Van Eyck, La Vierge au chancelier Rolin (Louvre)

Quelques éléments d’introduction 

Unique tableau de Jan Van Eyck conservé au Louvre, La Vierge au chancelier Rolin est un des chefs-d’œuvre de la galerie des peintures médiévales. Créé à l’aube de la Renaissance, en 1435, ce petit tableau presque carré (66 cm sur 62 cm de largeur) représenterait Nicolas Rolin, alors chancelier du duc de Bourgogne, Philippe le Bon.

Philippe le Bon — Wikipédia Jan van Eyck. La Vierge du Chancelier Rolin (1435)

À gauche : Portrait de Philippe le Bon, d’après Rogier van der Weyden À droite : Détail de Nicolas Rolin dans  La Vierge au chancelier Rolin

Jan Van Eyck et Nicolas Rolin

Le tableau provient de la chapelle Saint-Sébastien de la collégiale d’Autun, en actuelle Bourgogne. Lorsque l’église est détruite en 1793, il rejoint les collections de ce qui s’appellera bientôt le musée du Louvre. C’est probablement lors de son installation que l’on perd son cadre d’origine, nous privant ainsi de la date exacte de création et d’une signature de l’artiste.

L'Homme au turban rouge — Wikipédia ZOOM SUR : Les époux Arnolfini de Jan Van Eyck - MuseumTV

À gauche : Jan Van Eyck, L’homme au turban rouge ou Autoportrait présumé, 1436, huile sur panneau, conservé à la National Gallery (Londres) À droite : Signature de Jan Van Eyck sur le célèbre tableau Les Époux Arnolfini.

Né vers 1390-95, Jan Van Eyck acquiert rapidement une renommée aux Pays-Bas en tant que peintre. Attaché au service du duc de Bourgogne dès 1425, on considère qu’il a grandement participé à renouveler la technique de la peinture à l’huile. Cette dernière, qui permet une plus grande finesse des carnations et la multiplication des détails, finit par supplanter la tempera (peinture à l’œuf) alors en vigueur. Par sa technique et sa clientèle prestigieuse, Van Eyck devient avec Rogier van der Weyden, Hans Memling ou Petrus Christus un des plus grands peintres de cette fin du Moyen-âge.

C’est à la cour de Bourgogne que Van Eyck rencontre probablement Nicolas Rolin. Ce dernier est reconnu pour sa grande ambition et finit par réussir à devenir chancelier du roi en 1422. La Bourgogne est alors un duché indépendant de la cour de France, qui s’étend sous Philippe le Bon jusqu’aux actuels Pays-Bas, Luxembourg et Belgique. Le rôle du chancelier, en plus de suppléer le duc, est de veiller aux bonnes finances dans une région très urbanisée. Fort de son influence auprès de Philippe le Bon, c’est donc naturellement que Nicolas Rolin se serait adressé à son peintre attitré pour faire réaliser un tableau le montrant comme un prestigieux donateur.

Loin de rejoindre une des villes les plus importantes de Bourgogne, comme Bruxelles ou Bruges, l’œuvre est destinée à une petite chapelle d’Autun. Ce choix n’a rien d’un hasard puisque Rolin est originaire de la ville et que plusieurs de ses ancêtres sont enterrés dans cette même église. Par ce tableau, il veut asseoir son importance et montrer sa réussite dans sa ville natale. La tradition voudrait que Rolin n’ait décidé de se séparer de ce tableau qu’à sa mort, survenue au grand âge de 86 ans.

Que représente donc le tableau ?

Van Eyck a organisé son tableau autour de l’arcade à trois baies. À gauche, le monde terrestre de Nicolas Rolin, à droite le monde céleste représenté par la Vierge et le Christ. À la manière d’une Sainte Conversation, le chancelier Rolin fait face à une Vierge à l’Enfant. Placé à leur hauteur, un détail signifiant, il tient un livre d’heures et son regard se perd dans le lointain. Les personnages apparaissent démesurément grands, et leur ligne de tête se joint à celle de l’horizon, ajoutant davantage de profondeur à la scène. 

La Vierge du chancelier Rolin — Wikipédia

La Vierge n’est pas placée sous un dais mais assise sur un banc. Le Christ est sur ses genoux et tend un globe crucifère, symbole de sa royauté, dans la direction du chancelier. La scène semble suspendue dans le temps, comme un rêve mystique.

Le costume de Rolin brille de magnificence. Son vêtement est en brocard, un mélange de soie et d’or, et bordé de fourrure de vison. Tout reflète l’ascension fulgurante et le nouveau statut social de cet homme pourtant né dans une famille modeste.

La Vierge n’est pas en reste. Elle s’apprête à recevoir une somptueuse couronne d’or par des anges. Cet élément n’est pas anodin puisque Nicolas Rolin avait également offert une couronne d’or et de pierres précieuses à la collégiale d’Autun. Serait-ce donc l’ange qui apporterait un présent de Rolin à la Vierge ?

1-2-3 La Vierge du Chancelier Rolin (1435) et son pavement ...

Toutes ces références à Rolin pourraient n’être qu’une ode en l’honneur de sa puissance et de son immense richesse. Il n’en est rien. Le chancelier ne reste qu’un homme, soumis aux péchés. En témoignent les chapiteaux qui surplombent sa tête. Ils représentent tous des scènes équivoques : l’expulsion d’Adam et Ève du Paradis, le meurtre d’Abel par son frère Caïn, l’ivresse et la déchéance de Noé moqué par ses propres fils… Des scènes bibliques où les Hommes ont chuté par leurs péchés.

Un palais, un jardin et une ville

Le lieu ne manque pourtant pas de luxe. La scène se déroule dans une salle de palais qui, de part sa disposition, pourrait rappeler un palais vénitien avec ses trois arcs en plein cintre. Il est complété par une loggia, c’est-à-dire une balustrade ouverte sur l’extérieure, avec un petit jardin. 

Détail de la loggia

Si la triple arcade pourrait renvoyer à la Sainte Trinité, le jardinet constitue une référence assez claire à Marie. C’est un motif récurrent, dès le Moyen Âge, que de représenter un jardin fermé comme symbole de la Vierge. Les fleurs apparaissent aussi nombreuses que ses vertus. Pourrait-on y voir également une nouvelle allusion à la richesse démesurée du chancelier qui, comme les grands seigneurs de son temps, avait le luxe d’avoir un jardin avec des paons ?

Prier à partir d'une oeuvre d'art : La Vierge du chancelier Rolin ...

Symboles d’immortalité, ces oiseaux peuvent également incarner l’orgueil qui guette les hommes puissants. L’exaltation de Rolin, placé comme un saint à l’égale de la Vierge et du Christ, se retrouve encore contrebalancée par un avertissement.

Dans ce petit jardin, deux personnages – totalement étrangers à la scène – sont penchés vers le paysage. Leur rôle est bien précis : ils permettent d’assurer la transition du regard de la scène d’intérieur vers la ville et les montagnes.

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Cette ville, représentée avec une grande minutie, est séparée par un pont en deux parties : celle près de la Vierge, qui contient cathédrale et églises, et celle derrière Rolin, qui appartient aux faubourgs avec un monastère.

On distingue à peine de petites silhouettes humaines fourmillantes. Elisabeth Dhannens souligne que cette agitation contraste avec l’imposante sérénité de la scène au premier plan.

Les nombreux monuments très étudiés de ce paysage, comme la cathédrale et le pont, font que de nombreux chercheurs y ont vu une référence à une ville existante. Les plaines verdoyantes derrière Rolin pourraient renvoyer aux nombreux cépages qu’il avait reçus en héritage et qui contribuaient à sa fortune. Quant à la cathédrale, dont l’architecture est si bien détaillée, ne pourrait-elle pas être celle d’Utrecht ou de Liège ? Cette hypothèse a séduit plus d’un chercheur. En effet, si Van Eyck décède à Bruges, la majorité de sa vie artistique se déroule à Liège. D’autres villes sont encore proposées : Gand, Bruges, Genève, Prague, Lyon et même Autun…

Probablement ne faudrait-il pas y voir une référence à une ville précise, mais plutôt une synthèse d’éléments architecturaux réels. Quant au paysage de montagnes, peut-être est-il un souvenir des voyages de Van Eyck dans les Alpes ? Là encore, tous les doutes sont permis.

Enfin, il est également intéressant de souligner que la Vierge au chancelier Rolin est étonnamment similaire au Saint Luc dessinant la Vierge de son compatriote flamand Rogier van der Weyden.

Comme chez Van Eyck, la scène est organisée à l’aide d’une architecture tripartite. Les personnages se font face et sont positionnés à hauteur égale, dans ce qui s’apparente à un palais. Le jardinet extérieur s’ouvre sur une muraille crénelée surplombant un fleuve et un paysage citadin. On y retrouve même les deux petits personnages penchés vers le fleuve. La différence principale réside dans l’identité des protagonistes : ce n’est pas un saint qui fait face à la Vierge, mais un simple homme comme Rolin. Van der Weyden se serait-il inspiré de Van Eyck ? Les deux toiles pourraient en effet être contemporaines, puisque si l’on date La Vierge au chancelier Rolin entre 1413 et 1437, il est plus souvent attribué autour de 1435.

 

Conclusion

La Vierge au chancelier Rolin est ainsi le symbole de deux réussites : celle d’un artiste au sommet de sa gloire et d’un aristocrate venant de faire signer la Paix d’Arras qui couronne sa carrière politique.

S’il est difficile de trancher parmi les nombreuses hypothèses concernant ce tableau (Quelle est sa date de création ? La ville représentée est-elle réelle ? En l’absence de documents et de signature, l’œuvre est-elle véritablement de Van Eyck ?), les photographies infrarouges réalisées dans les années 1950 permirent une nouvelle découverte : un repentir de l’artiste qui a fait totalement disparaître une bourse accrochée à la ceinture de Rolin. Symbole de son statut de chancelier et de sa grande générosité, elle n’a pas survécu à la version finale de l’œuvre. Serait-ce une nouvelle fois pour ne pas afficher trop ostensiblement la richesse et l’orgueil démesurés de Nicolas Rolin ?

 

Bibliographie 

DHANENS Elisabeth, Hubert et Jan Van Eyck, traduction de Jacques Gengoux, Albin Michel : Paris, 1980

PHILIPPE Joseph, “Jean Van Eyck et l’introspection iconographique de la Madone d’Autun”, In : Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France, 1991, pp. 171-177 

SAUSSET Damien, L’ABCdaire de Van Eyck, Paris : Flammarion, 2002

 

 

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