« Un seul être vous manque et tout est dépeuplé ». Lamartine écrit ce vers issu du poème L’isolement en 1820. L’homme est alors anéanti par la mort foudroyante de son amante, Julie Charles, emportée par la tuberculose. 
Bien qu’ici il s’agisse du décès de l’être cher, la rupture amoureuse marque également un chamboulement dans nos vies sentimentales, affectives et… dans nos vies tout court. La personne avec qui nous partagions un bout de chemin n’est plus, et nous devons apprendre à être et faire sans elle. 
Tout individu qui se lance dans une relation amoureuse prend le risque inéluctable et indissociable de se confronter à une rupture amoureuse. La fin d’une relation idéalisée (ou non), les potentielles altercations ou déchirures, labsence, l’indifférence sont autant d’épreuves que la rupture amoureuse nous fait endurer. Ces émotions si fortes frappent toutes les époques, les sexualités, les mœurs, les peuples, les coutumes.
Les artistes ne restent pas en marge de cette situation si particulière qu’est la rupture amoureuse. Bien qu’artistes, ils n’en restent pas moins des individus qui peuvent essuyer un échec sentimental.  
À travers cet article, nous allons voir les diverses manières que les artistes ont utilisé pour représente leur propre rupture amoureuse. Cependant, la représentation de l’intime émerge tardivement dans la création artistique. La majorité des œuvres que nous allons évoquer est issue de l’art contemporain. 

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À droite : L’homme blessé, Gustave Courbet, 1844-54, musée d’Orsay.
À gauche : Sieste champêtre, Gustave Courbet, 1844, musée des beaux-arts et d’archéologie de Besançon.

Dans son tableau L’homme blessé, Gustave Courbet nous livre un autoportrait relatant sa propre expérience d’un échec amoureux. L’homme semble se reposer contre un arbre, il est si pâle que l’on se demande si il n’est pas mort. Sur sa chemise blanche, à hauteur du coeur, une tâche rouge sang nous interpelle. Grâce à une radiographie réalisée en 1973, le profil de son amante Virginie Binet se dessine sur la cage thoracique du jeune homme. Dans cette version de 1844, les deux amoureux enlacés font une sieste. Courbet a un enfant avec cette femme et la qualifie « d’amour de sa vie ». Mais douze ans plus tard, Virginie quitte Gustave. L’artiste, dans un profond chagrin, fait disparaitre la figure de son amour pour la remplacer par une blessure sanguinolente. Il ajoute également une épée à gauche du tableau, comme pour représenter un duel perdu qui laisse place à une lente agonie. Courbet est si attaché à ce tableau qu’il n’a voulu le vendre ou s’en séparer. Ce témoignage si précieux à ses yeux le suit partout et ce, jusqu’à sa mort. 


« Avoir mal au cœur », « avoir le cœur brisé », ou « en miettes », une « peine de cœur », « avoir le cœur qui saigne » ; toutes ces expressions expriment une même situation : être accablé par une rupture amoureuse. Le cœur semble étroitement lié à nos sentiments amoureux aussi bien dans notre imaginaire que dans notre langage. Nous retrouvons cette symbolique chez Courbet mais également dans Séparation d’Edvard Munch.

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Séparation, Edvard Munch, 1896, Munch Museum, Oslo.

L’homme sur la gauche, intégralement vêtu de noir, serre très fort sa poitrine. Symbole de douleur, sa main rougit tellement le cœur est meurtri. Son visage semble vide et peiné. En contraste, la femme sur la droite semble légère, aérienne voire fantomatique. Sa main droite vers l’avant, son pas semble décidé. Pourtant, celle ci va complètement dans le sens inverse de son ancien amour… L’homme en noir porte alors le deuil, il ne peut que être déchiré par cette décision. Décision qu’il ne semble pas partager ou qui a été prise à contre-cœur. 

Cent ans plus tard, nous ne sommes pas surpris de savoir que les artistes vivent encore des ruptures amoureuses et s’en servent comme source d’inspiration. Comme explicité précédemment, l’art ultra-contemporain est le terrain de jeu favori de l’art de l’intime. Il n’est donc pas étonnant de constater que la représentation des peines de cœur est un sujet régulièrement traité. Ce thème est déployé par de nombreux artistes mais également à travers différentes formes d’art (performance, installation, photographie…). Zoom sur ces exemples d’art ultra-contemporain qui mettent à l’honneur des déboires amoureux !

Une des performance les plus touchantes mettant en scène une rupture amoureuse est surement The Lovers réalisée par Marina Abramovic et Ulay entre mars et juin 1988. Les deux collaborateurs et amants décident de partir chacun d’une extrémité de la Grande Muraille de Chine afin de se retrouver au milieu. Cette longue marche de 90 jours l’un vers l’autre marque la fin de douze ans de collaboration entre les deux artistes mais également la fin de leur relation amoureuse. Une fois que les artistes se retrouvent au centre de la Muraille de Chine, ils se croisent, s’enlacent et continuent leur marche. Leur périple se poursuit seul, dos à leur ancien amour. Le titre de la performance, The Lovers (les amoureux/amants) ne laisse aucun doute sur le sens de ce geste. 

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The Lovers, Marina Abramovic, Ulay, 1988.

L’artiste Tracey Emin expose une installation en 1998, My Bed. L’installation se compose d’un lit défait, désordonné, les draps tachés et sales. L’artiste occupe ce lit pendant plusieurs jours après une rupture amoureuse. Elle reste alors sans manger ni boire, hormis de l’alcool. En vivant exclusivement dans son lit, celui ci s’entoure de divers objets comme des mégots de cigarettes, des préservatifs usagés, des bouteilles de vodka ainsi qu’un test de grossesse. Tracey Emin expose non seulement son chagrin, un épisode de sa vie personnelle mais également son intimité la plus profonde.

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My Bed, Tracey Emin, 1998, collection de Charles Saatchi.

En effet, exprimer son chagrin à travers un tableau (exemple de Courbet ou Munch) est un témoignage émouvant, mais montrer sa véritable détresse à la suite d’une déception sentimentale relève d’une dynamique différente. Nous touchons du doigt et voyons concrètement le quotidien dépressif de l’artiste. Tracey Emin nous emmène au plus près et au plus profond de sa douleur en nous mettant sous les yeux le lieu de sa souffrance. 

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Douleur Exquise, Sophie Calle, 1984-2003, Centre Pompidou.

Que serait cet article sans parler du travail de l’artiste Sophie Calle ? Incomplet. Si vous vous intéressez à l’art et plus particulièrement l’art contemporain, vous n’êtes sans savoir que l’artiste a réalisé de nombreux travaux sur le thème de la rupture amoureuse. Cette artiste française réalise des projets traitant exclusivement de l’intimité. C’est ainsi qu’elle nous livre en 1984, Douleur Exquise. Neuf polyptyques sont présentés accolés à un texte explicatif écrit par l’artiste. Elle livre aux spectateurs un de ses deuil amoureux le plus difficile. 

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Pavillon de la France à la Biennalle de Venise, Sophie Calle, exposition « Prenez soin de vous« , 2007.
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Lettre de la sexologue en réponse au mail de rupture, projet de Sophie Calle.


L’artiste réitère l’expérience en 2007 grâce à Prenez soin de vous. Elle confie à cent sept femmes une lettre de rupture qu’elle a reçu par e-mail. Les femmes choisies doivent alors décortiquer cet écrit afin de l’analyser. Cette compilation d’interprétations est très hétéroclite. Chacune nous livrent une analyse différente en fonction de son métier et aptitude (sexologue, anthropologue, actrice, avocat…). Nous pouvons alors lire des scénarios, des ordonnances médicales, des poésies… Finalement, cette multiplication d’analyse vide la lettre de son douloureux sens voire dans certains cas, la tourne à l’ironique ou en ridicule.

La photographe new-yorkaise Jordan Tiberio nous livre son interprétation de son premier échec amoureux à travers la série de photographies Lacuna. Ce travail réalisé en 2013 illustre la perte progressive des souvenirs communs partagés avec notre ancien amour. La photographe comprend que les détails, les habitudes, les moments passés avec l’être aimé disparaissent progressivement. L’artiste partage une lettre adressée à son ancien amour qui illustre cette peur de l’oubli : « Ta voix était d’une octave semblable au son d’un oiseau au petit matin, réveillant doucement le monde. Et c’est à partir du moment où ça ne me réveillait plus parce que j’avais oublié le son de cette douce mélodie que j’ai compris que mon chagrin s’était effacé. »

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Jordan Tiberio, série Lacuna, 2013-2014.

Pour réaliser cette série entièrement en noir et blanc, l’artiste joue sur la luminosité et la double exposition. Cette technique permet de mettre en image l’absence, les souvenirs qui s’évaporent. Les corps nus se fondent dans le décor pour disparaitre progressivement puis totalement. Comme si ces silhouettes fantomatiques étaient encore un peu présentes, mais plus comme avant…

 

L’artiste Allison Wade s’intéresse et représente la rupture 2.0. En effet, elle créer des tableaux à l’aide de textos de rupture qu’elle ou ses spectateurs ont reçu. Le SMS de rupture devient un classique à l’époque des téléphones et des réseaux sociaux. Pourtant, on peut se demander s’il ne s’agit pas d’une méthode encore plus douloureuse, froide, impersonnelle ? Le SMS n’est qu’un enchainement de caractères sans personnalité, sans âme. 

Dans son exposition intitulée It’s Not You (Ce n’est pas toi), des phrases sarcastiques, froides, méchantes, ironiques sont recopiées sur des fonds unis. Grâce à cette mise en valeur du texte, le sens du message devient encore plus direct et violent. On peut alors trouver des panneaux qui arborent des SMS tels que « You sabotaged us » (« tu nous as bousillés »), « You’re free. Congratulations » (« Tu es libre. Félicitations »), « I can’t have you in my life in any capacity, please don’t contact me anymore » (« Je ne peux plus t’avoir dans ma vie, d’aucune façon, merci de ne plus me contacter »).

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Allison L. Wade, exposition It’s Not You, 2014-2015, Rick Wester Fine Art, New-York.

Tous les travaux qui ont été mis à l’honneur dans cet article, bien qu’éclectiques, ne sont-ils pas tous reliés par la notion dart thérapie ? Les artistes n’éprouvent-ils pas le besoin d’extérioriser tout ce mal-être, de le partager avec leurs spectateurs pour le rendre moins douloureux ? N’y aurait-il pas un besoin d’extérioriser pour se débarrasser et évacuer toute cette souffrance ? La rupture amoureuse serait peut-être même une source d’inspiration, de création ? 
Les artistes « plastiques » ne sont pas les seuls à exprimer leurs peines, les haines, leurs désillusions à la suite d’une peine de cœur. Des écrivains, musiciens, poètes témoignent également de leurs souffrances. De plus, cette thématique est perpétuellement d’actualité ! 

Haut les cœurs !

Publié par :Hélène Bauche

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