Le réalisateur Sébastien Lifshitz propose au public un documentaire véridique et pourtant poétique sur deux adolescentes : leurs études, leurs angoisses, leurs expériences. Pendant cinq ans, ce dernier capture les moments du quotidien d’Emma et Anaïs, deux jeunes filles très différentes et très proches, filmées de 13 à 18 ans, du brevet jusqu’au bac. Premières fois, conflits familiaux, amitiés, examens, choix d’études…  Un éventail de sujets très large visant à dresser un portrait complet de ces adolescentes dans la fleur de l’âge.

Ce qui interpelle d’emblée, c’est le format du documentaire. Les choix de mise en forme du récit sont originaux et doivent être relevés. Le temps est un outil, le documentaire s’étend sur cinq ans. C’est un parti pris étonnant, difficile et risqué, mais tout est très bien mené, sans aucune dichotomie entre le début et la fin du film : la même posture est adoptée pendant ces cinq ans.

D’ailleurs, le visionnage est très fluide, le montage est excellent : sans aucune longueur, un échantillon toujours large d’images et d’expériences pour chacune de ces cinq années est proposé. Le réalisateur préfère la vérité à la mise en scène, aucun regard caméra au sein du film, une conscience du tournage qui est imperceptible. Sébastien Lifshitz s’efface totalement, il refuse le jeu d’acteur et prône le naturel des jeunes filles. Il dit d’ailleurs dans une interview pour France Culture le 8 septembre 2020 : « Au début elles voulaient m’offrir un personnage fantasmé d’elles-mêmes. Mais très vite au bout de deux trois heures, elles sont épuisées par ce jeu et le naturel revient, et c’est là où pour moi le film commence ».

Aussi et surtout, ce qui est remarquable avant tout, c’est la posture du réalisateur. Les avis, les jugements, l’imaginaire de Sébastien Lifshitz sont imperceptibles dans Adolescentes. Les images ne sont pas teintées du regard de l’adulte sur l’adolescence. La réalité proposée n’est pas biaisée. Rien n’est déplacé, aucune impression de voyeurisme ne s’immisce, même lorsque l’intimité des soirées lycéennes est affichée à l’écran. Le film est une magnifique fenêtre ouverte sur une période de vie, sans déformation ni connotation.

Anaïs @advitam @sebastienlifshitz

Adolescentes n’est pas seulement un échantillon d’une période de vie, le documentaire est aussi le portrait d’une génération. Les modes vestimentaires, les expressions de langue, les chansons populaires permettent à un public de 20 ans de se reconnaître dans ces jeunes filles. Le réalisateur parvient à capturer l’atmosphère des années 2010. Les « décors », les « costumes » sont une piqure de rappel de nos propres accoutrements, ce qui renforce notre proximité avec les actrices.

Mais, aussi et surtout, ce sont les traumatismes de notre génération qui apparaissent à l’écran. La violence des attentats est matérialisée dans le reportage par des images d’archives des attaques de Charlie Hebdo et du Bataclan. Les vidéos diffusées par les chaînes d’informations apparaissent alors, elles glacent le sang et nous rappellent avec effroi que le film projeté n’est pas une fiction. Les réactions, la peur, la mobilisation, le sentiment d’unité face à l’horreur sont ensuite mis en images et rendent compte de l’impact de ces drames sur les lycéens et sur l’ensemble de la génération. Encore une fois, le spectateur de 20 ans est confronté à sa propre expérience et observe un miroir de ses souvenirs.

Emma et Anaïs, @advitam @sebatienlifshitz

Enfin, Sébastien Lifshitz immisce la question sociale avec justesse. Le thème du déterminisme social est proposé sans être imposé, il est esquissé sans devenir omniprésent, sans entacher la vérité. Emma et Anaïs sont, effectivement, deux jeunes filles très différentes. La première est issue de la moyenne bourgeoisie, ses parents sont fonctionnaires et apparaissent intransigeants face à la réussite scolaire. La seconde vient d’un milieu populaire, ses parents ont arrêté l’école à 13 ans, et en obtenant son bac elle est fière de se qualifier comme la plus diplômée de la famille. Au cours de ces cinq années, les choix de vie qu’elles font semblent confirmer ce déterminisme social. Emma se dirige vers un bac général et des études longues, Anaïs vers un bac professionnel et une professionnalisation rapide. Leur éloignement est progressif, leurs loisirs et leurs amis diffèrent petit à petit. Toutefois, aucune exagération de la part du réalisateur ne peut être relevée, Sébastien Lifshitz refuse les analyse mal venues avec raison afin de proposer un témoignage juste et toujours proche de la vérité.

Anaïs et Emma, @advitam @sebastienlifshitz

Représenter l’adolescence est un défi colossal. Le pari est toutefois réussi grâce à un réalisateur qui attache une importance primordiale au fait de regarder, dappréhender l’altérité, mais surtout, qui tend à la comprendre avec une grande sensibilité.


Adolescentes est en salles depuis le 9 septembre et pour quelques semaines, n’hésitez pas à vous y rendre.

Elise Hudelle

Publié par :elisehudelle

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