Le Musée d’Orsay a ouvert le 13 Octobre une exposition consacrée au dessinateur anglais. C’est une première depuis l’exposition de Beardsley chez le marchand parisien Bing dans les années 1890 ! Mise en scène sobre, discours précis et ensembles complets des publications de l’artiste sont les constitutifs d’une rétrospective automnale qui met en valeur avec clarté la personnalité d’Aubrey Beardsley en présentant plus de centre trente dessins, gravures et éditions originales…

(Ré)Introduire Aubrey Beardsley au public ne passe pas immédiatement par son esthétique mais par une photographie du dessinateur par le photographe anglais Frederik H Evans. Ce portrait fait découvrir avec délicatesse le profil du jeune anglais. L’angle du nez et la ligne droite des cheveux mettent en valeur son visage mais ce sont surtout les mains qui retiennent l’attention. Miroir de la psychologie du modèle dans le portrait traditionnel, ces mains-ci ont les longs doigts fins d’un créateur. Prise en contre-plongée, la photographie livre l’image du dessinateur pensif, au regard perdu que Evans met très sobrement en scène. Le choix de cette image est d’une intime justesse pour présenter Aubrey Beardsley.

C’est d’ailleurs en poursuivant ce point iconographique physique que s’ouvre l’exposition. Avant les créations, le créateur est présenté dans différents portraits, photographies, huiles sur toiles et dessins caricaturaux. Rapidement, l’exposition parvient à replacer Beardsley en dandy dans l’Angleterre de la fin du XIXème siècle. Né en 1872, mort en 1898, c’est une existence éclair que mène le dessinateur, fauché très jeune par la tuberculose. C’est là que l’exposition acquiert le premier mérite de la clarté. En partant chronologiquement, elle retrace quasiment par salle par salle les grandes publications jalonnant la carrière d’illustrateur et de dessinateur de Beardlsey. Il a rencontré James Abbott McNeil Whistler, travaillé proche d’Oscar Wilde, a illustré The Studio : Beardsley est un produit de son temps autant qu’il l’influence.

La Dame aux camélias, 1894, encre et aquarelle sur papier, 27,9×18,1cm, Londres, Tate Collection, © Tate, Londres, Dist. RMN-Grand Palais / Tate Photography

Première introduction à sa création? Les dessins de sa première publication Le Morte d’Arthur, un roman qui emprunte à la tradition arthurienne, puis ses couvertures de revue, de nouvelles illustrations littéraires pour Wilde et Dumas avec La Dame aux Camélias et plusieurs de ses dessins de presse, son rôle de directeur du Yellow Book. L’exposition présente toutes ces créations dans des cadres mais a l’intelligence d’également présenter quelques volumes des publications auxquelles Beardsley a participé. Un ajout pertinent pour rappeler le moyen de diffusion de ces créations avant que ces cadres n’en fassent des œuvres d’art.

Il faudrait sans doute nuancer ce dernier propos. En effet, dans le contexte artistique où se trouve le jeune anglais, sa pratique du dessin se voit très marquée par les considérations théoriques sur la valeur égalitaire de tous les domaines de la création. Ses dessins font se côtoyer figures et décors avec une avalanche de plages dessinées entièrement consacrées à l’ornement et au décoratif. Chaque détail de vêtement est une occasion pour créer un ensemble éclectique et pourtant cohérent où les motifs ne servent pas la composition. Ils ne sont pas des cadres ou des structures. Ils servent de manière autonome le dessin. Souvent abstraits, les motifs participent de l’esthétique si reconnaissable de Beardsley. La force du décoratif inhérente au dessin rend l’observation presque hypnotique tant les détails sont foisonnants. Leur implication narrative peut aussi être soulignée, toute aussi abstraits soient-ils. Par exemple, comment ne pas voir sur les motifs de la jupe de Marguerite Gautier, principale protagoniste de La Dame aux camélias, une évocation de sa phtisie par leur allure de bactéries?

Frédéric Chopin, 1892, Encre sur papier, 26,7 × 12,7 cm, Collection particulière, Londres Maas Gallery, © Londres, Maas Gallery.

L’avancée de l’exposition met également en avant les influences qui nourrissent l’œuvre de Beardsley. L’art des peintres Pré-Raphaélites et le goût anglais contemporain pour le Moyen-Âge infusent ses illustrations pour le roman arthurien Le Morte d’Arthur. Sa découverte de l’art japonais est également soulignée; le format en longueur des kakemono ou la planéité des aplats colorés des estampes, le Rococo avec ses illustrations vermiculées de The Rape of the Lock. Mais en mentionnant ces sources inspirantes pour Beardsley, l’exposition parvient surtout à faire comprendre en quoi ses créations présentent quelque chose de radical et d’unique dans le développement d’un style aussi personnel. Ses choix iconographiques sont aussi le reflet d’intérêts personnels comme lorsqu’il exécute certains dessins en hommage au compositeur et pianiste Frédéric Chopin (Noter dans ce portrait la main tendue du créateur au centre du dessin…) ou des illustrations de compositions wagnériennes.

L’encre noire dense, dansante et légère, la ligne continue tortueuse et la place du motif décoratif indépendant sont les composantes de l’art de Beardsley au point de vue de la forme. Ses figures aux paupières lourdes, mentons pointus et lèvres ourlées sont parées de vêtements ornementés, réticulés. Le détail est d’une précision si fine qu’on peine à imaginer quelle pointe a pu être aussi surement menée pour réaliser ces dessins. The Archieving of the Sangraal, issu des illustrations pour Le Morte d’Arthur dévoile sans difficulté l’aspect si précis des dessins de Beardsley dans une virtuosité de composition en nuance de blanc, gris et noir.

Pierrot and Jester, dessin de la série des « Bons Mots », 1893, graphite et encre sur papier, Collection Goeffrey Munn. crédits photo : Saskia Schreiber

Fidèle à son temps mais subversif dans cette Angleterre victorienne, Aubrey Beardsley n’hésite pas à introduire dans ses images l’érotisme par ses figures de femmes fatales sensuelles (Salomé évidemment mais aussi les figures de mondaines de ses publications de presse) ou de francs nus teintés de grotesque dans ses illustrations de la pièce d’Aristophane Lysistrate. La nudité subversive chez Beardsley s’incarne aussi par une androgynie de certaines de ses figures, par exemple des chevaliers dénudés avec une poitrine féminine et un sexe d’homme. Beardsley dessine autant qu’il caricature, il introduit le grotesque, les figures de l’entre-deux, inquiétantes comme les bouffons grimaçants, les monstres à la gueule béante ou même un fœtus tout à fait propre à sa création qu’il introduit dans ses compositions tout au long de sa carrière. De l’inquiétude et l’étrange, comment ne pas citer la tête flottante de Ionakan tenue par Salomé. Ce récit biblique repris par Oscar Wilde en 1891, est magnifié par Beardsley. Il propose une femme flottante, envirée d’un amour mortifère et vengeur qui vient baiser la bouche de son amant assassiné de sa danse, ou presque.

Pour conclure, on se doit de revenir sur l’aspect très complet de cette monographie. La rigueur de son discours scientifique s’inscrit dans une volonté exhaustive de présenter ce créateur à l’esthétique si unique. Il manque peut-être un ancrage plus visuel dans le contexte contemporain de Breadsley, les œuvres auraient pu se construire aussi en rapport avec celles d’autres créateurs, sans défaire l’aspect monographique de l’évènement. On peut aussi regretter que les dessins n’aient pu être reproduits à de plus larges échelles rendant leur contemplation plus aisée et surtout pour faire justice à l’impression hypnotique qu’ils peuvent laisser. Si le choix n’a pas été fait, cela se justifie par la perception originelle de ces œuvres d’une part et d’autre part l’efficace sobriété de la scénographie. Elle parvient à ne pas rendre trop redondante aux visiteurs la présentation d’œuvres que le support toujours exactement similaire auraient pu ennuyer. L’univers singulier, fascinant et mystique de Beardsley fait beaucoup pour éviter cet écueil. L’hommage fait vibrer avec justice celui qui «n’est rien s’il n’est pas grotesque».

Aubrey Beardsley (1872-1898), Paris, Musée d’Orsay. Du 13.10.2020 au 10.01.2020. Exposition organisée en partenariat avec la Tate Britain de Londres et le soutien du Victoria and Albert Museum.

Image de l’article : détail de l’affiche de l’exposition, Graphisme C.Lakshmanan, direction de la communication, EPMO, 2020

Le mot de la fin est emprunté à une citation d’Aubrey Beardsley lui-même, cité en ouverture de l’exposition; «Je ne suis rien si je ne suis pas grotesque».

Publié par :Saskia Schreiber

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