« Soleils noirs », titre poétique pour l’actuelle exposition du Louvre-Lens qui se termine le 25 janvier 2021. Une histoire de la couleur en quelques œuvres et quelques heures pour les plus attentifs aux détails de l’exposition. Une thématique faisant écho à l’emplacement même du musée : le site d’une ancienne mine. Le soleil des mineurs était noir, c’est une sorte d’hommage à ces Hommes passant leurs jours et leurs nuits sous terre qui nous est proposée avec l’apport de l’Histoire de l’Art. 

Le visiteur est accueilli par un fossile houiller conservé au Centre Historique Minier de Lewarde. Retour au début de l’Histoire et au plus profond de la Terre. Ensuite, les œuvres s’enchainent : archéologie, arts graphiques, peinture, arts populaires… La pluralité caractéristique des expositions du Louvre-Lens est encore présente et reste un point positif de cette exposition. On vogue entre les thèmes dans des espaces très aérés (ce qui est plutôt pratique en ces temps de crise sanitaire afin de respecter les distances conseillées), une muséographie simple et efficace. Les couleurs s’adaptent aux œuvres pour créer une ambiance unique : la lueur vient des plafonds très clairs et déversant la lumière sur les espaces, les murs ont des teintes sombres, telle l’aubergine, qui mettent cependant les œuvres en valeur. Un changement radical s’opère avec les salles consacrées à l’art contemporain mais nous y reviendrons plus tard. 

Les thèmes s’enchainent et on a parfois du mal à comprendre la suite logique. C’est le petit bémol, chaque thème est unique et on ne comprend pas le cheminement exact. La médiation écrite aide à la compréhension des œuvres, les cartels développés sont nombreux et permettent de saisir l’œuvre : mais l’œuvre de manière unique et non pas l’ensemble du parcours. On comprend qu’il y a un petit cheminement chronologique avec une fin sur l’art réalisé de nos jours. Mais pour les personnes qui ne maitrisent pas la chronologie artistique, la période moderne et le XIXe siècle se mélangent. Cette exposition pourrait plutôt se définir comme une découverte des œuvres en lien avec la couleur noire de manière organique ou symbolique mais surtout pas une histoire de la couleur comme Michel Pastoureau a écrit. On apprend des choses, notamment sur les Hauts-de-France, mais ce n’est pas un savoir universel de la couleur qui est proposé. C’est un parti-pris qui est à double tranchant selon le visiteur. 

Le parcours enfant est encore une réussite. Des cartels proches de ceux que les parents lisent à une hauteur plutôt correcte avec une petite araignée d’Odilon Redon comme symbole. Ses grands yeux la rendent sympathique et les quelques lignes qu’elle présente deviennent attrayantes, donnant envie, même aux adultes, de s’y plonger pour prendre un autre regard. En ces temps de crise sanitaire, les audio-guides distribués par les musées ne sont pas forcément une solution. Il est alors possible de scanner un QRCode présent sur certains cartels afin d’obtenir un commentaire audio. Cela nécessite un téléphone cellulaire avec accès internet et écouteurs, mais cela peut attirer les jeunes générations qui ont souvent ces dispositifs avec eux. C’est donc une médiation écrite en trois temps qui est proposée au visiteur, dont le dernier permet de s’ouvrir vers de l’audio.

À la découverte des matériaux et techniques de création

Encore une fois, les techniques de création ne sont pas oubliées. Une salle faisant une pause au sein du parcours des œuvres se compose d’extraits de films d’un côté et découverte des matériaux qui peuvent composer les expôts de l’autre. Sous vitrine, des échantillons utilisés par les artistes pour leur création. Ils sont accompagnés de vidéos au graphisme simple et efficace pour comprendre au mieux la manière dont ils peuvent être utilisés. Ce système est de plus en plus répandu dans les musées, on a souvent le cas au Louvre-Lens ou à la Petite Galerie du Musée du Louvre. On essaye de découvrir les dessous des œuvres et donner une autre idée de l’histoire de l’art car les sciences sont indissociables de cette discipline pour mieux comprendre la manière dont l’artiste crée donc l’œuvre réalisée. 

Les œuvres présentées mêlent plusieurs catégories, permettant de rythmer le parcours et que chaque visiteur puisse y trouver son goût. Pièces de mode, objets religieux, sculptures, gravures… Le choix est large. Petits extraits photographiques

La Grande Ombre (1901-1904) de Rodin au sein des salles
Présentation des Le Corbeau (1882) et L’Araignée (1887) d’Odilon Redon avec Le Loup et les brebis d’après Les Fables de Jean de la Fontaine (1868) de Gustave Doré et Paul Jonnard
La Vierge à l’Enfant dite Vierge nautonière (1803) de la Basilique Notre-Dame-de-l’Immaculée-Conception de Boulogne-sur-Mer
Le philosophe Platon (1630) de José de Ribera présenté à côté de Ultimate Painting Nº6 (1960) de Ad Reinhardt
Entre mode, peinture et films.

Parmi ces salles de la première moitié de l’exposition se trouvent quelques œuvres d’art contemporain. Certaines permettent d’éclairer le parcours en faisant des comparaisons, d’autres laissent les visiteurs plus perplexes, telle Who’s Afraid of the Dark ? [Qui a peur du noir ?] de Damien Hirst avec ses mouches mortes. Une autre est particulièrement dérangeante pour le visiteur et est une expérience en soi. Nommée Ende et réalisée en 2002 par Claude Levêque, cette installation se compose d’une pièce noire au sol mou plongée dans l’obscurité. Le visiteur y entre et écoute une voix de femme âgée, la mère de l’artiste, chantant Et si tu n’existais pas de Joe Dassin. Un classique de la chanson francophone connu de tous qui a ici un autre horizon. Chanson d’amour, la manière dont elle est écoutée dans la vie de tous les jours peut être joyeuse et donne l’envie de dire aux gens qu’on les aime et que sans eux la vie ne serait pas pareille. Ici, l’ambiance est angoissante, un mal-être se propage car la mère de l’artiste est aujourd’hui décédée. Une voix d’outre-tombe très entêtante qui reste dans l’esprit et accompagne le visiteur pour le restant de sa visite (et de sa journée).

Détail de Tas de charbon (1963) de Bernar Venet

Les dernières salles de l’exposition poussent vers notre époque actuelle et la question de l’industrie. La scénographie change pour devenir plus caractéristique d’un musée d’art moderne et contemporain qu’un musée des beaux-arts « classique ». Différents médiums se mêlent et des comparaisons avec des œuvres plus anciennes sont aussi réalisées. Une partie d’exposition qui est très intéressante car on découvre les mines de charbon et la vie quotidienne des personnes qui y travaillaient sous un autre angle. Les photographies de Jean-Philippe Charbonnier sont saisissantes. Un frisson parcours le dos lorsque l’on observe ces tirages noir et blanc issus de reportages photographiques réalisés pour la revue Réalités. Une vraie réalité ici présente car ce sont des moments de la vie quotidienne des années 1950. Une dose de nostalgie pour nous mais une manière aussi de comprendre la vie de ces personnes, qu’elles soient présentes ou non. Les couleurs sont si fortes que ces deux « non couleurs » pour certains devaient être réelles, tel le sac de charbon d’un noir profond qui a été mis à sécher.

Le Sac noir : Courée rue de Lannoy, Roubaix (1958-1959) par Jean-Philippe Charbonnier

Cette dernière partie d’exposition est souvent visitée assez rapidement. La tête remplie de nombreuses œuvres, les visiteurs commencent à décrocher et ont davantage tendance à effectuer une balade, une flânerie. L’art contemporain est souvent un sujet qui laisse les visiteurs non amateurs perplexes. Jugé « trop perché » ou encore « en dehors de leur vie », c’est une initiation que propose ici le Louvre-Lens. Des artistes de renom, tel Arman ou Hantaï, sont exposés pour montrer une pluralité. Le succès de ces artistes aide peut-être à une première approche plus aisée, ce sont des noms facilement documentés et avec des écrits faciles pour les comprendre. 

Peinture, 324x362cm, 1986. Polyptyque G. (1986) par Pierre Soulages

Cette exposition est donc plurielle. On part d’une thématique commune à tous les visiteurs, la couleur noire, pour ouvrir leurs horizons vers des choses qui leur sont plus étrangères. Une ouverture aux arts avec une juxtaposition permettant aisément des comparaisons. Le parcours ne lasse pas même s’il peut paraitre long lorsque le choix est de lire tous les cartels et regarder toutes les vidéos diffusées. Une sélection s’opère naturellement pour le visiteur qui joue sur sa curiosité. La disposition muséographique permet que celle-ci soit satisfaite avec la possibilité de tourner autour des sculptures ou pièces de mode exposées. On apprend beaucoup mais les découvertes sont bien plus belles et plus grandes. Ce sont de nouveaux horizons qui portent et le local n’est jamais oublié. Malgré la tristesse des conditions de vie des mineurs, il y a toujours une part de beauté. Cette beauté transformée en art devient message, un message à ces nouvelles générations qui n’ont pas connu ce temps mais qui en sont les héritiers.

Publié par :Anne-Elise Guilbert--Tetart

Étudiante à l'École du Louvre et archiviste en devenir. Licence d'Histoire de l'Art spécialisée en histoire de la mode et en anthropologie culturelle puis master muséologie et documentation. Passion voyages, archives et nature morte.

2 commentaires sur “Du noir minier au noir artistique

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