La roche de Solutré, patrimoine naturel et préhistorique

Rendue célèbre par les travaux de l’Abbé Breuil pour certains, et surtout grâce aux pérégrinations annuelles d’un François Mitterrand bourguignon pour beaucoup, la roche de Solutré constitue l’un des plus beaux atours de la Bourgogne. Situé à quelques kilomètres à l’Ouest de Mâcon, ce promontoire projeté vers la vallée de la Saône interpelle par sa majestuosité et fait également partie des incontournables sites préhistoriques français.


Une histoire géologique fascinante

Ce versant des monts du mâconnais, à la frange méridionale du massif du Morvan, est un éperon calcaire haut de 493 mètres formé durant le Jurassique, issu des sédimentations marines dues à la présence de la mer Téthys. On conserve la trace géologique de cet environnement chaud et marin par la présence de fossiles de la faune marine comme des mollusques et des coquillages. Vers 150 millions d’années, la roche de Solutré et celle de Vergisson, sa petite voisine, sont couvertes de coraux. Puis, vers 70 millions d’années, la mer se retire progressivement : c’est la fin de l’ère des reptiles.

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Roche de Solutré avec indication du Crot du Charnier, gisement préhistorique à l’origine de la découverte.

Solutré, jalon de l’accouchement de la science préhistorique

Le vertige des millions d’années s’estompe lorsqu’on s’attarde aux événements du Paléolithique Inférieur. Le matériau lithique, découvert en 1866 de façon fortuite par un chartiste mâconnais du nom d’Adrien Arcelin, est étudié par le « père » de la Préhistoire Gabriel de Mortillet et donne lieu à l’appellation « Solutréen », une certaine période du Paléolithique  Inférieur bornée de 22 000 à 17 000 BP. Solutré a bénéficié de l’essor de la science préhistorique en France, suscité par la découverte la grotte de la grotte de Cro-Magnon aux Eyzies et par la fondation du Musée des Antiquités Nationales. Ces silex taillés solutréens sont identifiables par leur forme de feuille de laurier travaillés sur les deux faces par des retouches minces, rasantes et régulières. La culture lithique solutréenne gagne en finition pour être marquée à son apogée par des silex taillés « en feuille de saule », plus raffinés et travaillés uniquement sur une face.

Les premières fouilles sont menées de 1866 à 1870, puis rentamées à partir de 1907 par l’abbé Breuil, l’un des piliers de la science préhistorique en France. Les chantiers de fouilles effectuées dans le derniers tiers du XXe siècle ont précisé et confirmé les conclusions d’Henri Breuil.

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Crot du Charnier, 1923.

Les découvertes ont précisément lieu sur le lieu-dit du Crot du Charnier, un gisement situé en contrebas de la roche de Solutré. Les fouilles révèlent qu’il s’agit d’un lieu de chasse, de dépeçage et de dégustation de gros mammifères, principalement des chevaux et des rennes, actif pendant environ 25 000 ans, de 35 000 à 10 000 BP. Les ossements d’animaux ont été retrouvés dans d’immenses éboulis uniques en Europe, qui mesuraient parfois jusqu’à un mètre d’épaisseur.

Un site de chasse et d’exploitation animale saisonnier

Le printemps arrivé, les troupeaux de rennes et de chevaux sauvages, qui passaient l’hiver dans la vallée de la Saône, fuyaient la neige fondue et boueuse de la plaine alluviale et regagnaient les pâturages des hauteurs de Solutré. Chaque année, les Hommes de la Préhistoire savaient que ces animaux emprunteraient systématiquement la même route. Leur position était stratégique, ils étaient prêts à chasser et à subvenir à leurs besoins de prédation.

Les animaux étaient donc piégés et abattus sur place : c’est d’ailleurs là qu’il est nécessaire de décrypter une légende que vous connaissez peut-être. Pendant de nombreuses années, Adrien Arcelin, le découvreur du gisement préhistorique de Solutré, a propagé l’idée encore tenace que les chevaux étaient précipités depuis l’éperon rocheux pour les tuer par la chute, puis les dépecer en contrebas.

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Illustration du mythe de la chute des chevaux sur la roche de Solutré.

Cette légende est complétement fausse puisque les gisements d’ossements ont été découverts bien loin du point de chute de la roche et qu’aucune trace de fracture n’a été détectée parmi eux.

Les fouilles réalisées en 2004 sur la période aurignacienne (43 000 – 35 000 BP) ont permis une étude zoo-archéologique approfondie. Parmi l’ensemble des restes retrouvés, 62 % d’entre eux sont des chevaux, 34 % sont des rennes, et les quelques restants consistent en divers animaux, comme le renard, le loup, le lièvre ou encore le mammouth. Les os de fœtus de ces animaux ainsi que la découverte et l’analyse de dents de lait permettent de préciser la datation des installations de ces nomades. On estime que la plupart du temps, le campement de chasse et d’exploitation animale avait lieu vers l’automne et l’hiver, tout en restant fréquenté moins fréquemment le reste de l’année. Ces mêmes fouilles ont permis la mise au jour d’objets en matière dure animale comme des lissoirs, des brunissoirs ou même des parures en os, en ivoire et en bois de renne.  Ces objets ornementaux ou industriels sont rares et représentent une activité secondaire dont l’opportunité découle de l’exploitation cynégétique, activité première de ce site. Ils témoignent de la volonté d’une exploitation globale des animaux chassés, la subsistance étant la priorité.

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Le Musée de la Préhistoire de Solutré

Ces activités témoignent de la continuité de la connaissance du territoire et des activités d’exploitation animale à la Roche de Solutré depuis le Paléolithique moyen jusqu’à 10 000 BP. Depuis 1987, le Musée de la Préhistoire de Solutré fait découvrir avec pédagogie et interactivité l’histoire de ce site prisé des randonneurs du dimanche. Caché au cœur de la roche, l’exposition a récemment été réagencée en trois parcours accessibles pour petits et grands : la présence humaine dans un contexte chronologique et géographique, la chasse et sa faune, l’histoire des fouilles et le mythe de la chute des bêtes.

Les trouvailles du Crot du Charnier ont été rapidement dispersées à la fin du XIXe siècle entre le musée des Ursulines de Mâcon, le musée des Antiquités Nationales de Saint-Germain-en-Laye, le musée Guimet d’Histoire Naturelle de Lyon, le musée de l’Homme à Paris et à l’étranger au British Museum à Londres, en Allemagne, en Russie et aux États-Unis.

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Cependant, le Musée de la Préhistoire de Solutré n’est pas en reste et a bénéficié des apports de différentes institutions propriétaires de collections solutréennes, comme le département de géologie de l’Université de Lyon 1, de Paray-le-Monial et du musée des Confluences. Le musée solutréen présente donc le matériel lithique qui lui revient, comme une pointe de sagaie, ainsi que des ossements partiels ou complets d’animaux, comme une dent d’ours entaillée ou un squelette de cheval complet, et même des restes humains comme des dents de  Néandertaliens. La muséographie agréable, repensée en 2014, réactualise le site aux yeux des visiteurs de tous âges, dans un environnement moderne et instructif grâce à des parois en faille, présentant maquettes, films sur les techniques préhistoriques et écrans interactifs. La médiation est brillamment effectuée via de bons audioguides et est dynamisée grâce à de nombreux ateliers tous publics, particulièrement durant la haute saison.

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La visite du musée se poursuit généralement par l’ascension de l’éperon rocheux faisable aisément en une demi-heure. Le paysage incite à la contemplation et la réflexion nourrie des enseignements historiques sur ce site antédiluvien qui a précédé tout ce que l’on a connu et qui verra ce que l’on ne soupçonne pas.

La découverte de la Roche de Solutré peut s’inscrire dans la visite d’autres monuments patrimoniaux de la région et principalement les églises romanes. En une vingtaine de minutes en voiture, on peut admirer les exceptionnelles fresques du XIIe siècle à la chapelle de Berzé-la-Ville et la monumentale abbaye de Cluny, plus grande église du monde jusqu’à l’édification de Saint-Pierre du Vatican. L’abbaye bénédictine de Saint-Philibert de Tournus, l’un des grands monuments d’architecture romane en France, est à 35 minutes de voiture depuis Solutré. En une heure de route, on peut aller visiter les flamboyants hospices de Beaune en Côte-d’Or ou atteindre Lyon au Sud.


Sources :

La roche de Solutré, Hominides.com.

S. Beaussier, La géologie, Rochedesolutre.com.

Musée et Jardin archéologique & botanique, Rochedesolutre.com.

C. Bémilli, G. Bayles, Aurignacian animal exploitation at Solutré (Saône-et-Loire, France) in L. Fontana, F.-X. Chauvière, A. Bridault (eds.), « In Search of Total Animal Exploitation – Case Studies from the Upper Palaeolithic and Mesolithic hunter-gatherer societes ». Proceedings of the XVth UISPP congress, session C61, vol. 42, Lisbonne, 4-9 septembre 2006. Oxford, John et Erica Hedges, 2009.

 

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