Matt et Kate décident de tout quitter pour s’installer dans une maison isolée. Tandis que l’éloignement semble être le gage d’épanouissement pour le jeune couple, la découverte d’une pièce condamnée bouleverse leur quotidien. La maison de leurs rêves semble cacher bien des mystères. Un thriller fantastique signé Christian Volckman.

Au bord du conte ?

Le film s’articule autour d’une question récurrente dans l’univers du conte. Proche voisin de la lampe d’Aladin, The Room apparaît comme un trésor miraculeux : un objet ayant le pouvoir de réaliser les souhaits. Mais « la magie a ses limites », comme le souligne le réalisateur. C’est d’ailleurs grâce à ces limites-ci que les diverses tensions peuvent prendre place. Petit à petit, l’espace de mouvement est donc circonscrit à un huit-clos dans une vieille maison isolée.

Pleine lumière sur les acteurs

Le film repose sur deux acteurs, Olga Kurylenko dans le rôle de Kat et Kevin Janssens dans le rôle de Matt. La jeune actrice, déjà remarquée pour son interprétation dans Seven Psychopaths (Martin McDonagh, 2012) et dans Les traducteurs (Régis Roinsard, 2019), est encore une fois admirable dans sa maîtrise du personnage. C’est véritablement le couple qui supporte à lui seul l’intrigue, tout le reste n’est qu’ébauche. Comme le prouve The Room, nul besoin d’un budget pharaonique pour faire du cinéma. Le réalisateur a fait le choix d’un style épuré en étant toutefois prenant.

Le couple se retrouve confronté à une pièce qui n’est autre que le miroir de leurs désirs. Face à son propre reflet, l’Homme se retrouve seul face à ses fissures ; en effet, le décor extérieur s’efface et laisse les acteurs seuls en scène. Il est alors regrettable que la psychologie de chacun ne soit pas plus développée. Il y aurait pourtant eu matière, comme le laissent deviner les différentes pistes semées au sein du scénario.

La figure de Matt, peintre à la recherche de l’inspiration, n’est pas sans rappeler d’autres figures d’artistes maudits. Ne parvenant plus à créer et voulant découvrir l’histoire du lieu, Matt s’enchaîne dans l’obsession. N’avez-vous pas en mémoire un écrivain raté qui s’isole dans une demeure étrange où il finit par perdre la raison ? La référence au film Shining de Stanley Kubrick paraît évidente, même pour ceux ne l’ayant pas vu. Toutefois, The Room est bien un triller fantastique et non un film d’horreur, le nœud de l’intrigue se situe donc ailleurs.

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Reflet et Échos

Loin de se renfermer sur son propre genre cinématographique, le film de Christian Volckman se fait l’écho d’icônes cinématographiques majeures. L’idée de la pièce exhaussant les désirs enclenche une recherche initiatique afin de révéler ce qui est véritablement l’objet de notre désir. C’est ce même problème que met en lumière le Stalker (1979) d’Andreï Tarkovski. Comme le personnage du Stalker, les personnages de The Room sont ancrés dans le réel, dans un idéal de vie matérialiste : diamants, billets, belles robes et champagnes semblent d’abord les combler.

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D’autre part, le Stalker comme le couple du film sait ou apprend à ses dépends que l’Homme, pour exister, doit lutter contre ses tourments les plus secrets seul, sans Dieu.

« Andreï Tarkovski était attiré par l’homme qui réalise que le sens de la vie réside avant tout dans la lutte contre le mal qu’il porte en lui-même, et qui lui permettra au cours de sa vie de franchir au moins quelques degrés vers la perfection spirituelle. »

Dans The Room, les personnages doivent apprendre à redéfinir leurs désirs, s’interroger sur ce qui est le moteur de leurs actions. Cependant, autre chose d’autre encore semble constituer le cœur de l’intrigue, quelque chose qui explique que le film ne bascule pas dans l’horreur. Au travers de cette pièce extraordinaire, mais aussi de l’esquisse d’un portrait d’artiste tourmenté, le film questionne le processus de création ainsi que les rapports entre créateur et création.

Une portée philosophique ?

« Et si la pièce était une super imprimante 3D ? » Cette réflexion tout droit sortie de la bouche de Matt soulève la question épineuse de la création. Les diverses révélations laissent cette question sans réponse, cependant elles complexifient le problème. L’argent sorti de la pièce est-il bien réel ? Et si tout était illusion à l’image de la Matrice ? La trilogie Matrix des frères Wachowski met en scène un monde où les Hommes vivraient branchés à un univers illusoire, bâti de toutes pièces par les machines. Si ce que l’on voit, sent et touche n’existe pas, comment est-il possible de faire la différence entre le réel et l’irréel ?

Tout ce que promet finalement la pièce est de combler le vide matériel en faisant apparaître les objets que les protagonistes croient vouloir posséder. Si le bonheur reposait sur le principe de la possession, de l’accumulation matérielle, la vie du couple serait comblée. Dès la découverte de ce pouvoir mystérieux, les billets pleuvent et les murs se couvrent de tableaux de maîtres. Qui n’a jamais rêvé de pouvoir contempler un Van Gogh depuis son canapé ou de pouvoir goûter aux mets les plus raffinés à volonté ? Un luxe nouveau qui séduit et enivre. Le spectateur est le premier à blâmer ce comportement et pourtant, n’est-ce pas la logique dans laquelle il vit ? Au travers du fantastique, le long-métrage laisse entendre une critique de la société de consommation, où pour exister il faut posséder.

Mais tout pouvoir connaît une limite. À l’image de la vie humaine qui connaît un début, un développement et une fin, les créations de la pièce semblent suivre cette même dynamique, comme si toute création contenait en elle sa propre destruction. A ce point de l’intrigue les références philosophiques se font autres, le scénario délaisse la caverne de Platon pour Nietzsche qui est d’ailleurs cité au cours d’une discussion entre Matt et un sombre inconnu. Ainsi, le script ménage l’attention du spectateur en bifurquant et ouvre sur de nouvelles possibilités et de nouvelles menaces.

Et si la fiction rejoignait la réalité ?

En cette période de confinement, regarder The Room n’est pas dénué d’intérêt. Pas seulement parce que l’intrigue est bien menée, même si le suspense est au rendez-vous, pas seulement parce que le film est construit tel un conte philosophique dont c’est au spectateur de construire la chute. Mais aussi parce que c’est peut-être l’occasion inouïe de se sentir plus proche de ce couple qui fait le choix de quitter la ville pour se recentrer sur soi à la campagne mais cette introspection met vite en lumière les failles des individus. Le huis-clos comme le confinement nous contraint à nous retrouver seul avec nos forces, nos faiblesses, nos tourments. Comment ne pas se sentir proche du récit de ces êtres prisonniers volontaires entre quatre murs. Il faudrait donc apprendre à vivre avec les contraintes.

Le long-métrage a été récompensé par le prix du meilleur film lors du festival international du film fantastique de Bucheon (Corée du Sud, 2019). Il faut dire que le réalisateur Christian Volckman, malgré sa courte filmographie, n’en est pas à son coup d’essai. Renaissance, son premier long-métrage sorti en mars 2006 avait été loué par la presse ainsi que par les festivals (Festival International d’Animation d’Annecy, Festival Animadrid, Festival de San Sebastian/ Horror, Festival Pusan en Corée du Sud, Festival du film de Boston) où il a obtenu de nombreux prix.

Malgré la fermeture actuelle des cinémas vous pourrez découvrir ce film grâce à la VOD à partir du 14 mai 2020.

1 . Tarkovski (A.).- « Eloge de l’homme faible » in Cahiers du cinéma, n° 392, février 1978, p. 40.

Publié par :Clémence Tariol

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