C’est une anecdote quasiment inconnue dont a fait part le dramaturge français Sacha Guitry (1885-1957) en 1954 lors d’une intervention à l’ORTF. Proche de Claude Monet bien qu’il aurait pu aisément être son fils, il était introduit dans le groupe des rares amis intimes du père de l’Impressionnisme aux côtés d’Octave Mirbeau et Georges Clemenceau.

Image à la une : Nymphéas : Les Nuages, 200 x 1275 cm, Musée de l’Orangerie.

Un rêve personnel à exaucer

Même s’il est difficile d’établir le commencement exact de son travail sur les Nymphéas par le glissement progressif de ses sujets de paysage, il est admis que Claude Monet a débuté la réalisation de ses séries de Nymphéas vers 1900, environ sept ans après l’achat de son terrain à Giverny. Ses premières versions furent exposées en novembre 1900 à la célèbre galerie d’avant-garde Bernheim-Jeune. Il s’agit de formats de taille moyenne, bien différents des huit Nymphéas monumentaux, visibles au Musée de l’Orangerie, qui mesurent tous deux mètres de hauteur et entre six et plus de douze mètres de longueur.

Nymphéas : Reflets verts, 200 x 850 cm, Musée de l’Orangerie.

Le début de la supercherie

Sacha Guitry raconte que le peintre aurait fait preuve d’imprudence en confiant à Gustave Geffroy en 1909 son plus grand rêve artistique, alors qu’une oreille indiscrète surprit cette échange. Il lui confia son idée de « transposer le thème des nymphéas le long des murs ». Cet indiscret apprit que Monet, désormais reconnu et riche, convoitait la réalisation d’une huitaine, voire d’une douzaine de toiles aux dimensions exceptionnelles représentant le bassin de nymphéas aménagé dans sa propriété de Giverny, à différentes heures de la journée. Néanmoins, le peintre n’osait se lancer dans ce projet titanesque au regard du prix exorbitant et de la durée interminable de réalisation qu’entrainerait cette entreprise.

Étang artificiel du domaine de Claude Monet à Giverny. ©Flickr

En 1914, une audacieuse Américaine se rendit au domicile du peintre. Ce dernier s’était levé du bon pied et à peu près disposé à l’accueillir, ce qui n’était pas la coutume de cet ermite très convoité mais peu approché par ses admirateurs. Cette inconnue se présenta comme une riche amatrice d’art et lui confia qu’elle avait appris dans un journal le désir ambitieux de l’artiste. Elle lui exprima alors son souhait de le voir assouvi en faisant construire à Los Angeles un immense salon décoré de dix immenses toiles du peintre français. Claude Monet, émerveillé de cette proposition qui tombait à pic, ne pouvait rêver mieux : une riche commanditaire voulait enfin financer son projet et l’aménager dans un lieu dédié. Les planètes s’alignaient-elles en sa faveur ?

Les deux s’accordèrent pendant un après-midi sur le prix, les dimensions précises des œuvres et la date butoir de leur achèvement. Un contrat oral conclut cette entrevue et Monet semblait avoir fait une bonne affaire. Seulement, comme le dit la locution latine, « verba volant, scripta manent » (les paroles s’envolent, les écrits restent) ; et la valeur de cet accord s’évanouit aussitôt que l’Américaine quitta les lieux.

La concrétisation, coûte que coûte

Monet, emporté par l’enthousiasme de cette commande inouïe, commanda des toiles, fabriquées sur mesure, et fit réaliser des pinceaux personnalisés. Il fit construire durant l’été 1915 un nouvel atelier dans son domaine de Giverny, suffisamment grand pour y accueillir les grands panneaux. Ce bâtiment fut doté d’un éclairage zénithal afin de sublimer le rendu lumineux des œuvres.

Nymphéas : Le matin clair aux saules, 200 x 1257 cm, Musée de l’Orangerie.

Notons que Monet n’était pas particulièrement attaché à la valeur de ses toiles s’il n’en était pas satisfait : en 1908, il taillada et déchira quinze de ses toiles qu’il ne jugea pas suffisamment belles, causant la perte d’un patrimoine artistique évalué à 100 000 $ à l’époque et deux millions de dollars aujourd’hui. À la suite de la commande de l’ensemble des monumentaux Nymphéas, ses amis Clemenceau, Mirbeau et Guitry, contents de cette avancée, ne dissimulèrent néanmoins pas leur doute quant à ce mécénat nullement officialisé par quelque contrat et pourtant d’une si grande valeur artistique et financière.

Les trois collègues découvrirent alors la supercherie via un hebdomadaire new-yorkais qui révélait la cynique vérité : l’Américaine était en fait une journaliste qui prétexta cette fausse commande pour approcher le célèbre peintre, se vanter de lui avoir parlé et de l’avoir photographié dans l’intimité de son jardin. Cette charmante personne avait donc manipulé le peintre en jouant sur son ambition personnelle dans le but de satisfaire un orgueil journalistique immoral.

Il ne serait pas étonnant que les préoccupations personnelles du peintre aient affaibli ses capacités de jugement lors de sa négociation avec l’effrontée journaliste. Alice, l’épouse de Monet d’un second mariage qui eut lieu en 1892, développa une maladie à partir de janvier 1909 et sa santé ne fit que décliner jusqu’à son décès en 1911. Malgré son grand succès professionnel, Claude Monet était donc un homme de plus en plus inquiet et triste.

Les mois passèrent et le peintre poursuivit son entreprise malgré un moral en dent de scie, entre abattement et enthousiasme. Veuf, la santé de Claude Monet se détériora également et une double cataracte lui fut diagnostiquée à partir 1912 : on devine d’ailleurs peu à peu son handicap visuel à travers ses œuvres.

Nymphéas : Reflets d’arbres, 200 x 850 cm, Musée de l’Orangerie. ©Flickr

Sacha Guitry souligne le silence mutique et digne de Claude Monet face à cette odieuse tromperie. Pas tout à fait découragé par cette immense déconvenue, le peintre, qui avait déjà réalisé quatre Nymphéas en pensant satisfaire cette commande lorsque la supercherie fut dévoilée, décida de continuer le projet malgré tout. Son envie artistique avait pris le dessus sur la déception humaine. Il peignit les quatre dernières toiles, déterminé, mais définitivement muet au sujet du mensonge primordial qui avait lancé cette production. Néanmoins, la fougue artistique ne suffisait à estomper son orgueil blessé, sa mélancolie, et, il faut le dire, la honte de s’être tant fourvoyé.

Le geste du Tigre

C’est alors que son vieil et fidèle ami Georges Clemenceau intervint et que débutait une histoire plus connue : celle de l’obtention par l’État, à l’initiative du Tigre et au lendemain de l’armistice de 1918, des grands panneaux peints du maître de l’Impressionnisme.

Pour accueillir les grands panneaux des Nymphéas, Clemenceau et Monet optèrent initialement l’Hôtel Biron qui abrite aujourd’hui le musée Rodin ; mais c’est finalement l’actuel Musée de l’Orangerie qui fut aménagé pour recevoir l’ensemble. Dans le respect de la conception artistique, on y perça des baies zénithales afin de reproduire la lumière de l’atelier de Giverny. Claude Monet avait souhaité dès le début du projet d’installer ces grands panneaux dans une salle circulaire, mais l’installation finale futs conçue dans une scénographie elliptique. Il s’agissait du dernier projet de sa vie, et probablement le plus ambitieux. Malheureusement, Claude Monet n’a jamais pu visiter cet espace, ouvert au public en 1927 seulement quelques mois après son décès le 5 décembre 1926.

Nymphéas : Reflets verts, 200 x 850 cm et Nymphéas : Matin, 200 x 1275 cm, Musée de l’Orangerie. ©Flickr

Retrouvez ici les entretiens de Sacha Guitry à l’ORTF (l’anecdote sur Claude Monet à partir de 21:12). Ici, plus d’informations sur les œuvres du Musée de l’Orangerie.

Publié par :Elvire Stévenard

Étudiante en histoire de l'art et en archéologie à l'École du Louvre Rédactrice en chef de Florilèges, web-journal culturel étudiant

2 commentaires sur “La commande des Nymphéas de l’Orangerie, histoire d’une supercherie

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