Tuer le temps n°3 : Birdman

Bonjour à tous,

Je reviens vers vous en fin de confinement pour une autre chronique de « tuer le temps » qui cette fois ne portera pas sur un auteur mais sur un film. En effet, il s’agit de Birdman réalisé en 2014 par Alejandro González Iñárritu. Avant de commencer, j’aimerais poser un garde-fou : je m’y connais très peu en cinéma et ne prétends pas vous en apprendre beaucoup. Je suis uniquement ici pour vous donner envie de le voir. Enfin, le film respecte -presque- les contraintes que nous nous étions imposés (gratuité et accessibilité en ligne) puisqu’il est sur Netflix. Si vous n’avez pas de compte, contactez-moi et on partagera ensemble celui de mon ex, ce n’est pas un problème.

Synopsis

L’acteur Riggan Thompson tente de mettre sur pied une pièce de théâtre à Broadway pour recouvrer un peu de la gloire qu’il a connue quelques années auparavant lorsqu’il incarnait le super-héros Birdman devant la caméra. Nous avançons donc en sa compagnie pendant les quelques jours qui précèdent la première générale. Je dis « en sa compagnie » car le film est un faux plan séquence, ce qui donne des effets d’immersion très efficaces, je pense notamment aux travellings dans les coulisses ou les couloirs donnant l’impression qu’un imprévu peut faire surface à tout moment.

Ce film a des airs d’impromptu théâtral (pièce de théâtre faussement improvisée montrant la préparation d’une pièce fictive, ex : L’Impromptu de Versailles de Molière): les actions semblent improvisées, les acteurs jouent indifféremment sur scène ou en dehors. Toute la mise en abyme que crée Iñárritu cristallise des réflexions culturelles et teintées de philosophie.

Un petit mot sur le casting et la réception du film. Les acteurs principaux sont Michael Keaton (Riggan Thompson), Zach Galifianakis (l’agent de Riggan), Edward Norton (un acteur excentrique), Emma Stone (la fille de Riggan Thompson) et j’en passe… Le jeu est d’une grande qualité, si bien que parfois on a l’impression de voir Edward Norton réfléchir lui-même sur ce que signifie jouer au cinéma.

Je n’ai pas vu d’autres films du réalisateur mexicain mais il donne l’impression d’une méticulosité parfaitement absorbante, comme s’il menaçait ses acteurs tout en restant hors-champ pour qu’ils soient plus réels. Dans le dernier temps de la chronique, nous reviendrons sur cette présence du réalisateur à travers les références.

Pour ce qui est de la réception, il reçut en 2015, l’Oscar du Meilleur film, du Meilleur réalisateur, du Meilleur scénario original, de la Meilleur photographie et en 2016 le César du meilleur film étranger. Norton était nommé dans la catégorie des meilleurs seconds rôles et il y avait vraiment de quoi…

Maintenant que nous avons déroulé un peu les « faits » sur le film, essayons d’interpréter et de créer des réseaux de lecture pour le goûter encore mieux.

Une réflexion culturelle et langagière

Ce film propose un prolongement intéressant du problème insoluble entre succès d’estime et succès commercial- ce que Jack London appelait « l’alimentaire » dans Martin Eden.

En effet, Riggan est en proie à une sorte de schizophrénie puisqu’il vit avec son alter ego, Birdman, un homme en costume d’oiseau assez ridicule. Je vois dans cette dissociation une incarnation du problème que pose la culture actuellement : être l’incompris faisant de l’art ou bien le super-héros que tout le monde connaît mais que personne ne retient.

Au début du film, deux journalistes questionnent Riggan sur cette curieuse évolution entre blockbuster et pièce de théâtre. L’un cite Barthes (critique littéraire français) afin de développer justement une question sur la culture et ses deux versants tandis que l’autre lui demande s’il s’est botoxé avec du sperme de singe.

Ici, le paradoxe devient un casse-tête, parce qu’on comprend que le dilemme cornélien qu’une poignée d’hommes se pose n’est en fait même pas un questionnement pour la majorité des hommes. En dépassant la distinction entre culture savante et populaire, le film déplace le problème en montrant que le peuple ne se pose même pas la question de la qualité de ce qu’il regarde. Mais je ne pense pas pour autant qu’une réponse soit donnée dans le film à ce propos.

Regardons ce qu’en dit Le cinéaste Alejandro Iñárritu: « Birdman est le surmoi de Riggan, et de son point de vue, Riggan fait une énorme erreur en montant cette pièce qui est clairement indigne d’eux. Du point de vue de Riggan en revanche, c’est Birdman qui a perdu la tête. Mais bien sûr, en définitive, ils sont tous les deux à côté de la plaque. »

Simplement, on sent que le réalisateur se torture l’esprit pendant plus de deux heures pour essayer de trancher. Peut-être qu’il faut se contenter des beaux arguments échangés par les différents personnages, sans chercher à clore le débat.

Le film se fait en revanche bien plus satirique à propos des nouveaux moyens de communication comme par exemple les réseaux sociaux. Ici, la critique semble plus acerbe. Par exemple, Riggan Thompson fait le buzz après avoir traversé Time Square presque nu suite à un problème technique. On le voit courir jusqu’à son théâtre où ses poursuivants armés de leurs portables restent coincés devant le théâtre alors que la caméra passe bien à travers la porte. Tout est là pour nous inspirer le sentiment que tout le monde est fou, y compris le peuple-bétail de New York.

Ainsi, on s’interroge sur comment chacun perçoit la réalité :  tous les acteurs donnent leurs avis, Riggan converse continuellement avec son moi brave, les réseaux sociaux créent des carrières, les critiques de théâtre passent pour de vieux réactionnaires de l’ancien temps. Très gaiement, tout le monde en prend pour son grade et forcément, cela donne à réfléchir.

Pour ce qui est du langage, je trouve les dialogues particulièrement beaux, ce qui donne aussi à réfléchir sur la place de la parole au cinéma. Pour vous donner un exemple, on assiste plusieurs fois à la répétition de la même scène de la pièce, si l’on observe attentivement les variations, rajouts, oublis dans les répliques citées dans la pièce enchâssée, on peut en apprendre sur la pièce-cadre. C’est assez virtuose et vertigineux de faire dialoguer les niveaux de réalité (fictionnelle) ainsi.  Nous prendrons une autre illustration : Riggan s’exclame dans un élan de dépit face à son ex-femme « j’ai survécu à ma fortune ». D’un point de vue littéraire, nous avons ici une antithèse, c’est-à-dire que survivre renvoie directement au combat, à la difficulté et plus encore à l’effort. A l’opposé et pourtant si proche, la fortune est un synonyme de chance. Cette phrase résonne comme si être célèbre était un jeu très dangereux ou du moins une épreuve. Ici, le film propose de surpasser le sens commun pour redéfinir la célébrité. Il y a une ambition de changer notre perception ou du moins de l’enrichir.

Je pense avoir assez développé la dimension sociale de ce film, je vous propose donc de nous attacher à un aspect plus esthétique.

L’art de voir et de se montrer

Il est question d’une mise en scène- réfléchissons au sens littéral des mots- autrement dit une interrogation sur comment se représenter. Pourtant, ce qui crève les yeux, c’est la difficulté des acteurs à être. Edward Norton est en cela très intéressant puisqu’il explicite cette impossibilité à être- autre que sur scène. Si l’on suit son raisonnement avec un peu de rigueur, le seul moyen d’être est de paraître sur scène. La contradiction est prenante. Nous pouvons évoquer la notion classique de theatrum mundi pour élargir un peu cette problématique. Shakespeare met très bien en mot cette notion en écrivant dans As You Like It « All the world’s a stage, And all the men and women merely players”. Les acteurs se montrent. C’en est presque vulgaire, presque choquant de voir qu’un personnage torturé dans la scène-cadre peut avoir tant de charisme sur scène-enchâssée (que ce soit Riggan ou l’acteur joué par Norton).

Ensuite, les choix de plans sont également intéressants, je pense notamment à ce procédé de faux plan séquence qui donne une impression de continuité décontenancée. Tout s’enchaîne avec pour seul fil directeur Riggan Thompson. Par exemple, après une scène, une actrice choquée se confie à une autre dans sa loge. Le désespoir culmine mais Riggan arrive et en deux répliques arrange-un peu- la situation puis repart. On a l’impression que le réalisateur chuchote à l’oreille de l’acteur « Vas-y qu’est-ce que tu attends » et que ce dernier arrive comme un Deus ex machina pour réprimer les travers émotionnels liés au traumatisme d’une vie passée sous les projecteurs de Broadway. La sincérité est touchante, peut-être que ce qui prend le plus dans ce film, c’est l’authenticité. Les personnages ne sauraient mentir, puisqu’ils se regardent tous et se montrent sous toutes leurs coutures. Par exemple, le manager de Riggan va le voir quand ce dernier est au bord du craquage en lui parlant d’un potentiel rôle dans le prochain Scorsese. Riggan reprend courage, mais l’on apprend vite que c’est un doux mensonge de la part de l’agent. Des actrices compatissantes lui reprochent cela, on le voit à la caméra la seconde suivante. Mais la caméra est justement la vision de Riggan. En réalité, le mensonge est un baume au cœur accepté et Birdman préfère des illusions à la réalité morne, si bien qu’il mélange les deux et se montre, indifférent aux critiques et aux reproches.

Enfin, j’aimerais voir avec vous quelques clins d’œil que Birdman fait à la culture, puisque, nous l’avons compris, il est question de la culture traitée comme un ensemble universel et décliné dans plusieurs domaines.

Inspirations et références

J’ai déjà semé quelques pistes dans ma chronique (Shakespeare, par exemple), mais ce film est un concentré de références qui mettent en valeur la culture. En cela, peut-être que nous avons une réponse à la question que se pose le film : la culture est un tout qui se vit plutôt que de le sectionner, l’analyser, le disséquer. Je pense que ce film est la culture à plein nez (voyez la fin du film !). Je ne suis pas renseigné sur les inspirations d’Iñárritu mais on peut les sentir juste en regardant le film. Outre les références explicitées par les personnages, nous en analyserons deux en guise de conclusion.

Shakespeare. Je ne l’ai pas cité au hasard, et le réalisateur non plus. Riggan est ivre mort, en proie au doute, lorsque soudain retentissent les derniers vers de Midsummer night’s dream dans la tête de l’ex super-héros. Mais ce dernier sort du liquor store et se rend compte qu’un vagabond est réellement en train de s’époumoner sur ces vers pour voir s’il a sa chance dans le théâtre. Je vous met un extrait du soliloque de Puck à l’issue de la pièce :

Puck. If we shadows have offended,
Think but this, and all is mended,
That you have but slumber’d here
While these visions did appear.
And this weak and idle theme,
No more yielding but a dream,

Cette première référence ayant été analysée- sans être pour autant soigneusement étudiée et interprétée- je vous propose d’en étudier une autre, issue d’un contexte beaucoup plus contemporain.

Vous l’avez ? Parfait, je n’ai pas besoin d’en dire beaucoup plus. Birdman présente une synthèse, comme si la culture était traitée comme un tout, comme un ensemble de références dont l’amalgame mène à une schizophrénie onirique sur une scène américaine. La synthèse est même physique, car Riggan est blanc et se tient de face comme John Travolta, tout en ayant la même pilosité faciale que Samuel Jackson. Tout se mélange dans une seule et même réalité où l’on ne distingue plus les inspirations, les faits et les fantasmes. Pour sûr, cette interprétation de la réalité est séduisante, mais la violence pour parvenir à cela n’est pas à omettre. Pour souligner cet aspect « hyper-réaliste » comme il l’est mentionné dans le film, je vous proposerai de voir ce film à la lumière de Sade. En effet, le sous-titre de Birdman est « the unexpected virtue of Ignorance », une telle locution m’évoque Justine ou les malheurs de la vertu de Sade. Sans vouloir forcer le parallèle qui est un peu fantasmé, restons-en au fait que dans les deux œuvres, les personnages apprennent et souffrent. Dans les deux cas, la fin nous donne beaucoup à penser et vouloir trouver une raison à cela serait n’avoir rien compris au film.

Je vous remercie de m’avoir lu.  

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