-15/diane-arbus-le-diable-au-corps

Publié par :elisehudelle

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