Le retour de la photographie argentique à l’ère du (presque) tout numérique

La photographie argentique est de retour. Plus qu’une vague de nostalgie, c’est une nouvelle approche de la photographie qui se joue avec cette tendance. Sur Instagram, elle semble apporter une réponse à la standardisation massive et bouscule les codes.

Alors que la qualité apparemment supérieure des iPhone 11 et 11 Pro est le principal argument de vente d’Apple, la chaîne de laboratoires photo parisienne Nation Photo place l’année 2019 sous le signe de la pellicule avec son « 10 Year Challenge ». Photographes amateurs et professionnels (re)découvrent les joies de la photographie argentique malgré la domination du « tout numérique ». Au cœur de cette tendance : les digital natives. Et pour ceux qui se lancent, cette pratique semble être toute une expérience qu’ils se réapproprient, notamment en publiant leurs tirages sur Instagram, réseau social dédié à la publication de photographies et accessoirement la plus utilisée au monde.

Vingt ans de péripéties photographiques

Plus pratiques, moins coûteux, nombre de prises démultiplié… Au début des années 2000, les appareils photo numériques connaissent une ascension fulgurante et bouleversent le marché de la photographie. Selon l’Association pour la Promotion de l’Image, la progression moyenne des ventes d’appareils numériques à l’échelle mondiale atteint les 64 % en 2003. La même année en France, les ventes augmentent de 145 %. Si les appareils jetables « prêt-à-photographier » ont résisté plus longtemps, les smartphones ont vite remplacé ces appareils de poche. La fin de la pellicule n’a pas épargné les fabricants qui n’avaient pas anticipé ce phénomène. Kodak, par exemple, n’a pas su prendre le virage du numérique à la différence de ses concurrents Canon ou Fuji. Entre 2003 et 2012, la firme américaine pionnière a fermé 13 usines et 130 laboratoires. Elle a également supprimé 47 000 postes et s’est déclarée en faillite en janvier 2012. Canon a quant à lui arrêté sa production d’appareils argentiques en 2018.

Dès 2015, les ventes d’appareils numériques diminuent au profit des smartphones aux objectifs toujours plus performants: selon l’Institut d’études Growth for Knowledge, (analyse des marchés et des comportements des consommateurs), moins de 2 millions d’appareils numériques ont été vendus cette année-là contre 5,5 millions en 2010.

En 2019, des photographes « souvent novices », selon le laboratoire photo parisien Négatif+, semblent prendre du recul en se lançant dans l’argentique.

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Redonner de la matière à une pratique dématérialisée

Des filtres rétros Instagram au filtre « appareil photo jetable » orangé et daté de 1998 par Huji Cam, la photographie sur smartphone semble imprégnée de nostalgie. Souvenir d’une époque que les utilisateurs n’ont pas ou peu connu ? Ce serait surtout pour donner « du cachet à un cliché quelconque » selon Konbini, en 2018. La photographie argentique semble être dans la continuité de ce phénomène. Karla, jeune diplômée vivant en Californie, utilise son appareil argentique depuis quatre ans et « aime photographier ce qu’on pourrait trouver sur de vieilles cartes postales ». Ce n’est pas tant le fait de « revivre » une époque révolue que de chercher une image différente, un rendu original qui compte. À Négatif+, on constate que les jeunes s’y intéressent pour « l’effet vintage, le grain qui sont de fait plus présents que sur une image numérique assez lisse, au rendu assez standard ». Au-delà du rendu particulier, le fait d’avoir des images sur un support tangible rend aussi la chose plus authentique. Andrea, 23 ans, utilise un appareil jetable depuis son arrivée à Paris en août 2019 pour « avoir une sorte de journal visuel » de sa vie parisienne. Elle a « la sensation que c’est plus palpable que les reflex ou les appareils plus modernes ». À une époque où pratiquement tout se passe sur écran et où la quête de sens est une préoccupation croissante, obtenir un résultat palpable peut s’avérer très satisfaisant. Pour Karla, avoir des souvenirs matériels est plus intime : « plus tard, je veux pouvoir partager mes albums avec mes enfants, c’est mieux que de faire défiler des milliers de photos sur un téléphone ». L’impression d’images numériques est évidemment possible, mais les photos développées permettent de fait, selon Marie, 22 ans, amatrice de photographie depuis son plus jeune âge, de « se confectionner une bibliothèque de souvenirs matériels et palpables, ce qui tend à se perdre avec le numérique puisque vraiment peu de gens impriment leurs photos ». Elle se projette déjà : « c’est une espèce de mini biographie amusante que je pourrai retrouver dans quelques années ».

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Une pratique qui s’inscrit sur le long terme

La photographie argentique est un processus lent et durable. Elle nécessite d’explorer son environnement, les appareils, les pellicules pour parvenir à trouver un rendu travaillé et personnalisé. Les photographes qui comme Marie veulent « appréhender la photographie autrement qu’avec [leur] smartphone ou des appareils bas de gamme » font également le choix de ralentir l’élan du « toujours plus, toujours plus vite » auxquels ils sont habitués. Cela s’accompagne d’une véritable sélection, chaque prise est réfléchie : avec l’achat de pellicules, d’appareils jetables (à partir de 12€ et pouvant aller jusqu’à 25€ pour les plus originaux), le développement, les éventuelles réparations… Cette pratique reste coûteuse. Cependant, comme Andrea, ils s’adaptent et peuvent garder la même pellicule pendant 4 ou 5 mois : « Je ne prends pas n’importe quoi en photo. Je sélectionne vraiment ce que je veux prendre, parce que je sais que ça coûte cher ». Coûteuse mais gratifiante, cette expérience provoque un réel effet de surprise lorsque l’on redécouvre les photos oubliées et les « joyeux accidents ». C’est ce que constate Marie avec ses tirages : « Avec l’argentique il faut accepter qu’on ne soit pas dans l’immédiateté. Je trouve ça marrant d’avoir le temps d’oublier précisément quelles photos tu fais développer, ça fait de chouettes surprises au bout du compte ! ». Cette pratique visiblement à contre-courant d’un monde où tout doit aller plus vite offre une alternative à l’immédiateté.

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Quand la photographie argentique rencontre Instagram : une pratique qui bouscule les codes

La tangibilité, la lenteur… avec ces caractéristiques, l’argentique propose un rythme plus « humain » que la frénésie photographique rendue possible par les smartphones, mais cela entre en contradiction avec le principe iconique d’Instagram : partager instantanément. Pourtant les tirages numérisés fleurissent peu à peu dans nos feeds. Nombreux sont les utilisateurs qui publient leurs photos ou qui en republient sur leur profil d’origine et très souvent sur un profil spécialement dédié à ce type de publications. Ces galeries virtuelles sont, à la manière des foires artistiques, de vastes lieux de partage d’histoires personnelles (Selfie On Film), d’exploration, de découverte et d’inspiration (nostalgic Analog). Ce que confirme Karla, qui dédie un de ses deux profils à ses tirages : « Je peux partager mes photos et voir le travail des autres. Il y a plein de choses très belles et créatives. Instagram ajoute une dimension plus amusante : la recherche est plus agréable et c’est plus rapide pour interagir avec des gens qui s’intéressent aux mêmes choses que toi ». Ce phénomène bouleverse aussi les codes de la plateforme. Si la publication des photos numériques tronquait déjà l’instantanéité avec la période de retouche et la programmation des posts en amont, celle des photos numérisées est, pour des raisons pragmatiques comme le développement, encore plus décalée dans le temps. Bouleversement aussi car ces photos proposent un contenu original, parfois plus léger, comme pour Marie : « J’aime bien publier mes photos sur mon profil […] c’est un endroit où je ne me prends pas au sérieux. J’essaye de proposer des photos qui sortent un peu des codes Instagram ». Et le plus souvent créatif, comme pour Andrea qui souhaite publier ses photos une fois développées : « Je voudrais faire quelque chose de créatif […] par mois, par thèmes ou par couleurs ».

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Cette tendance vintage et créative, qu’elle soit éphémère ou durable, invite à ouvrir l’œil sur notre environnement, à le redécouvrir, et à mettre la main à la pâte (ou à l’appareil) !

Merci infiniment à Andrea, Karla, Marie et Négatif+ pour leur participation !

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