La saison d’Halloween est le meilleur moment de vie pour les araignées : au lieu d’être chassées, elles sont mises sur un piédestal car elles participent à recréer cette ambiance spéciale… En Histoire de l’Art, certaines sont célèbres toute l’année : focus sur les petites bestioles d’Odilon Redon

Odilon qui ? 

Odilon Redon est né le 20 avril 1840 à Bordeaux. Ses parents, inquiets dès sa naissance de sa santé fragile, décident de le placer dans la maison familiale à la campagne dans le Médoc. Il y passera toute son enfance et sera éduqué par son oncle. C’est durant cette période que va naitre ses relations particulières avec la nature et la religion chrétienne. À 11 ans, il commence à étudier à Bordeaux. Il apprendra la musique et commence à dessiner en copiant des lithographies. C’est à 15 ans qu’il débute les cours de dessin avec le peintre Stanislas Gorin qui lui fera naître le goût de la peinture romantique et notamment de celle d’Eugène Delacroix. Il expose pour la première fois ses œuvres à Bordeaux en 1860 puis part à Paris sur les conseils de son maître. Mais c’est un échec : il n’y restera que quelques semaines. En 1864, il rencontre Jean-Baptiste Camille Corot et décide de se spécialiser dans la peinture de paysage historique. Il retourne à Paris et entre dans l’atelier de Jean-Léon Gérôme puis part  continuer son apprentissage auprès de Rodolphe Bresdin à Bordeaux qui l’initie à l’art de l’estampe

Odilon Redon, Autoportrait, 1867, Musée d’Orsay (Paris)
© RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski


Odilon Redon vivra avec son siècle. Exempté de service militaire, il prendra quand même part à la guerre franco-allemande de 1870 comme fantassin mais ce fut une courte expérience à cause de ses problèmes de santé. Il débute alors en 1872 ses « Noirs ». À Paris, il fréquente les cercles littéraires et artistiques, la musique ayant une grande place dans sa vie. Il n’oublie pas ses racines et passe souvent ses étés dans la propriété familiale de son enfance. Il se marie à Camille Falte en 1880 et réalise ses premiers pastels lors de leur voyage de noces en Bretagne.
Artiste aux multiples talents, il réalise de nombreux recueils où ses illustrations sont diffusées et bien accueillies. Celles-ci nourrissent parfois des textes d’écrivains, il sera soutenu par Huysmans. Il est tout autant engagé : dans les années 1880, il cofonde la Nouvelle Société des Artistes Indépendants. Il participe également à la dernière exposition des impressionnistes en 1886 en y exposant quinze fusains, trois ans plus tard il vend pour la première fois des œuvres à Durant-Ruel. Une dizaine d’années plus tard, Vollard organisera de grandes ventes de ses œuvres dont les « Noirs ». 
En 1890, débute la transposition de ses « Noirs » en couleurs, donnant un autre aspect à son Œuvre. Le début du XXe siècle sera très prospère pour sa création et les succès nombreux, notamment avec une salle lui étant dédiée au Salon d’Automne de 1904 et des acquisitions de l’État français qui le font entrer au musée du Luxembourg. Les expositions à l’étranger continuent dont en Allemagne et en Russie.
Odilon Redon meurt le 6 juillet 1916 laissant un dernier tableau inachevé représentant une Vierge. 

Araignées humanisées 

Une des œuvres les plus célèbres de cet artiste symboliste est l’Araignée souriante. Initialement réalisée au fusain en 1881, elle a été diffusée grâce à la lithographie en 1887 où elle est reproduite en vingt-cinq exemplaires. 

Odilon Redon, L’araignée souriante, 1881, Musée d’Orsay (conservée au Cabinet d’Arts Graphiques du Musée du Louvre)
© RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Jean-Gilles Berizzi.

On retrouve aussi le goût de Redon pour la nature et sa faune, jouant sur les effets de matière qu’offrent ces deux techniques. On distingue un visage humain qui, au premier abord, semble poilu ou couvert de suie. Lorsque l’on prend ensuite du recul, apparaissent les dix pattes dansantes de la grande bête. L’équilibre et les jeux d’ombre et de lumière la rendent plus amicale qu’autre chose. L’envie de jouer et danser avec elle s’impose, toute peur semble disparaître. Redon en dit d’ailleurs dans le catalogue qu’il consacre à ses « Noirs » qu’elle a une « face humaine et sourit ».

Le pendant de cette œuvre, l’Araignée qui pleure, semble plus cruel dans le sens où les traits bestiaux sont plus présents que ceux humains. Elle semble plus ancrée dans le réel avec ses attributs détaillés. Elle dérange, donne une idée de monstre face au spectateur et son désarroi mis en scène par les larmes n’aident pas à l’appréciation. Les pattes velues donnent vouloir l’impression de s’agripper et leur blancheur ressemble à des os nus. La blancheur autour de la tête semble donner un effet de nimbe, une sainteté et une candeur dans son malheur.
Cette œuvre a participé à plusieurs expositions dont celle au Salon des Indépendants de 1887 et chez Durand-Ruel en 1894.

Odilon Redon, L’araignée qui pleure, 1881, collection particulière (Pays-Bas)

D’après Marie-Pierre Salé, cette thématique de l’araignée est à lier aux évolutions scientifiques du XIXe siècle en matière d’entomologie. En 1864 sont notamment publiés l’Histoire naturelle des araignées d’Eugène Simon et l’ouvrage L’araignée. Journal des hypocondriaques paraissant aux jours sombres sous la direction de Jules Demolon. Cependant, impossible de savoir quels textes Redon aurait pu lire puis s’en inspirer. Ses œuvres d’art n’ont pas été des plus connues lors de leur création et ce revirement de popularité nous serait contemporain. Aujourd’hui, elles représentent le symbolisme pour la technique du fusain. Tout un univers s’en dégage et il est facile de se l’approprier car tout le monde a les codes car sait reconnaître cet insecte qui n’est pas forcément catégorisé comme tel. 

Mais les cercles intellectuels proches de l’artistes ont connu ses œuvres, certaines personnes ont acquis des lithographies pour leurs collections. L’aspect humain a suscité des écrits, certains disant que l’Araignée souriante a un visage féminin tandis que l’Araignée qui pleure en a un masculin. Charles Pitou s’en inspire pour écrire le 11 octobre 1894 un poème nommé L’araignée qui sera publié dans La Plume de 1894 :

« Le front courbé, rêvant sur l’étrange volume
Ou Poë a consigné ses songes ténébreux
Je sentais, torturé de cauchemars affreux, 
Mon cœur battre comme un lourd marteau sur l’enclume. 

Soudain, dans l’âtre noir où le feu se consume, 
Une énorme araignée aux longs membres terreux 
M’apparaît, surgissant de quelque plairas creux, 
Et se dressa d’un bond près du tison qui fume. 

Maintenant, elle court ! Elle avance vers moi !
Sur le livre maudit, ignorant mon effroi, 
L’immonde bête fait des sauts et se démène 

Et l’horreur grossissant les choses, je crois voir
Dans la chambre, qu’emplit l’ombre vague du soir, 
Une main aux grands doigts velus qui se promène ! »

L’araignée par Charles Pitou

Ce sont donc des araignées aux multiples visions que fait naître Redon. Selon la sensibilité de chacun, elles seront plutôt tendres plutôt mauvaises. Mais la virtuosité de l’artiste dans le rendu des ombres et la texture du noir reste loué de tous. Ces petites bêtes continueront à rester des sources d’inspiration, rendant encore plus féconde l’imagination de leurs spectateurs. 

Vous pouvez actuellement observer la lithographie de l’Araignée de 1987 conservée à la Bibliothèque Nationale de France dans le cadre de l’exposition « Soleils Noirs » au Louvre-Lens. 

Pour aller plus loin : catalogue de l’exposition « Odilon Redon, Prince du Rêve, 1840-1916 » qui s’est tenue aux Galeries nationales du Grand Palais à Paris puis au musée Fabre de Montpellier en 2011. 

Publié par :Anne-Elise Guilbert--Tetart

Étudiante à l'École du Louvre et archiviste en devenir. Licence d'Histoire de l'Art spécialisée en histoire de la mode et en anthropologie culturelle puis master muséologie et documentation. Passion voyages, archives et nature morte.

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