Le temple d’Hathor de Dendéra : architecture et mouvement des astres

Le temple d’Hathor de Dendéra est situé à 65 km au Nord de Louxor. Si le site est occupé depuis la VIe dynastie (XXIIIe siècle av. J.-C.) le monument que nous connaissons aujourd’hui fut fondé le jour du lever héliaque annuel de Sirius, le 16 juillet 54 av. J.-C., alors que l’Égypte ancienne est gouvernée par les derniers Ptolémée. (Le lever héliaque d’un astre correspond à son apparition dans le ciel du matin après sa conjonction avec le Soleil.)

temple dendera

La précédente fondation du temple de Dendéra eut lieu douze siècles auparavant. À l’époque de Ramsès II, on avait aligné la construction de l’ancien temple sur l’axe de l’azimut du lever de Sirius, comme tous les temples du 6e nome de Haute-Égypte. Au fil des siècles, la précession des équinoxes a entraîné un décalage progressif entre l’alignement de Sirius et l’axe de construction des temples. Lors de la nouvelle fondation en 54 av. J.-C., on décide de renouveler l’axe de construction du temple en confirmant ainsi l’importance du nouveau bâtiment. Ce nouvel axe, dont la singularité fait l’objet de cet article, sera aussi celui des autres nouveaux bâtiments proches du temple d’Hathor comme le temple d’Isis.1

Que signifient les astres pour les Égyptiens?

Les Égyptiens anciens associent les astres à leurs divinités et interprètent leurs mouvements en le calquant sur leurs mythes religieux. Ils ne se contentent pas d’associer le Soleil à Amon-Ré, qui accomplit son voyage nocturne dans une barque et se bat quotidiennement contre le Serpent Apophis pour renaître chaque matin sous forme de scarabée. Les mouvements des astres sont pour les Égyptiens un témoignage de leurs croyances et les font par conséquent interagir avec l’architecture sacrée et les décors religieux, comme un prolongement de leurs pratiques rituelles et une confirmation de leurs croyances.

Osiris, le dieu des morts, assassiné et démembré par son frère Seth, ressuscité grâce à la réunion des quatorze morceaux de son corps, est dans le contexte dendérite associé à trois astres dont les caractéristiques évoquent celles du dieu. Il est associé à la planète Jupiter, pour son aspect gigantesque, à l’étoile Orion et à la Lune, au même titre que le dieu Thot, pour sa régénération cyclique.

Canope (Canopus), une étoile visible uniquement sur un horizon très bas, ce qui est le cas à Dendéra durant l’hiver, représente en Égypte ancienne l’héritier cosmique.

Les Égyptiens axent les temples de déesses sur le lever héliaque de Sothis (Sirius). Cet événement annuel annonce pour les Égyptiens la crue du Nil. Par ailleurs, ils accordent une grande importance au phénomène du cycle sothiaque, qui commence lorsque Sothis se lève le 1er jour de l’année égyptienne, le 1er Thot. Cette manifestation céleste, qui a lieu tous les 1460 ans, suscite de grandes fêtes et entraîne une forte sacralisation du nombre 1460.

La nuit, l’étoile Sothis suit Orion, l’une des nombreuses figures d’Osiris ; elle est de ce fait identifiée à Isis (l’épouse d’Osiris)2.

Nout, la voûte céleste, est dans la mythologie égyptienne la mère d’Osiris, Horus l’Ancien, Isis, Seth et Nephtys. Elle est connue également pour avaler ses enfants sous forme d’étoiles pendant la nuit. Elle les protège en son sein pour les remettre au monde chaque matin. Selon les calculs de l’astrophysicien Ronald A. Wells de l’université de Berkeley, l’iconographie de Nout serait un écho à la forme de la voie lactée en Égypte durant la période prédynastique, qui dessinait alors un arc de cercle, similaire à un corps tendu, appuyé sur ses jambes et ses bras.

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Nout est représentée à plusieurs reprises sur les plafonds du temple d’Hathor de Dendéra, notamment dans les chapelles osiriennes du toit qui figurent la gestation du dieu et sa venue à l’existence dans différents contextes (gestation humaine, végétale, cosmique, lunaire).

Comment l’astronomie apparaît-elle dans le temple de Dendéra ?

Le 26 Khoïak (28 décembre) 47 av. J.-C. représente selon plusieurs calendriers religieux, et notamment selon les inscriptions du temple de Dendéra, un point d’orgue dans les célébrations de la renaissance d’Osiris, appelées « mystères osiriens » ou « mystères de Khoïak ». Pendant 14 jours, la durée nécessaire à la Lune pour apparaître entièrement, ont lieu la confection par des prêtres de plusieurs sanctuaires de Haute et Basse-Égypte de figurines osiriennes appelées parfois des « Osiris végétants ». Réalisées dans des moules, elles sont créées à partir de terre limoneuse, de sable et d’orge, sont séchées et déposées quelques jours dans une « cuve-jardin », image d’un utérus propice à la régénération de la divinité. Le 26 Khoïak, lors des processions de clôture du processus de régénération osirienne, les figurines sont déplacées dans la chapelle occidentale n°4, où elles reposeront dans cette tombe provisoire pendant un an : cette célébration a une portée à la fois religieuse et politique.

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Osiris végétant, Musée d’Art et d’Histoire de Genève
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Cuve-jardin, granite rose, Musée gréco-romain d’Alexandrie

La date exceptionnelle du 26 Khoïak 47 av. J.-C. est celle de la grande inauguration des chapelles osiriennes du toit du temple d’Hathor de Dendéra.  C’est un moment de concordance extrêmement rare et l’aboutissement des anticipations astronomiques parfaitement calculées, qui correspond à la fois à la pleine Lune et au fait que celle-ci atteigne une position zénithale, ce qui n’arrive que tous les 1460 ans (la durée d’un cycle sothiaque) ! Durant la nuit du 25 au 26 Khoïak, la Lune à son zénith irradie verticalement les salles obscures du toit, grâce à la lucarne placée au centre du plafond des chapelles habituellement plongées dans une obscurité constante, qui sont par ailleurs les plus secrètes car celles qui renferment  le mystère divin : la naissance d’Osiris dans le moule-utérus, à l’Est, et la mort du dieu, à l’Ouest.

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Lucarne de toit de la chapelle Est n°3. Les bas-reliefs représentent la momie d’Osiris sur un lit, incarnant sa conception végétale et humaine.

Puis, au petit matin du 26, dans les chapelles osiriennes du toit, débute la célébration de la régénération d’Osiris par une procession matinale, entre le coucher de la Lune ( figure d’Osiris) à 5h43 et le lever de Vénus, image de l’hériter (son fils Horus), à 6h10. Ces quelques 27 minutes de grâce furent saluées par les prêtres qui célébrèrent la transmission du pouvoir symbolique entre Osiris et son héritier Horus, incarné sur terre par le roi d’Égypte.  Or, l’année 47 av. J.-C. voit la naissance de Ptolémée XV dit Césarion, fils de Cléopâtre VII et de Jules César. La transmission de pouvoir entre Osiris, seigneur des morts, et son fils Horus, seigneur des vivants, auquel tous les pharaons sont assimilés, est parachevée par la naissance de l’héritier au trône cette année-là.

La Lune dans le temple de Dendéra

Le cycle lunaire symbolise le parcours mythologique d’Osiris, qui fait l’objet de célébrations particulières dans les six chapelles du toit du temple d’Hathor.

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Plafond de la salle hypostyle représentant la phase croissante de la Lune, qui contient l’œil oudjat signifiant « intègre ».

À la pleine Lune, au terme de 14 jours de phase ascendante, l’astre entier est comparé à la reconstitution du corps d’Osiris qui renaît après l’assemblage de 14 morceaux de son corps, représenté dans le temple sous la forme d’une procession divine sur un escalier. Chacune des 14 divinités apporte un élément qui participe au remembrement de l’astre et donc du dieu des morts, par une imbrication totale entre les deux figures.

La phase décroissante de la Lune est illustrée dans la chapelle de Sokaris, au rez-de-chaussée, cette divinité étant une forme de déclinaison d’un Osiris funéraire. La chapelle de Sokaris est l’écrin de la phase décroissante de la Lune et tient lieu de « filet » qui empêche l’astre de sombrer sous terre. La représentation de la phase décroissante de la Lune qui y figure est le pendant du décor des chapelles osiriennes.

Un détail du décor présente dans un cartouche le nom d’Horus, « Horus qui éclaire le pays » qu’incarne la planète Jupiter, à côté de la représentation de la Lune. Cette composition renvoie à un autre événement exceptionnel du 26 Khoïak : Jupiter se lève exactement dans l’axe du temple de Dendéra, là où était apparu Sirius lors de la fondation du temple le 16 juillet 54 av. J.-C. Ce phénomène fut prédit par les décorateurs astronomes de Dendéra. Lorsque la planète Jupiter est apparue, Orion -Osiris- s’est couché à l’Ouest, dans le royaume des morts. Osiris a triomphé sous tous ses aspects : celui de Lune, d’Orion et de Jupiter. Il laisse place au petit matin à son héritier Vénus (Horus). Une référence probable aux événements historiques contemporains, qui apparait ailleurs dans le temple.

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Chapelle de Sokaris : Thot et Chou retiennent l’oeil oudjat (la pleine Lune assimilée à Osiris) dans un filet, permettent sa régénération et empêchent sa disparition.

Un détail du décor présente dans un cartouche le nom d’Horus, « Horus qui éclaire le pays » qu’incarne la planète Jupiter, à côté de la représentation de la Lune. Cette composition renvoie à un autre événement exceptionnel du 26 Khoïak : Jupiter se lève exactement dans l’axe du temple de Dendéra, là où était apparu Sirius lors de la fondation du temple le 16 juillet 54 av. J.-C. Ce phénomène fut prédit par les décorateurs astronomes de Dendéra. Lorsque la planète Jupiter est apparue, Orion -Osiris- s’est couché à l’Ouest, dans le royaume des morts. Osiris a triomphé sous tous ses aspects : celui de Lune, d’Orion et de Jupiter. Il laisse place au petit matin à son héritier Vénus (Horus). Une référence probable aux événements historiques contemporains, qui apparait ailleurs dans le temple.

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Le fameux zodiaque de Dendéra

Le zodiaque de Dendéra, aujourd’hui conservé au musée du Louvre, faisait partie du décor du plafond de l’une des chapelles osiriennes du toit. Mesurant 2.5 mètres de diamètre, il fut redécouvert par les troupes napoléoniennes et a fait l’objet de plusieurs relevés précis avant d’être extrait en 1821 à la suite de son achat par Louis XVIII auprès du pacha Mehemet Ali. Ce n’est ni un horoscope géant, ni un outil astrologique perpétuel mais un paysage céleste nocturne artificiel concentrant plusieurs phénomènes apparus entre 52 et 50 av. J.-C. Par ailleurs, les représentations zodiacales n’apparaissent en Égypte qu’à partir de l’époque gréco-romaine3.

Ce monument décrit une conjonction particulière de planètes et de constellations héritées du zodiaque babylonien : l’impression visuelle d’astres ralentis, voire presque à l’arrêt, qui n’a lieu qu’une fois par millénaire, et qui s’est effectivement réalisée entre janvier 51 et septembre 50 av. J.-C.

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Zodiaque de Dendéra, Musée du Louvre

Le zodiaque de Dendéra illustre des constellations visibles depuis le site (y compris Sirius, Orion et Canope) ainsi que deux éclipses attestées historiquement sur ce site : l’éclipse lunaire du 25 septembre 52 av. J.-C. et l’éclipse solaire du 7 mars 51 av. J.-C. qui coïncida avec la mort du souverain Ptolémée XII Aulète, père de Cléopâtre VII. Les Égyptiens n’ont pas manqué d’interpréter cette éclipse solaire comme le voyage posthume du pharaon décédé entre le 22 février et le 22 mars 51 av. J.-C., rejoignant le royaume des morts sur la barque d’Amon-Ré.

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Éclipse lunaire : cercle contenant l’oeil oudjat (pleine Lune). Une éclipse lunaire a toujours lieu pendant la pleine Lune. Éclipse solaire : cercle contenant Isis qui tire la queue d’un babouin (la Lune) pour dégager le soleil.

Le zodiaque de Dendéra ne représente pas une éclipse solaire attesté sur le site le 21 août 50 av. J.-C. Par ailleurs, aucune autre éclipse n’a eu lieu à Dendéra entre 60 et 40 avant notre ère. Selon Éric Aubourg, « il est légitime de considérer qu’on a choisi les dernières conjonctions s’étant produites, et si on considère que les conjonctions ont dû être observées pour être décrites, on peut déduire que la conception du zodiaque est postérieure à mi-juin 50 av. J.-C.». Ces déductions permettent de fixer la date de conception du dessin du zodiaque entre mi-juin et août 50 av. J.-C.4

Les « passages secrets » des chapelles osiriennes

La notion de secret et de dissimulation étant primordiale dans les rituels osiriens, de petits aménagements dissimulés instaurent une symbiose secrète entre les moments du rituel et les différentes pièces du temples qui y sont dédiés.

plan chapelles du toit
Plan des chapelles osiriennes du toit, S. Cauville, 2015.
  • À la chapelle orientale n°3, lieu de la naissance d’Osiris dans le « moule-utérus », la spécialiste de Dendéra Sylvie Cauville évoque une cachette et un passage secret situés derrière une paroi (« derrière le tableau des angles de la chapelle »), communiquant directement avec la chapelle occidentale n°4, lieu de la mort d’Osiris.
  • Dans cette même pièce, elle a repéré une ouverture au sol qui crée une communication avec le laboratoire au niveau inférieur, où les préparations odorifiques qui en émanent imprègnent la figurine osirienne en limon conservée au niveau supérieur.
  • Au sol de la chapelle osirienne occidentale n°4 on remarque un trou qui communique avec la salle du Trésor au niveau inférieur.
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Plan du temple de Dendéra, rez-de-chaussée.

Le paysage céleste est lu par les anciens Égyptiens comme un recueil religieux à part entière, un répertoire de formes et un résumé de leurs croyances. Ce jeu entre les phénomènes astronomiques, l’architecture et le décor est un renvoi direct à la régénération cosmique d’Osiris suite à une gestation lunaire, et une référence à la mort de Ptolémée XII et à la naissance de Césarion, naturellement assimilés à Osiris et Horus.

Le temple de Dendéra fut autant mystifié par ses concepteurs que les rituels qui s’y sont tenus. Les astronomes-décorateurs et architectes anticipèrent les mouvements astraux pour mettre en scène ce moment de grâce du 26 Khoïak 47 av. J.-C., un instant éphémère de parfait alignement des astres, incarnant le parachèvement le plus complet du rituel de régénération osirienne où le contenant du rite (le temple) et le contenu (la célébration et le mythe en lui-même) ne font plus qu’un.


Sources

1,4 Éric Aubourg, La date de conception du zodiaque du temple d’Hathor à Dendera, BIFAO 95, 1995, p. 1-10.

2 Thomas Gamelin, Un assemblage décoratif pour une construction théologique dans la chapelle de Méhyt à Edfou, BIFAO 112, 2012, p. 171-190.

3 Marc Étienne, Le zodiaque de Dendéra, Notice d’œuvre, Louvre.fr

Source principale

Sylvie Cauville, Mohammed Ibrahim Ali, Dendara : Itinéraire du visiteur, Peeters, Louvain, 2015.

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