Gustav Klimt, célébrissime artiste symboliste autrichien, nous livre en 1902 la Frise de Beethoven. Cette immense œuvre composée de sept panneaux mesurant 34,14 m de long pour 2,15 m de haut représente la Neuvième Symphonie de Beethoven. Cette réalisation s’inscrit dans un contexte artistique très particulier qu’est la Sécession. Ce mouvement entraine une vraie rupture dans la création artistique car il s’oppose à l’Académisme et aux institutions. En effet, les dictats imposés par l’Académisme ne permettent pas des innovations ou un renouvellement de la création artistique. Les artistes deviennent donc plus indépendants, plus libres. L’interaction entre toutes les formes d’arts est prônée. Un vrai combat est mené entre les arts dits « majeurs » et les arts dits « mineurs » afin qu’ils ne soient plus hiérarchisés. Les artistes de la Sécession pensent que l’art total peut sauver le monde. La première exposition de la Sécession se déroule à Munich en 1892. 

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La Frise Beethoven est réalisée à l’occasion de la quatorzième exposition de la Sécession dont Klimt est le président. Cet événement est consacré au compositeur Beethoven, preuve du dialogue entre les arts souhaité par la Sécession. L’oeuvre est exposée au palais de la Sécession de Vienne (et y est aujourd’hui conservée), construit par Josef Maria Olbrich. La frise est déployée sur la moitié supérieure de trois murs. Elle représente la Neuvième Symphonie de Beethoven, composée de quatre mouvements, et s’achève sur le thème de l’Ode à la joie. 

Pour la réalisation de son œuvre, Klimt choisit des matériaux bon marché car celle-ci doit être démontée après l’exposition (oeuvre éphémère). La frise était donc peinte sur un caillebotis crépi. Il introduit des clous de tapisserie, des morceaux de miroir, des boutons et des bijoux fantaisies en verre multicolore poli pour donner des effets à la frise. Certaines surfaces de la frise ne sont pas peintes et laissent apparaître le crépi. Le choix de ces matériaux par l’artiste a rendu la restauration de la frise (1974-1985) très compliquée.

La frise analysée

Pour une lecture simplifiée de la frise, nous allons décrire les quatre mouvements un par un. Ils se lisent de gauche à droite :

  • Premier mouvement : L’aspiration au bonheur et aux désirs est représentée par des figures féminines flottant dans l’air. Elles ne touchent pas les forces hostiles qui sont au sol. Les femmes sont représentées de façon très longilignes, elles semblent apaisées et douces.
  • Second mouvement : L’humanité, symbolisée par le couple à genoux et la femme derrière en prière, est représentée souffrante et suppliante. Elle implore le « chevalier d’or » en armure de s’engager dans la lutte pour le bonheur. L’homme se tient dos à l’humanité, l’épée pointée vers le sol, le regard au loin et les sourcils froncés. Il semble prêt à aider l’humanité dans cette quête du bonheur. Deux figures féminines s’inscrivent derrière lui, il s’agit de la compassion et de l’ambition.
  • Troisième mouvement : Le combat du chevalier n’est pas représenté sur la frise de Beethoven. La scène du chevalier d’or est suivie par la représentation des puissances hostiles. Cependant, dans la Neuvième Symphonie de Beethoven, un combat est retranscrit grâce au passage de  « la marche turque ». Trois belles gorgones coiffées de serpents soulignés d’or sont représentées au premier plan. Derrière elles, la maladie, la folie et la mort sont incarnées par trois autres femmes à l’allure terrifiante. La représentation de ces femmes maléfiques contraste avec les douces femmes du premier mouvement qui incarnent l’aspiration au bonheur et aux désirs. Leur père, Typhon, fils de Gaïa et de Tartare est un personnage malfaisant représenté sous la forme d’un singe. À la droite du primate, l’impudeur, la volupté et l’intempérance sont personnifiées sous les traits de trois femmes. Sur la droite de la composition, on peut voir une vieille femme nue, chétive, recroquevillée sur elle même sur un fond de serpent. Cette scène s’intitule Le souci qui ronge. L’aspiration au bonheur trouve son apaisement dans la poésie, représentée dans la dernière scène de ce mouvement, forme d’art la plus importante selon Nietzsche avec la musique. Ici, elle est incarnée par la femme vêtue d’or et la musique est le thème de la frise. 
  • Quatrième et dernier mouvement : Il s’agit de l’Ode à la joie, quatrième composition de la Neuvième Symphonie de Beethoven. Le chœur est incarné par des femmes dans la frise de Klimt, alors que dans la symphonie de Beethoven ce sont des hommes qui composent le chœur. Dans l’œuvre de Klimt, le patriarcat est remplacé par le matriarcat. À droite du chœur, le chevalier enlace et embrasse une femme, on appelle cette scène Le baiser au monde entier. Le chevalier a laissé son armure d’or et se tient nu. Son dos n’est absolument pas réaliste anatomiquement. Il ondule en répondant aux rayons du soleil et aux formes du corps de la femme qu’il enlace. Il ne fait plus qu’un avec son environnement et la femme. En prenant de la distance sur cette représentation, nous pouvons également voir une forme phallique (l’homme et la femme enlacés ainsi que les rayons du soleil) qui est imbriquée dans une forme utérine (paysage à gauche et à droite des protagonistes ainsi que « les arches » vertes qui ferment l’espace). On retrouve donc l’idée d’une fusion des corps. Le chevalier n’a plus l’utilité ni le besoin de se défendre car il a trouvé le bonheur. Mission que lui avait confié l’humanité au début de la frise (premier mouvement). On peut se demander si l’homme ne trouve t-il pas une libération grâce à la femme ?

Tous les mouvements et les scènes décrits ci-dessus sont juxtaposés les uns aux autres sans interaction. On peut découper les différents mouvements grâce à des espaces vides entre les groupes ou les figures. 

La frise de Beethoven reçoit de virulentes critiques notamment au nom de la morale. Adolf Loos, auteur de Ornement et Crime en 1931, se moque de cet art total car contraire à son idéal de suppression de toutes ornementations. 

Sources

  • Conférence de Lise Martinet intitulée Gustav Klimt, Frise Beethoven et palais Stoclet disponible sur Youtube sur la chaine Art d’Histoire, 2012
  • Gottfried Fliedl, Gustav Klimt, Taschen, 1992

 

Publié par :Hélène Bauche

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