« Pour plonger dans la flamboyance des années 1920 en France, il n’y a guère de lecture plus évocatrice que celle de l’autoportrait de Man Ray », Olivier Gabet, directeur du Musée des Arts Décoratifs de Paris. Découvrez l’exposition Man Ray et la mode au musée du Luxembourg du 23 septembre 2020 au 17 janvier 2021.

L’audacieux Monsieur Man Ray, portraitiste des années folles

Né à Philadelphie sous le nom de Emmanuel Radnitsky en 1890, cet immense artiste deviendra le témoin des évolutions qui ont marqué le vingtième siècle. Après des études de dessin dans la très prestigieuse École Moderne de New York, Man Ray trouve un emploi dans le monde de la publicité. Il déclare plus tard au sujet de ses études et expérimentations qu’il « considère la caméra et le pinceau comme des instruments équivalents à la machine à écrire d’un écrivain ». 

Photographie du modèle Lee Miller par Man Ray.

Les gravures de mode selon Man Ray 

À cette époque de l’entre deux guerres, la presse écrite se démocratise, ainsi que la diffusion des dernières tendances. Man Ray collabore avec des magazines de mode tels que Vogue dès 1924, Vanity Fair ou Harper’s Bazaar vers 1934 car les magazines accordent une place croissante à la photographie, très appréciée des jeunes femmes. Ses photographies sophistiquées séduisent les grands magnats de la presse internationale, Carmel Snow et Alexey Brodovitch voient en lui un photographe hors du commun et novateur.

Les tenues en vogue dans les années 1920 prônent une allure sportive et sobre (« afin de mener une vie à toute allure ») ; les années suivantes, la bienséance est de mise. Il est alors primordial d’adapter sa tenue en fonction des circonstances. Les recommandations qui figurent dans la presse prônent des règles de convenance, certains pourraient y voir de nombreuses injonctions dissimulées en conseils.
Cependant, certaines figures du milieu de la mode vont à l’encontre de ces normes. Adepte du détournement et de la provocation, Elsa Schiaparelli crée des tenues excentriques et irrévérencieuses. 

Les créations de Gabrielle Chanel au début des années folles.

Elle défie les conventions de son époque en choisissant des couleurs vives (le fameux « rose shocking »). C’est une personnalité mondaine,  fréquemment photographiée lors d’événements auxquels elle assiste. Elle évolue dans les mêmes cercles que ceux fréquentés par Man Ray et côtoie d’illustres artistes tels que Cocteau ou Dali. Une rivalité croissante s’instaurera entre Elsa Schiaparelli et Gabrielle Chanel, qui impose un style bien plus classique, des coupes plus sobres, préférant le noir élégant aux couleurs vives et éclatantes. Ces deux femmes partagent pourtant une certaine audace, un désir d’indépendance et d’affranchissement.

Man Ray consacre une partie de son œuvre à la représentation des créations de Chanel, portées par de riches clientes. On assiste alors à une évolution des coupes des robes ; elles deviennent à l’aube des années 1930 plus près du corps, inspirées de l’Antiquité classique, fluides, elles conservent une certaine sobriété et font des femmes qui les portent de véritables « sculptures vivantes ». 

Les Larmes, 1932, le cadrage est inhabituel, audacieux, elle n’est d’ailleurs pas signée par son auteur.

Les Larmes était à l’origine destiné à illustrer une publicité pour un mascara, le Cosmecil, en vogue à l’époque ; le slogan pour le moins audacieux était alors « pleurez au cinéma, pleurez au théâtre, riez aux larmes sans crainte pour vos yeux ». 

Cette photographie perd peu à peu sa fonction première, commerciale, pour devenir une véritable œuvre d’art reconnue dans les « Cahiers d’Art » en 1934. Elle illustre les parallèles existant entre le milieu publicitaire, les prémices de la société de consommation et le monde de l’art, un exemple populaire de ces mises en scène imaginatives. On peut considérer que Man Ray a appliqué à la mode sa vision onirique de la réalité à la photographie de mode.

Les nombreuses muses de Man Ray

Man Ray se rend à Paris dès 1921 suite à ses tentatives infructueuses d’instaurer le mouvement dada à New York. Il prend pour modèle des femmes du monde, des femmes de caractère, tout d’abord la remarquable Kiki de Montparnasse, dont il tombera éperdument amoureux.  Kiki est surnommée « la Reine de Montparnasse » , elle chante aussi dans le célèbre cabaret du « Boeuf sur le toit », lieu choisi par Man Ray  pour exposer ses photographies. C’est grâce au portrait mondain que Man Ray commence à s’intéresser à l’univers de la mode.

Nous pourrions également citer Peggy Guggenheim, la jeune héritière américaine, distinguée, qui côtoya l’avant-garde parisienne et comptait parmi ses amis Marcel Duchamp, Constantin Brancusi et John Holms entre autres. Man Ray l’immortalise à de nombreuses reprises, notamment avec la robe de Paul Poiret au début des années 1920. Cette femme audacieuse sera à l’origine de nombreuses tendances. Adolescente, elle décide par exemple de se raser les sourcils afin de surprendre ceux qui l’entourent. Elle se permet de nombreuses excentricités, mais demeure fidèle à ces valeurs et sincère avec ceux qui l’entourent, les soutenant quoi qu’il advienne.

Peggy Guggenheim participe grandement à la renommée de certains des plus grands artistes du XXe siècle en tant que grande mécène et collectionneuse, fascinée par l’art moderne. Elle sauve de nombreux artistes lors de la Seconde Guerre mondiale : Marc Chagall, Marx Ernst et Fernand Léger. Elle contacte le musée du Louvre dans le but de préserver les chefs d’œuvre qu’elle détient, mais l’institution refusera, déclarant que sa collection est « sans valeur ». Elle fonde une galerie à New York en 1942 puis obtient son propre pavillon à la prestigieuse Biennale de Venise.

Peggy Guggenheim photographiée par Man Ray en 1924, tirage par contact, elle est représentée revêtue d’une robe du couturier Paul Poiret dite « à l’orientale », une tunique de satin broché de motifs persans brodés de perles et d’une jupe lamé d’or, associée à un turban de Vera Stravinski.

Man Ray prend également pour modèle des femmes du monde telles que la célèbre Comtesse de Beauchamp ou l’égyptienne Nimet Eloui Bey. 

Les années 1930 marquent aussi une évolution dans le choix de ses thèmes de prédilection ; Man Ray passe du portrait à la photographie de mode.  Les coupes de cheveux se raccourcissent se renforce alors le phénomène de la « garçonne ». La lingerie se réduit au minimum, la mode se veut minimaliste. Pour sortir le soir, les jeunes femmes adoptent des robes à la longueur inégale et se maquillent davantage que leurs aînées, à toute heure du jour : c’est le début d’une certaine forme d’émancipation, qu’accompagne Man Ray. Il peut être vu comme l’ambassadeur de ce mouvement novateur, il a accompagné, avec son objectif et sa patience, les mœurs changeantes, le vent de renouveau qui soufflait sur la jeunesse créative de l’époque. Man Ray au cours de sa carrière emploie différents types de tirage, parmi lesquels le tirage par contact (ou remplacement du négatif), le tirage original effectué directement par l’auteur. Le tirage d’époque est produit à une date proche de la prise de vue à l’inverse du tirage tardif, qui comme son nom l’indique, est produit de nombreuses années après la réalisation de la prise de vue. 

Man Ray a une influence certaine sur les autres artistes et son œuvre s’inscrit dans la postérité. « Je ne me rendais pas compte à quel point Man Ray avait compté dans la formation de mon goût. C’est par les réactions que j’ai compris combien son surréalisme était en moi et continue de l’être. » déclarera Martin Margiela, créateur de mode ainsi que plasticien, dans le travail est aujourd’hui reconnu par delà le monde.

Man Ray et le surréalisme

Après une rencontre décisive avec Marcel Duchamp, Man Ray réalise parallèlement ses premières reproductions photographiques à la Daniel Gallery à New York . Il impose rapidement son style reconnaissable entre mille. C’est sur les conseils de son ami Marcel Duchamp qu’il se rend à Paris. Il participe dans les années 1940 à l’exposition internationale du surréalisme, et photographie tous les mannequins exposés. Il sait habilement allier les expérimentations quelque peu « dadaïstes » avec la photographie de mode. Man Ray multiplie les techniques photographiques et était notamment un adepte du photomontage, de la vue plongeante, de la surimpression, qui consiste à superposer plusieurs éléments lors de la prise de vue et du tirage. Ce n’est qu’à la fin de sa vie qu’il s’intéresse à la photographie en couleur.  

Le photomontage permet d’établir de nombreux liens entre Man Ray et le mouvement du surréalisme et se compose d’éléments photographiques découpés, détournés, souvent associés à des ajouts typographiques ou peints. Le photomontage devient rapidement un moyen de revendication politique à l’aube des années 1930 et se diversifie dans la presse américaine. On peut remarquer également l’approche cubiste de certaines de ces œuvres, dans le domaine de la peinture ; des paysages aux constructions géométriques. il fréquente les réunions du cercle formé par la « Société des artistes indépendants ».

Cette exposition nous permet de prendre conscience de l’ampleur et de l’importance qu’a eu Man Ray sur le milieu dans lequel il évoluait et à travers lui dans la société toute entière. « Man Ray représentait une voie nouvelle vers un autre monde dans lequel la mode viendrait des États-Unis, où les vêtements auraient autant d’importance que l’image non davantage […] la seule possibilité serait d’accepter la modernité et d’avancer vers l’avenir. » Cette citation de Donatien Grau illustre l’héritage que nous laisse Man Ray. C’est indéniablement un artiste qui a marqué son temps, qui a su refléter l’image d’une époque révolue. Son œuvre superbe est un témoignage qui permet de préserver ces moments, si bien qu’il est difficile en quittant les lieux de ne pas éprouver une certaine nostalgie à l’idée de ne pas avoir connu ce temps.

Sources :

Exposition organisée par la Réunion des musées nationaux – Grand Palais et la Ville de Marseille, Commissaire général : Xavier Rey, directeur des musées de Marseille
Commissaires scientifiques : Alain Sayag, conservateur honoraire au Musée national d’Art moderne ; Catherine Örmen, conservateur, historienne de la mode

Vidéo de présentation de l’exposition.

Publié par :olgakolobov

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