Une rentrée placée sous le signe du COVID-19 à l’aumônerie de l’École du Louvre mais qui n’empêche pas le retour des conférences mensuelles. Gestes barrières obligatoires, elles se dérouleront dans l’un des grands amphithéâtres de l’École où la distanciation sociale peut être respectée. Une thématique annuelle nouvelle qui fait écho à l’actualité d’une certaine manière : « nature et création ». Pour ce premier opus, était invitée Emmanuelle Héran, conservatrice des jardins du Musée du Louvre. Elle nous a offert un aperçu des jardins monastiques, un thème qui lui est venu lors du confinement où elle s’est amusée à se souvenir de ses visites de jardins historiques et publiait une fois par jour sur LinkedIn une photographie commentée. Tour d’horizon qui prolonge les vacances d’été placées sous le signe du #CetétéjevisitelaFrance .

« Le jardin est un symbole de vie »

Emmanuelle Héran

Il est difficile de parler de jardin médiéval car aucun n’est conservé en Occident. Il y a parfois des reconstitutions mais ce ne sont pas les vrais. C’est en Orient, notamment au Maroc, que l’on peut visiter de réels jardins médiévaux. Lorsque l’on pense aux saints qui leur sont liés, deux noms viennent en tête : Saint Benoît pour qui le travail de la terre est fondamental et Saint Bernard de Clairvaux (XIIe siècle) dont l’origine de la pensée se trouve au sein des monastères de règle cistercienne. D’un point de vue iconographique, la figure du Christ jardinier devient importante dans les siècles qui suivent notamment dans les pays germaniques. La justification de travailler la terre et posséder un jardin est liée à la création de Dieu. De plus, on retrouve de manière récurrente le motif de la palissade en plessis. Il s’agit souvent d’osier ou de noisetier très souple. Après avoir été assoupli dans l’eau, il est mis à sécher puis entortillé autour de piquets. 

Un patrimoine disparu ou malmené

Les biens de l’Église sont confisqués lors de la Révolution Française avec les décrets du 2 novembre 1789 et du 9 juillet 1790. Ces biens sont aliénables et vendus pour renflouer les caisses de l’État. Cette vague de ventes s’éteint vers 1795. Les bâtiments, souvent rachetés par des industriels ou marchands de bien, sont parfois convertis en papeterie (les abbayes possèdent de grands espaces et sont souvent proches de points d’eaux et de forêts) ou dans l’industrie métallurgique comme la tréfilerie. Ces transformations sont parfois salvatrices car elles permettent de conserver l’architecture originelle dans une moindre mesure.

Prenons exemple sur l’abbaye de Fontenay (Côte-d’Or), fondée en 1118 par Saint Bernard de Clairvaux, qui est aujourd’hui la plus ancienne abbaye cistercienne conservée au monde. Presque complète, elle a été classée au titre des monuments historiques en 1862 puis au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1981. Elle comporte des jardins : un jardin des Simples (portion où les arbres médicinaux étaient plantés) et des jardins à la française créés au XVIIIe siècle, on peut voir une idée néo-versaillaise dans l’aménagement de la fontaine. Le petit côté anglais qu’il est possible de visiter a été créé vers 2004. Cette abbaye a aussi une histoire mouvementée : vendue à la Révolution Française, elle est ensuite devenue une papeterie. Puis, elle a été rachetée par la famille de Montgolfier et ensuite par une autre famille qui est toujours propriétaire. Cette dernière qui habite sur place apprécie particulièrement le jardin à l’anglaise du XXe siècle. Donc, ici l’intérêt n’est pas d’évoquer ce qui a pu être réalisé dans les siècles passés. L’avantage est que rien n’a été ajouté : il y a un dialogue entre le vert, l’architecture du XVIIIe siècle et l’architecture romane qui permet de tout bien mettre en valeur.

Le Jardin des Simples de l’abbaye de Fontenay © Abbaye de Fontenay

Un siècle plus tard, la loi Combes fait naître une seconde vague de ventes. Les congrégations religieuses ont souffert avec la loi de 1901, étant expulsées dès 1902. La loi de 1905 relative à la séparation de l’Église et de l’État est un autre coup dur. Les abbayes qui avaient été reconduites au XIXe siècle sont vidées de leurs moines et moniales du jour au lendemain. C’est un problème pour le patrimoine architectural qui n’est alors plus entretenu. Se suivent ensuite les guerres mondiales qui ont causé plein d’autres problèmes. Des initiatives naissent alors pour conserver ce patrimoine religieux. C’est le cas à l’abbaye de Vauclair (Aisne) qui a été détruite pendant la Première Guerre mondiale car elle est géographiquement proche du chemin des Dames. Après le conflit, un prêtre a eu l’idée de demander à ses scouts de dégager les ruines et un jardin y est ensuite aménagé. Ces ruines sont toujours là et les jardins sont ouverts à la visite. 

Archéologie et sources diverses pour des actes de reconstitution 

L’abbaye de Landévennec (Finistère) a été active entre le Ve siècle et 1810. Aujourd’hui propriété du département du Finistère, il ne reste que des vestiges qui sont transformés en jardinière lors d’une fête des chrysanthèmes à la Toussaint. Ces ruines deviennent une sorte de jardin car des plantations les mettent en valeur. Par exemple, la nef est remarquée par du petit buis taillé.
La suite de la visite est jardin à part entière qui est une évocation d’un jardin médiéval. Ce lieu est plus ou moins convaincant car les mignonnettes (petits cailloux) ne sont pas médiévales et le système de plessis utilisé n’est pas complet, laissant apparaitre les conteneurs en plastique. Le but ici est d’évoquer un potager du IXe siècle car, lors de fouilles menées sur le domaine, des traces de vignes, pêchers et aneth ont été retrouvées dans des couches remontant à la fondation de l’abbaye. Cela signifie que, très tôt, les moines ont cultivé leur jardin. Le but n’était pas de se mettre dans les pas du Christ Jardinier, le jardin sert aussi à se nourrir. Grâce à l’archéologie, on connait donc les essences mais pas la forme des plantations.
L’inspiration se puise donc au Moyen Âge très tardif avec comme référence le Tacuinum Sanitatis d’Ibn Butlân. Manuel de poche écrit par un médecin arabe du XIe siècle, il est très complet car il y livre tout son savoir sur les plantes. Il a été traduit en latin, des manuscrits illustrés abondent vers 1380 en Italie du Nord et il a aussi son petit succès en Allemagne. Une image est toujours présente au dessus du texte pour l’illustrer, donnant une idée de l’art de vivre au Moyen Âge tardif. Un exemplaire est conservé à la Bibliothèque Nationale de France (cote Latin 9333) et date du milieu du XVe siècle.
Donc, il y a un grand écart chronologique avec l’envie vertueuse de reconstitution d’un jardin de l’an 1000… Des traités ultérieurs permettent de savoir qu’au milieu des plessis se trouvait un arbre avec des plantes tout autour qui lui permettaient d’obtenir de la fraicheur.

Abbaye de Landévennec © Musée de l’ancienne abbaye de Landévennec

La question des sources est sensible car ce sont toujours les mêmes qui sont convoquées. Ce sont des textes, ouvrages ou encore plans. Parmi eux, un texte de Charlemagne vers 800 : un capitulaire qui avait été envoyé à ses gouverneurs dans les provinces pour dire que ce qu’il fallait faire notamment pour l’agriculture. Quant aux plans, le plus célèbre reste celui annoté de l’abbaye de Saint-Gall en Suisse qui est daté vers 820. On y voit un jardin des Simples (herbularius), un potager (hortus) et un verger (viridarium). Dans ce dernier, une alternance de tombes et d’arbres car il était aussi le cimetière. Le pommier, arbre du pêché, est placé dans un coin et personne n’y est enterré. Le cloître n’est pas signalé comme jardin alors qu’il devait être planté. 

Au sein des œuvres littéraires, les références sont le poème Hortulus de Strabon (vers 839-848) où sont citées vingt-quatre plantes et le traité d’Hildegarde de Bingen (entre 1151 et 1174). Elle avait une connaissance encyclopédique de la nature et De Plantis explore 191 plantes exotiques ou non. 

Etudier puis restaurer 

L’abbaye cistercienne de Noirlac (Cher) est devenue une manufacture de porcelaine au XIXe siècle, des bâtiments industriels y ont alors été ajoutés. Puis, elle a subi de nouvelles transformations car a été acquise par des particuliers puis par le département du Cher. Centre culturel de rencontre labellisé par l’État, des jardins y ont alors été créés. Ce qui pousse dans les jardins extérieurs est beaucoup plus naturel que ce qui est à l’intérieur du cloître. Il y avait peu de documents à leur sujet donc le paysagiste Gilles Clément a pu laisser libre cours à son imagination. L’argent ne manquant pas, une équipe s’est constituée avec deux jeunes paysagistes. L’étude menée a été faite de manière globale, au lieu de travailler par zones c’est une vision à l’échelle du territoire qui a été privilégiée. Une abbaye est un territoire système de l’économie médiévale : elles ont permis de défraîchir ces lieux avec des zones agricoles prospères et des forêts plantées. Donc, un domaine à peu près intact est lorsqu’une ferme dépend encore de l’abbaye. Pour ce cas, les paysagistes ont rétabli l’entrée historique et modifié le parcours, tout a été choisi et justifié par les règles monastiques. De nombreuses fouilles ont eu lieu pour comprendre les réseaux hydrauliques qui comportent des canalisations et des zones humides avec une rivière dont le lit a été dévié. On n’a pas forcément tiré des conclusions sur les plantations : le fleurissement bleu dans le cloitre souhaite rappeler le ciel. À l’extérieur il y a un mélange de prairie fauchée (deux fois par an) et de prairie herbacée où la nature est laissée libre mais sans plantes envahissantes, comme des orties. Ces jardins d’abbaye sont encore en travaux. 

L’abbaye de Royaumont (Oise) est une fondation de Saint Louis dont il ne reste quasiment qu’un seul pilier de l’église abbatiale. Cette abbaye a connu plusieurs histoires: elle a été vendue comme bien national à la Révolution Française puis rachetée par les Goüin, une famille d’industriels, dont le troisième du nom restaure entièrement les bâtiments sauf l’église abbatiale. Elle devient une fondation à caractère culturel avant la Seconde Guerre Mondiale puis à nouveau en 1964 avec l’appui de Malraux. Sa spécificité est la musique, elle propose donc de nombreuses activités sur ce sujet. Aujourd’hui, elle comporte quatre jardins dont un jardin des neuf carrés qui est un jardin des Simples et un verger transformé en sorte de parc à l’anglaise. Le premier, d’inspiration médiévale, a été créé par Olivier Damée et Edith Vallet en 2004 et est destiné à des expositions temporaires pédagogiques, c’est-à-dire que les plantations changent tous les trois ans. Les plantes ne se prétendent pas médiévales mais dans la manière de présenter, ils imitent les plessis et utilisent de l’osier vivant tressé, c’est-à-dire des branches d’osier plantés dans la terre qui reprennent vie et dont la coupe ne laisse que les petites feuilles du haut.

L’abbaye de Royaumont © DR Royaumont

Le cloître, entièrement reconstruit, avait déjà été refait par le grand paysagiste Achille Duchêne en 1912 qui y avait fait une sorte de jardin géométrisé avec des cyprès (selon Hildegarde, ils sont des symboles de l’éternité car leur forme fuselée crée un lien entre la terre et le ciel). En 2010 s’était alors posée la question de savoir si les restaurations devaient avoir comme base ou non ces travaux de 1912 qui englobaient aussi les autres jardins. Le potager-jardin a été restauré par Astrid Verspieren et Philippe Simonnet entre 2009 et 2014. C’est une sorte d’encyclique Laudato Si avant la lettre du Pape : il faut protéger la nature car si on continue à exploiter c’est la catastrophe. Ce jardin prend encore plus de sens désormais car l’idée avait été qu’il nécessite un entretien minimal sans arrosage et que soient utilisés le plus possible des matériaux naturels. En réalité, il est difficile d’entretien car les plantes disparaissent. C’est dans un sens contraire à l’esprit de monastère qui est le rendement dans le soucis de répondre aux besoins des moines qui vivaient en autarcie. 

Monastères en activité : gérer et sauver l’existant 

L’abbaye bénédictine de Solesmes (Sarthe) est connue pour le chant grégorien mais comporte également plusieurs jardins avec un patrimoine arboré considérable. Le cloître est très simple et étrangement rectangulaire. Quant au petit cloître, il se compose de parterres de broderies de buis taillés à ras. Le jardin à la française demande un entretien compliqué et couteux. Le parc à l’anglaise est inattendu. Il date du XIXe siècle, époque où les propriétaires privés ont voulu se mettre au goût du jour. Un jardin d’agrément ne doit pas exister dans les abbayes car le plaisir vient du travail de la terre et de la contemplation de l’œuvre de Dieu. Normalement on ne trouve pas de parcs classiques, baroques ou romantiques. Cependant ce travail peut être effectué par des personnes extérieures à l’abbaye. Dès le Moyen Âge des convers et saisonniers sont employés.

L’abbaye d’Autrey (Vosges) a une histoire très difficile. Vendue en 1791, elle devient une tréfilerie jusqu’en 1858. Elle est alors reprise par l’Église mais de nouveau confisquée avec la loi de 1905 et transformée en hospice départemental. Un séminaire s’y installe suite à son rachat en 1930 mais elle est bombardée en 1944. Les bâtiments sont donc récents et la communauté des béatitudes qui les habite a été au cœur de scandales sectaires et pédophiles. Elle a dû se réorganiser totalement. L’abbaye se compose de plusieurs jardins un peu naïfs et inventifs entretenus avec l’aide de bénévoles. Aujourd’hui, c’est le frère Syméon qui s’en occupe et organise chaque année une fête des roses. Il gère une pépinière dont la vente de plantes devient une ressource. Ce qui est intéressant, c’est qu’il refuse la mode du jardin néo-médiéval pour une forme d’inventivité extraordinaire dans un lieu en déshérence par son histoire complexe. 

L’abbaye de Sénanque (Vaucluse) est un monastère cistercien. Pureté de l’architecture médiévale romane et quintessence de la Provence avec son lavandin, elle a connu des hauts et des bas. Elle est réactivée après une période de déshérence mais la communauté ne se renouvelle pas et les moines ne sont plus que sept en 2019. Ils vivent de l’agriculture donc leurs jardins ne sont pas là pour la beauté mais pour leur utilité. Les jardins des Simples sont remplacés par des petites parcelles. Mais la vente des produits locaux n’aide pas à survivre surtout après l’effondrement d’une partie du monastère où le coût des travaux s’élevait à 2,2 millions d’euros. Un appel à mécénat a été lancé et ils ont été choisis par la mission Stéphane Bern pour la loterie du patrimoine. 

Abbaye de Sénanque © Abbaye Notre-Dame de Sénanque

On peut donc constater qu’il y a en quelque sorte un fantasme des jardins d’abbayes médiévaux. Les jardins monastiques ont eu une grande importance et le vrai jardin c’est peut-être le jardin agricole avec des moines et règles vertueuse. Ils doivent aider à l’auto-suffisance et à l’autarcie.

Pour aller plus loin :
GOUSSET Marie-Thérèse, Jardins médiévaux en France, Rennes, éditions Ouest-France, 2010.  
PERNOUD Régine et HERSCHER Georges, Jardins de monastères, Arles, éditions Actes Sud, 1996.

Publié par :Aumônerie EdL

3 commentaires sur “Jardins d’abbayes, jardins de vie(s)

  1. J’arrête de lire cet article pour y revenir avec stylo et papier pour prendre des notes. Merci bcp pour ce partage. Je suis fasciné lors de mes visites par ces espaces rarement restaurés comme à Royaumont où on aborde ce savoir à la fois esthétique, médical et alimentaire des jardins des abbayes. Quelle belle idée d’avoir ainsi commencé cette année de conférences. Merci bcp ♥️

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