L’histoire de l’art exprime ses formes artistiques à travers la rencontre de différentes cultures. Elle est communément enseignée ou connue par le biais de catégories permettant de réfléchir aux enjeux de sa création mis en perspective par des allers retours historiques. L’art, comme moyen de propagande ou de contestation, entretient un lien étroit avec la politique et la société contemporaine. 

Une artiste engagée: Adrian Piper

L’artiste engagé constitue une figure majeure et controversée de la vie politique du XXe siècle. C’est pourquoi, l’expression artistique se révèle efficace dans les stratégies de contestation et de présentation de soi. L’artiste et philosophe américaine, Adrian Piper (1948 –), intègre dans son travail les thématiques de race, de genre et d’identité. Dès sa jeunesse, elle est confrontée au regard de l’Autre et à la manière dont ce regard peut affecter la construction d’une identité. Adrian Piper prend alors sa propre existence comme support pour ses performances, ses photographies ou encore ses vidéos. Puisant son travail artistique dans son journal intime qu’elle rédige depuis ses 11 ans, elle est impliquée dans les questions féministes et antiracistes. Dans un extrait de son essai, « La Xénophobie et l’indexation du présent 1 : essai1 », elle imagine un monde sans inégalité. Un monde idéal où la vie intime des individus reste privée, un monde idéal où le racisme, le sexisme, la xénophobie n’existent pas, un monde idéal où le pouvoir n’est pas utilisé à mauvais escient. Néanmoins, « quel type d’art ferai[t-elle] dans une telle société ? » Cette dernière doit-elle être pervertie, mauvaise et inégale pour qu’émerge la création artistique ? Par l’intermédiaire de la description d’une société juste, Adrian Piper pointe du doigt l’essence de l’art. Une société parfaite ne pourrait pas engendrer de création car aucune contestation, aucune revendication, aucune polémique ne serait exprimées par l’art.

Ainsi, elle a été l’une des premières artistes, dans les années 1970, à impliquer le social et le politique dans l’art conceptuel en abordant les questions de race et de genre. Reformulant les règles de l’art et de la société, l’art contemporain se définit en se confrontant aux cadres politiques. « L’art démontre ainsi sa dimension publique et collective, politique et contestataire2. » Les mobilisations d’artistes ne sont possibles que dans la mesure où la société, depuis ses origines, est fondamentalement inégale. Comme le dit Adrian Piper, son engagement dans la création est profondément politique, dans l’optique d’un changement réel et tangible dans l’intimité du spectateur, en dehors de son appréciation esthétique3.

Lutter contre une société inégale

Dans l’extrait évoqué précédemment, Adrian Piper constate qu’une société idéale n’entraînerait pas de domination masculine. Les hommes et les femmes seraient égaux socialement et politiquement sans que des actes aussi inhumains que les agressions, les insultes, la violence ou le viol existent. Toutefois, nombres de travaux artistiques s’appuient sur l’envahissement de l’intimité féminine pour dénoncer tous ces actes. En mars 1989, Barbara Kruger reprend Untitled (Your body is a battleground) pour une affiche liée à la manifestation « pro-choice » ayant lieu à Washington pour la défense des droits des femmes ainsi que de l’avortement. Les mots et les images utilisés par l’artiste fusionnent les mondes commerciaux et artistiques : leurs résonances critiques bousculent les hiérarchies culturelles. Le visage de la femme, divisé en expositions positives et négatives, marque une fracture sociale. Le message connecte le corps physique du spectateur aux conditions féminines contemporaines. Cette affiche, même si son origine est liée à un contexte précis, peut s’inscrire dans une intemporalité historique.

En 2018, dans son œuvre En la piel del otro, Pilar Albarracin, accompagnée de plusieurs femmes espagnoles et françaises vêtues d’une robe de Flamenco, déambule dans les rues de Paris pour venir s’allonger sur le sol du Musée Picasso. Créant un immense tapis de corps colorés et inertes, elle met en relief la condition de la femme dans le prisme des traditions qu’elle souhaite faire évoluer. Un geste marquant qui évoque non seulement la force de la femme pour faire barrage mais aussi ces traditions ancestrales qui conditionnent l’image de la femme, dans un pays machiste comme l’Espagne. Malgré ces inégalités parcourant les siècles et les sociétés, il est indéniable que le manque de liberté engendre une création artistique puissante. L’art se confronte à la dure réalité mais il doit être saisi comme relevant de faits sociaux et politiques. Par conséquent, les citoyens doivent, eux aussi, s’emparer d’une place active dans la question politique et artistique proposée par les artistes.

1Adrian Piper, « La Xénophobie et l’indexation du présent 1 : essai », dans Adrian Piper, textes d’œuvres, Villeurbanne, 2003, p. 98-99.

2Justyne Balasinski, Lilian Mathieu, « Art et contestation », dans Olivier Fillieule, Dictionnaire des mouvements sociaux, Paris, 2020, p. 68-73.

3Elvan Zabunyan, « Did you hear what they said? Historicité et actualité dans les œuvres d’Adrian Piper et de Renée Green », Perspective, 2, 2015, p. 181-187.

Publié par :sophiebld

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