Les hypocéphales, pièces rares du viatique funéraire égyptien

Hypocéphale de Tasheritkhons, lin stuqué, British Museum, EA37909

Un hypocéphale est un élément très particulier du viatique funéraire égyptien : il apparaît à l’époque ptolémaïque (entre le IVe et le IIe siècle av. J.-C.) et uniquement chez des individus bien particuliers, des membres de l’élite du clergé d’Amon-Ré et de Min à Thèbes (la capitale religieuse de l’Égypte) et à Akhnim. Il ne s’agit donc pas d’un élément courant des tombes et n’apparaît jamais chez les particuliers.

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Les hypocéphales sont des disques en papyrus, en toile de lin stuquée et plus rarement en bronze, en bois peint ou en argile, recouverts de dessins et de textes hiéroglyphiques tracés à l’encre noire. Ils mesurent de 9 à 23 cm et sont placés sous la tête du défunt. On recense environ 80 exemplaires dans de nombreux musées à travers le monde.

Le mot « hypocephalus» fut formé par Jean-François Champollion à partir des racines grecques qui signifient « placer sous la tête ». Les hypocéphales demeurent mystérieux en raison des lacunes historiographiques récurrentes de leur découverte : plusieurs spécimens découverts au XIXe siècle, probablement dans les régions de Thèbes et d’Akhnim, ont été malencontreusement séparés de leur viatique funéraire original. Les informations sur leur contexte d’origine ont donc été fréquemment perdues ou sont difficiles à établir.

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Les substances de momification présentes sur le crâne ont imprégné le centre de l’hypocéphale. Turin Cat. 2320. © Museo Egizio Torino.

Les inscriptions et les illustrations des hypocéphales, réparties sur plusieurs bandes circulaires et plusieurs registres, déclinent le nom et les titres du défunt, parfois également de ses parents et énoncent brièvement des extraits de textes religieux visant à insuffler la chaleur vitale sous la tête du défunt pour gagner l’ensemble de son corps, afin de le réanimer dans l’au-delà. L’individu s’identifie au Dieu soleil par l’éclat lumineux et chaud magiquement suscité par l’hypocéphale. Sa forme circulaire représente le disque solaire ou l’iris de l’œil oudjat. Par son contenu symbolique, il associe le mort à la divinité solaire, et assure donc sa renaissance cyclique et éternelle à l’image du dieu solaire.

Le chapitre 162 du Livre des Morts

Les hypocéphales sont réalisés selon les prescriptions magiques du chapitre 162 du Livre des Morts, principal livre funéraire des Égyptiens à partir du Nouvel Empire, qui fait office d’une sorte de guide pratique pour l’au-delà. Plusieurs chapitres ont été ajoutés tardivement, au XIe siècle av. J.-C., et constituent les « chapitres supplémentaires du Livre des Morts », parmi lesquels on retrouve le 162e. Ce chapitre apparait par extraits sur une partie non négligeable de notre corpus d’hypocéphales.

Le chapitre 162 s’intitule « formule pour faire naître une flamme sous la tête du bienheureux ». Les instructions évoquent la flamme vitale du soleil générée par l’image de la vache-Ihet, soit par une statuette en or fin ou par le dessin de celle-ci sur un papyrus placé au niveau de la tête. Le sort est une supplication au dieu Rê, fils de la Vache du Ciel, à accorder au défunt un peu de lumière. Le sort devait être récité en compagnie d’une figurine en or de la Vache du Ciel, qui est également représentée sur les hypocéphales.

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Détail de l’hypocéphale de Tasheritkhons, British Museum. La Vache du Ciel se tient devant les Quatre Flis d’Horus.

La magie égyptienne fusionne la cause et la conséquence : l’hypocéphale permet par ses inscriptions de propulser le défunt dans le monde divin en même temps qu’il est un signe de l’accomplissement de son nouveau statut, l’effusion de lumière en étant la preuve.

Qu’est-ce qui a précédé les hypocéphales ?

Depuis les périodes préhistoriques, les pratiques funéraires égyptiennes témoignent très fréquemment d’une protection particulière de la tête par des objets et des récits religieux qui mutent au fil du temps et dont les évolutions permettent souvent de déceler les parentés et les héritages. Au cours de la décomposition d’un corps, même momifié, la tête a souvent tendance à se détacher du corps. Les Égyptiens anciens redoutent fortement cette éventualité, et l’attachement entre corps et tête est une notion très présente dans leurs pratiques funéraires au même titre que dans le mythe osirien. On peut ainsi esquisser le processus évolutif des pratiques funéraires marquées par des idées récurrentes mais illustrées de façon changeante.

Pour tenter de comprendre ce qui a précédé les hypocéphales, on peut les comparer à certains éléments funéraires antérieurs et contemporains qui leur ressemblent par la forme, l’emplacement et parfois par l’usage.

On reconnaît dans les frises des Textes des Sarcophages un disque jaune tressé décoré d’une ligne médiane noire. Il s’agit peut-être d’un panier plat ou un disque en jonc rond ou ovale, peut-être un tamis à eau permettant de purifier la momie. Cependant, cette comparaison entre une représentation de disque de jonc tardivement « mystifié » en disque solaire et l’hypocéphale n’est qu’une supposition et rien ne permet de certifier un lien de corrélation entre les deux. Beaucoup de temps et d’évolutions religieuses (notamment le développement exponentiel de la magie) séparent ces deux éléments. Un traitement approfondi des textes funéraires, religieux, notamment les litanies consacrées à la tête en contexte funéraire sont nécessaires pour comprendre la parenté des hypocéphales.

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Tamis, feuilles de palmier tressées, Amarna, 22 cm de diamètre, British Museum, EA55130. Les tamis ont pu être utilisés dans le cadre de rites purificatoires du défunt.

Le motif du cercle aux vertus purificatoires et/ou protectrices rappelle également les appuis-têtes qui illustrent souvent l’assimilation entre la tête et le disque solaire représenté. La tête du défunt est assimilée à la renaissance du Soleil.

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Appui-tête de Mesehti, XIIe dynastie, Musée du Caire, JE 30967A.

Les cercueils de la Troisième Période intermédiaire (1071-664 av. J.-C.)  sont régulièrement décorés au niveau de la tête d’un disque solaire suscitant explicitement de la chaleur : ce principe est donc identique à celui des hypocéphales plusieurs siècles plus tard. La nécessité d’être en contact avec une source de chaleur associée au disque solaire est ancienne.

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La couronne de justification” est un objet placé sur la tête du défunt, et non sous la tête comme l’hypocéphale. Leur vocation spirituelle est similaire : la « couronne » suscite la glorification et la justification du défunt. (La justification du défunt égyptien correspond à la validation de sa présence dans l’au-delà.)

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“Couronne de justification”, cartonnage, issue de la tombe E 437 d’Abydos, 22e-25e dynastie, Brooklyn Museum. (E. Naville, The Cemeteries of Abydos, 1913.)

Assiettes de terre cuite : Les assiettes de momies sont placées, comme les hypocéphales, sous la tête des défunts. Mesurant une vingtaine de centimètres de diamètre, elles sont légèrement concaves. La plupart ne sont pas datées mais certaines datent de l’époque ptolémaïque. Contrairement aux hypocéphales, ces objets sont anonymes. Quand elles ne sont pas totalement anépigraphes, elles portent l’illustration commune de l’Ennéade dans la barque solaire, qui est la vignette du chapitre 133 du Livre des Morts.

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Assiette de terre cuite représentant la barque de Rê (ch. 133 du Livre des Morts), IIIe-IIe siècle av. J.-C., Paris, Musée du Louvre, N 944.

Planches de momie : Assez rares, ces planches en bois stuqué et peint placées sur la momie datent de l’époque ptolémaïque et romaine. Un exemplaire de planche de momie conservé au musée du Caire, placé sous la tête du défunt, porte l’inscription de la 1ère moitié du chapitre 162 du Livre des Morts. Cependant, la formule n’est pas inscrite dans un cercle. Avec l’hypocéphale, c’est le seul type d’objet connu qui reprend cette formule typique des hypocéphales.

L’hypocéphale semble être un objet bien à part, complétant le mobilier funéraire de manière indépendante aux divers textes et notamment au chapitre 162. Il se présente plus comme un « objet ou amulette » que comme une copie de texte.

Brigitte Vallée, OLA 150, 2000.

La permanence de l’héritage égyptien

La parenté entre l’hypocéphale et les pratiques funéraires ultérieures de l’époque hellénistique semble lisible. À cette période, un disque doré symbolisant l’appartenance des défunts au monde divin est placé sous la tête des morts. Ce disque est également présent sur des tissus de momies hellénistiques, mais rien ne permet de l’identifier au disque solaire ou à une forme de chaleur. Il pourrait s’agir d’une représentation abstraite de l’akh du défunt. Cependant, de nombreuses représentations solaires circulaires, proches des hypocéphales, aux iconographies variées, allant du nimbe à la rosette en passant par le disque ailé, apparaissent autour ou sous la tête du défunt de l’époque gréco-romaine.

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Linceul d’époque gréco-romaine, provenance thébaine, lin, Rijksmuseum van Oudheden, F 1968/2.1

De là, il n’y a qu’un pas pour atteindre les iconographies nimbées de l’art paléochrétien, où un halo circulaire apparaît autour des représentations des têtes saintes. À l’instar de l’hypocéphale, de nombreux autres concepts et pratiques magiques se transmettent et survivent d’une religion à un autre, preuve d’une certaine porosité des croyances et des rites spirituels.

Bibliographie

Jean-Louis de Cénival, Le livre pour sortir le jour. Le Livre des Morts des anciens Égyptiens, Le Bouscat, 1992, p.104-108.

Frédérico Contardi, Hypocéphale d’Ousirour, L. Bazin Rizzo, A. Gasse, F. Servajean, À l’école des scribes : les écritures de l’Égypte ancienne, catalogue de l’exposition organisée par le musée Henri Prades à Lattes, 9 juillet 2016 – 7 janvier 2017, p. 158-159.

Georges Daressy, Planches de momies, ASAE 19, 1920, p.141-144.

Luca Miatello, Dealing with Problematic Texts, A Synoptic Study of the Hypocephalus Turin Cat.2320, ENIM 12, 2019, p.49-73.

Édouard Naville, The Cemeteries of Abydos, Egypt Exploration Fund, Londres, 1913, p.84, p.93.

Maarten Raven, Egyptian Magic – The Quest for Thot’s Book of Secrets, The American University in Cairo Press, 2012, p.159-161.

Brigitte Vallée, Les Hypocéphales, in J.-C. Goyon et C. Cardin, Actes du Neuvième Congrès International des Égyptologues, OLA 150, Leuven, Eds Peeters, 2000, p. 1869-80.

Edith Varga, Les Hypocéphales, Acta Archaeologica Academiae Scientiarum Hungaricae 50, 1998, p.13-38.

Annik Wüthrich, Éléments de la théologie thébaine : les chapitres supplémentaires du Livre des Morts, SAT 16, 2010, p.52-56.

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