La Grande Vague de Kanagawa, chef-d’oeuvre d’Hokusai

Qui peut dire ne jamais avoir vu cette œuvre de célèbre artiste japonais Hokusai ? Personne.

Et c’est bien normal, car il s’agit de l’une des pièces les plus importantes ayant été créées avec la technique de l’estampe. On y voit, plus en détails, une grande vague s’abattant sur deux navires et de pauvres pêcheurs et montrant la fragilité des humains face à la nature avec en fond le seul et unique Mont Fuji.

C’est simple : cette estampe est tellement connue que de nombreux exemplaires se retrouvent dans les musées des quatre coins du monde. Il y en a notamment un au MoMA de New York mais il n’est pas exposé au public. Elle est également présente dans une collection privée ainsi qu’au musée Guimet, le Musée national des Arts Asiatiques de Paris.

Mais qu’est-ce qui fait que cette estampe est plus importante que toutes celles qui constituent la série des Trente-six vues du Mont Fuji de Hokusai ? Plus que ça, pourquoi assimile-t-on le mot même d’estampe ou d’Hokusai directement à cette œuvre plus qu’à son Rêve de la femme du pêcheur ou à La Manga ?

Tant de questions qui peuvent donner des dizaines de pistes de réflexion sur la carrière même de l’artiste, les œuvres phares d’Hokusai ou bien encore sur la série mettant en avant La Grande Vague de Kanagawa, à savoir les Tente-six vues du Mont Fuji.

Hokusai : l’artiste aux cent-vingt noms

 

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Autoportrait en vieil homme, Hokusai, 1839, Paris, Louvre. Wikimedia Commons.

Lorsque l’on parle de La Grande Vague de Kanagawa, on parle forcément d’Hokusai qui est considéré comme une des maîtres de l’estampes du XVIIIe et du XIXe siècle. Pourtant, on sait moins que cet artiste a eu plusieurs noms de peintre qui variaient selon son style artistique du moment. Selon les dernières recherches en date sur Hokusai, il aurait porté cent-vingt noms qui correspondraient tous a une façon de représenter ses sujets de prédilection.

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Deux femmes par temps orageux et paysage d’automne, Katsukawa Shunshô,huile sur toile, v. 1771. Chicago, Art Institute of Chicago. Wikimedia Commons.

Considéré comme un génie et un créateur audacieux à l’élan créatif fécond et inépuisable, Hokusai a eu une carrière très prolifique avec plus de mille œuvres peintes au cours de ses soixante années de carrière. Hokusai était connu pour être très polyvalent autant dans la forme que dans le fond de ses représentations : il a en effet créé des estampes, des dessins, des gravures, des livres illustrés ainsi que des manuels. Bien que reconnu pour ses paysages et notamment sa séries des Trente-six vues du Mont Fuji, Hokusai a également produit des portraits de geisha, des acteurs de kabuki mais aussi des sportifs comme les sumo, mais aussi des scènes de la vie quotidienne ou encore des illustrations pour cartes de vœux, pour romans et pour recueils de poésie. Une autre de ses plus célèbres créations est parfois considérée comme une estampe pornographique, aussi appelée shunga : Le Rêve de la femme du pêcheur. La dernière des trois œuvres majeures de l’artiste, avec La Grande vague de Kanagawa et La Manga, est une série de carnets à croquis qui serait l’une des principales inspirations de la bande dessinée japonaise actuelle, les manga. Son œuvre est une parfaite synthèse de l’art oriental qu’il a su se perfectionner au fil des années ainsi que des productions occidentales parvenues au Japon par la Compagnie des Indes. C’est ce mélange qui fait toute la beauté de l’œuvre de d’Hokusai.

L’artiste est né en 1760 à Katsushika, l’un des faubourgs de la capital Edo. Orphelin très jeune de parents inconnus à ce jour, il est recueilli par un artisan chez qui il développe très jeune son sens du dessin et de l’esthétique. Il travaille aussi pour un libraire et va parfaire son étude de l’image et de la peinture avant de partir étudier la xylographie dès son adolescence. Il commence dès lors à diversifier son art et par extension ses différents noms d’artiste. Parmi ces cent-vingt noms, six sont à vraiment retenir.

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Lutteurs de sumo, extrait de La Manga, Hokusai, v. 1812-1878. Wikimedia Commons.

Le premier est Katsukawa Shunrô (1779-1794), appellation voulant littéralement dire « Splendeur du Printemps » qu’il prend en hommage à son maître de l’époque, Katsukawa Shunshô (1726-1793). Il peint alors de nombreux portraits en suivant les enseignements de son maître et produit aussi des illustrations pour romans ainsi que des estampes publicitaires. Dès 1795, il quitte l’atelier Katsukawa et commence à créer son propre style, mêlant lyrisme et influences chinoises et occidentales. Il devient l’élève de Tawaraya Sori et prend comme nom Sori II à la mort de son maître. Notre artiste se concentre alors sur les estampes dites surimono éditées pour le Nouvel An et accompagnées de courts poèmes mais illustre aussi quelques calendriers. En 1799, Katsushika devient Hokusai, nom qui le marquera chez la postérité. Devenu célèbre, il a quelques apprentis à qui il enseigne l’art de l’estampe surimono mais aussi la peinture ainsi que les estampes polychromes. En parallèle, il illustre aussi de nombreux romans-fleuves. Il n’a cependant pas encore créé l’œuvre phare qui nous intéresse aujourd’hui, La Grande Vague de Kanagawa. Dès 1811, il prend le nom de Taitô sous lequel naît finalement son premier chef-d’œuvre : La Manga. Il ne se concentre alors que sur les livres d’images. Notre grande cataracte ainsi que les trente-cinq autres vues du Mont Fuji ne sont créées que sous sont prochain nom : Litsu. Son art de la nature est alors à son paroxysme. Pourtant, Hokusai continue de peindre des estampes jusqu’en 1839, année du grand incendie qui a détruit l’entièreté de son atelier et brûlé des œuvres que nous ne connaîtrons jamais. Il s’éloigne de l’estampe pour la peinture et meurt en 1849 en laissant pour testament :

Même fantôme j’irai marcher gaiement l’été dans les landes. 

La Grande Vague de Kanagawa et autres vues du Mont Fuji : un amour de la nature

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La Grande Vague de Kanagawa, Hokusai, ukiyo-e, v. 1830-1832. New York, Metropolitan Museum of Art. Wikimedia Commons.

Lorsque l’on s’intéresse de plus près à La Grande Vague de Kangawa, on remarque plusieurs choses qui peuvent expliquer l’engouement autour de l’impact de cette dernière. La première et la plus évidente est cette grande masse d’eau en arc de cercle qui semble dessiner une griffe qui est en train de s’abattre sur deux bateaux de pêcheurs. Ces derniers sont presque invisibles, très petits en comparaison, et impuissants face à la nature qui les domine totalement. Chose à noter aussi, c’est que bien qu’il s’agisse d’une des nombreuses vues du mont Fuji, ce n’est finalement qu’en arrière-plan qu’on le distingue, la composition laissant la vedette à la vague, soulignant par la même occasion un grand travail sur les perspectives. Si l’on regarde de plus près une nouvelle fois, de nombreux détails de cette cataracte peuvent intriguer. Toutes ces formes griffues qui se dessinent dans la mousse blanche sont des instants infimes dans la vie de cette dernière. Une spécialiste de Hokusai estime qu’il serait possible aujourd’hui de voir tous ces détails et de reproduire cette estampe avec un appareil photo pouvant prendre une rafale de 500 clichés par seconde et avec une vitesse d’obturation très élevée. Cela démontre un temps considérable d’observation de la nature et une génie du dessin pour rendre avec autant de finesse la réalité de la nature. Outre la finesse de la réalisation, ce qui a marqué les spectateurs et qui subjuque toujours aujourd’hui est l’effet de 3D qui a été possible par l’utilisation du bleu de Prusse. C’est à l’aide de cette couleur chimique provenant de l’étranger que Hokusai a pu faire ce dégradé si caractéristique de l’œuvre. Si personne ne sait vraiment quel paysage réel a servi de modèle pour la réalisation de La Grande Vague de Kanagawa, mais beaucoup affirment reconnaître une vue du mont Fuji depuis la petite île d’Enoshima, dans la baie de Sagami et non loin de Kanagawa.

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Kajikazawa dans la province de Kai, Hokusai, ukiyo-e, v. 1830. Brooklyn, Brooklyn Museum. Wikimedia Commons.

Bien qu’il s’agisse de la vue du mont Fuji la plus connue dans le monde, elle fait partie d’une des séries qui a été produite par le maître Hokusai pour répondre à une commande. En effet, à la fin du XVIIIe siècle, l’estampiste s’est rendu au sanctuaire Fuji Sengen-Jinja, où est vénérée la princesse Fujikonohana, la déesse Fleur de Cerisier, de l’eau et du mont Fuji. À cette époque, le pèlerinage de la montagne est déjà très développé aux point qu’un groupe nommé les Fujiko, les adorateurs de la montagne, viennent souvent prier dans ce sanctuaire. C’est pour ce culte et le tourisme de l’époque qu’est donc né la série des Trente-six vues du mont Fujiainsi que sa suite, les Cent vues du mont Fuji.

Hokusai va alors commencer à immortaliser de nombreux paysages et la vie humaine non loin de la montagne sacrée. Il va se déplacer à de nombreuses reprises, tantôt montrant le mont Fuji en grand, dans toute sa splendeur, et parfois ne faisant qu’accompagner la vue. C’est par exemple le cas de Kajikazawa dans la province de Kai. Cette estampe faite très certainement avant la cataracte nous montre comment Hokusai travaillaient avant de réussir l’un de ses chefs-d’œuvre. Mais les formes de la mousse, des vagues ou encore les couleurs restent encore loin du dégradé qui fait toute la puissance de La Grande Vague de Kanagawa. Il va donc poursuivre son art jusqu’à créer sa série des Trente-six vues du mont Fuji que nous connaissons aujourd’hui. Pourtant sa maîtrise du bleu de Prusse va se poursuivre dans la suite de sa carrière qui va encore et toujours sublimer le paysage et la nature. Ainsi, dès 1960, cette nouvelle série voit le jour. Bien moins connue que la précédente, c’est pourtant de celle-ci dont Hokusai est le plus fier. Il le dit lui-même dans la postface aux cents vues du mont Fuji :

« Depuis l’âge de six ans, j’avais la manie de dessiner les formes des objets. Vers l’âge de cinquante, j’ai publié une infinité de dessins ; mais je suis mécontent de tout ce que j’ai produit avant l’âge de soixante-dix ans. C’est à l’âge de soixante-treize ans que j’ai compris à peu près la forme et la nature vraie des oiseaux, des poissons, des plantes, etc. Par conséquent, à l’âge de quatre-vingts ans, j’aurai fait beaucoup de progrès, j’arriverai au fond des choses ; à cent, je serai décidément parvenu à un état supérieur, indéfinissable, et à l’âge de cent dix, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant. Je demande à ceux qui vivront autant que moi de voir si je tiens parole. Écrit, à l’âge de soixante-quinze ans, par moi, autrefois Hokusai, aujourd’hui Gakyo Rojin, le vieillard fou de dessin. »

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Kaijo no fuji, Hokusai, v. 1860. Wikimedia Commons.

La Grande Vague de Kanagawa reste encore à ce jour l’une des œuvres phares d’Hokusai qui l’a fait connaître dans le monde entier. Estampe d’un grand maître qui ne la voyait finalement pas comme une œuvre extraordinaire, cette cataracte a su développer le nihonga (l’art japonais) à son paroxysme, au point d’inspirer des artistes comme Debussy avec La Mer et les Japonistes, et qui fut recopiée de nombreuses fois. Cette vague, reflet de l’époque Edo, est aujourd’hui vue comme l’un des emblèmes du Japon.


Image à la une :

Katsushika Hokusai, La Grande Vague de Kanagawa, ukiyo-e, v. 1830-1832. Image libre de droit. Wikimédia Commons

En savoir plus :

La Vague japonaise de Hokusai, documentaire réalisé par Pierre-François DIDEK diffusé sur Arte URL : https://www.arte.tv/fr/videos/086773-000-A/la-vague-japonaise-de-hokusai/

Hokusai, Jocelyne BOUQUILLARD, BnF [en ligne], consulté le 11 avril 2020. URL : http://expositions.bnf.fr/japonaises/arret/07.htm

HOKUSAI KATSUSHIKA (1760-1849), Chantal KOZYREFF, Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 11 avril 2020. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/hokusai/

HOKUSAI « l’affolé de son art » d’Edmond de Goncourt à Norbert Lagane, exposition ayant eu lieu au musée Guimet en 2018. URL : https://www.guimet.fr/event/hokusai-laffole-de-son-art-dedmond-de-goncourt-a-norbert-lagane/

L’estampe japonaise à la BnF, BnF [en ligne], consulté le 12 avril 2020. URL : http://expositions.bnf.fr/japonaises/fuji/album.html

La Grande Vague d’Hokusai, une image symbolique, Magalie LESAUVAGE, Beaux-arts [en ligne], consulté le 12 avril 2020. URL : https://www.beauxarts.com/expos/la-grande-vague-dhokusai-une-image-symbole/

Estampes japonaises, Olaf MEXTORF, Éditions Place des Victoires, 9 novembre 2017, ISBN : 2809913595

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