Encore aujourd’hui méconnu, Jean Besancenot (1902-1992) a peint, photographié, décrit les costumes et parures des populations rurales dans le Maroc des années 1930. Formé à l’Ecole nationale des arts décoratifs de Paris et au musée de l’Homme, où il suivait les cours d’ethnologie de Marcel Mauss, il nous a laissé un témoignage précieux de ces populations, pour certaines photographiées pour la première fois. Son travail est actuellement exposé au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme à Paris.

Qui était Jean Besancenot ?

Besancenot réalise trois premiers voyages au Maroc entre 1934 et 1936 avant de s’y installer définitivement en 1939. Entre temps, il a monté une première exposition intitulée Type et costumes du Maroc. Elle est bientôt suivie par la publication de Costumes et types du Maroc. Ouvrage illustré de soixante gouaches reproduites en fac-similé et en camaïeu (1942) et une exposition avec Christofle (1947).

En parallèle à ses recherches, Besancenot continue son activité artistique. Il conseille le cinéma, et réalise notamment les peintures de la galerie Majorelle du célèbre hôtel La Mamounia à Marrakech. L’indépendance du Maroc le fait revenir en France en 1957. Après avoir cédé ses derniers tirages et l’ensemble de ses négatifs à l’Institut du monde arabe (IMA), il finit par décéder dans la pauvreté à 90 ans.

Jean Besancenot (au centre) dans le Moyen-Atlas
Jean Besancenot (au centre) dans le Moyen Atlas, Maroc, v. 1934-1937. Photographie présentée dans le cadre de l’exposition, crédits : musée du quai Branly Jacques Chirac

L’exposition, qui se déroule dans les salles basses du musée, est organisée autour de trois espaces : une présentation de Jean Besancenot et de la présence des Juifs au Maroc; les costumes et parures citadins; et les costumes et parures ruraux. Le tout suit une progression géographique, où l’on avance de région en région avec une carte du pays sous le protectorat français :

Carte du Maroc en 1935
Carte du Maroc en 1935 avec les localités représentées dans l’exposition

Les Juifs du Maroc

Présentes au Maroc depuis l’Antiquité, les communautés juives sont installées dans tout le pays. L’exposition met particulièrement l’accent sur 4 grands ensembles régionaux du sud marocain, là où les populations sont principalement rurales. Dans la région du Souss, de Tafilalet, la vallée du Draa ou celle de Dadès, Jean Besancenot sera souvent un des premiers Européens à les rencontrer.

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Si la majorité de ses prises de vue portent sur le costume féminin, c’est parce que Besancenot juge que le costume juif rural masculin « n’offre pas de différence selon les régions. Les hommes juifs portent la djellaba et également le manteau à capuchon dit selham qu’on leur superpose. Et l’akhnif n’est qu’un selham noir, d’un beau tissage joliment décoré ».

Pourtant, malgré ce dédain affiché, le travail de Besancenot nous renseigne sur un trait particulier de l’habillement masculin juif : le port de l’aknif, un burnous en poil de chèvre, retourné. L’exposition précise que les Juifs étaient tenus de le mettre à l’envers.

Très intéressé par les évolutions stylistiques et les rapprochements qu’il peut faire entre les costumes et parures des différentes régions, les photographies de Jean Besancenot sont toujours accompagnées de descriptions détaillées, parfois à même le cadre :

Jean Besancenot, Bracelet de musiciennes du sud marocain

« Détail des bracelets typiques du Sud marocain occidental ici portés par les femmes Juives d’Agadir-Tissint. Une paire de bracelets d’origine citadine s’y ajoute. » Jean Besancenot

Au travers d’un corpus de plus de 1800 images, Jean Besancenot décrit les costumes, les parures, des plus populaires à ceux qui disparaissent.

Son travail se teinte d’urgence : face à l’industrialisation du pays, les costumes se transforment rapidement. Il n’est pas rare de croiser dans ses descriptions que tel costume ou bijou a presque totalement disparu. Au travers de ses dessins et photographies, le travail de Besancenot prend une autre dimension et devient le témoignage d’une période révolue.

Détail de Jean Besancenot, Deux jeunes femmes vêtues en drapé blanc, Kelaat M'Gouna, vallée du Dadès

« C’est un ornement que l’on ne trouve que là, bijou offrant à lui seul un sujet d’étude passionnant. Ce diadème ancien n’existe plus qu’à une douzaine d’exemplaires entre les deux mellahs de Kelaat M’Gouna et Tiilit. Seules quelques familles riches les possédaient encore. » Jean Besancenot

Art et Ethnologie

Pour parler de son travail, l’exposition fait le choix très judicieux de partager une interview radiophonique de Jean Besancenot sur France Culture. On y découvre les difficultés qu’il a pu rencontrer : lutter contre l’importante exposition lumineuse qui rendait son reflex inopérant, la difficulté d’approcher une société de femmes alors qu’on est un homme, mais aussi ses réflexions sur la mise en scène de ses photographies.

Formé à l’ethnographie, Besancenot n’en reste pas moins un artiste. Il « compose une image » comme il le dit, quitte à devoir se séparer du décor. Alors qu’il désire photographier le costume des mariés de l’oasis d’Erfoud, ses contacts locaux lui présentent une toute jeune fiancée d’à peine douze ans. Quand Besancenot demande à voir son mari, on lui précise qu’il est âgé d’une bonne quarantaine d’années et a déjà des enfants… Jean Besancenot demande donc à ce qu’on lui amène un garçon adolescent que les marieuses habilleront pour l’occasion.

Jean Besancenot, Sarah Abehassera et Messaoud Assouline
Jean Besancenot, Sarah Abehassera et Messaoud Assouline

C’est l’histoire que raconte cette photographie retrouvée par Hannah Assouline, l’une des commissaires de l’exposition, et la propre fille du garçon portraituré. Alors que le soleil déclinait et que les photographies n’étaient toujours pas prises, Besancenot se décide à ne pas chausser son petit modèle Messaoud Assouline pour aller plus vite. Comme il le racontera ensuite à sa fille, Messaoud Assouline affiche une mine triste car il a une immense honte de se présenter sans chaussures…

Jean Besancenot, Messaoud Assouline
Jean Besancenot, Messaoud Assouline, gouache

Vous pouvez retrouver l’histoire de cette photographie dans le film de 8 minutes présenté dans le cadre de l’exposition, et mis gratuitement en ligne par le musée :

On y va ?

Située dans le très bel hôtel particulier de Saint-Aignan, dans le Marais, l’exposition réunit pour la première fois les travaux de Jean Besancenot. Claire et didactique, vous y découvrirez comment travaillait cet artiste méconnu dont l’œuvre constitue un témoignage rare des communautés juives marocaines aujourd’hui disparues. A voir ! 

Envie d’en savoir plus ?

Si la bijouterie et les costumes du Maroc vous intéressent, je vous conseille vivement deux ouvrages des époux Rabaté et André Goldenberg qui présentent un panorama richement illustré des parures marocaines.


A voir jusqu’au dimanche 2 mai 2021 au musée d’art et d’histoire du Judaïsme (Paris)

Entrée gratuite sans réservation

Commissaires : Hannah Assouline et Dominique Carré


Publié par :Célia Bellache

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