« Un Normand » de Maupassant – Tuer le temps n°1

En ces jours confinés, nous voilà bloqués chez nous avec rien d’autre à faire que de nous adonner au meurtre du temps. C’est pourquoi je lance une chronique, destinée à nous être l’arme du crime. Le propos est simple : conseiller une lecture- disponible en ligne- avec quelques axes de lectures, quelques anecdotes, essayer de rendre intéressants des auteurs considérés comme chiants car étant les tyrans des années lycées. E. Macron disait l’autre jour « lisez, retrouvez le sens des choses ». Le deuxième impératif est aussi séduisant que vide de toute signification claire, contentons-nous du premier. J’essaierai d’être le plus assidu possible et vous conseille d’en faire de même !

Si vous avez des idées de lecture à proposer, ne nous privez pas d’un divertissement supplémentaire. Toutefois, laissez-moi imposer des critères : des textes accessibles en ligne (voir le site de la Bibliothèque électronique du Québec par exemple), et si vous avez un soupçon d’humour noir, ne lisons que les pays où le virus sévit : France, Italie, Espagne, Chine, Allemagne…

Portrait de Maupassant tiré par Nadar

« Un Normand »

J’ouvre le bal avec une nouvelle trop peu connue de l’auteur. Mais d’abord, voyons à travers une biographie arbitraire ce qu’a d’intéressant la vie de l’artiste. Ce jeune normand était connu de son vivant ; ses nouvelles, publiées dans des journaux, avaient un succès assez retentissant. J’ai moi-même le souvenir d’un écrivain chiant au possible et je l’ai copieusement insulté pour avoir eu l’audace d’écrire une chose aussi plate que Pierre et Jean. Mais force est de constater que quelques années plus tard, j’avais raté une occasion de me taire. En lisant son recueil Les Contes de la bécasse, je suis tombé sur une nouvelle qui m’a fait éclater de rire. Prolongeons de quelques mots le suspense, je continue à vous étaler sa vie. Si j’ai déjà employé deux fois le mot « chiant » pour parler du pauvre Guy, c’était à tort et à travers, car le moins que l’on puisse dire est qu’il a su s’amuser pendant sa vie. L’écrivain originaire de Normandie a usé sa vigueur à canoter sur la Seine à l’époque où les semi-mondaines assuraient les vidanges auprès des conducteurs plutôt que des embarcations. Flaubert, son mentor et ami, écrivait dans une lettre à son propos « Guy m’a dit qu’en trois jours il avait tiré dix-neuf coups. C’est beau mais j’ai peur qu’à la longue il s’en aille en sperme ». Cela ne rata pas, il contracta la syphilis et en mourut après une lente mais sûre déchéance. Derrière lui, il laissait des nouvelles qui furent considérées comme l’achèvement du genre, c’est-à-dire l’atteinte de la perfection. D’aucuns disaient de lui et dirent par la suite- Sartre compris- que c’était un écrivain sans style, car chez lui n’effusaient pas les interventions du narrateur et la poésie. Voilà la première erreur que l’on peut faire sur lui, à mon sens. Donnons un exemple issu du même recueil qu’ « un Normand », la nouvelle « ce cochon de Morin » donne à voir une histoire cocasse sur l’honneur et l’irrationnel face à la beauté. Un homme et une femme s’apprêtent à faire ce à quoi Maupassant excellait, et voilà ce que nous lisons : « Et, prenant la main de son amie, elle la posa sur sa poitrine, sur cette ronde et ferme enveloppe du cœur des femmes, qui suffit souvent aux hommes et les empêche de rien chercher dessous ». Sans émettre un quelconque jugement sur la beauté de ce qu’il dit ou quoi (ce qui serait perdre un peu de temps alors que nous voulons le tuer, ne nous éparpillons pas !), avouons que l’image est originale et ironique. L’humour est une nuance de noir, pour ainsi dire, comme un tableau de Soulages – il est aussi palpable que le sein de l’intéressée.

La curiosité est piquée ? Allons bon, passons à table et mangeons… non ! Buvons ! Comme ce fameux Normand.  « Un Normand » m’a fait rire parce que c’est une nouvelle qui ne s’invente pas. Bref topo, un curé est connu dans le bocage normand pour avoir inventé le « saoulomètre », un espèce de sixième sens que ce dernier a développé à force de se murger. Cette nouvelle brosse à grands coups de vin plus que de pinceaux l’histoire de cet homme bien étonnant. Le texte fait une dizaine de pages, je ne vous en dis donc pas plus sur l’histoire, que vous n’aurez pas de mal à découvrir par vous-mêmes.

Cour de ferme en Normandie, Claude Monet

Pourquoi cette nouvelle ? D’abord parce qu’elle est drôle, on ne peut pas en dire autant de tout ce qu’il y a à lire, et peut être qu’en ce temps de « guerre », nous devrions rire plutôt que pleurer. Une deuxième raison, il y a là une invention géniale de Maupassant qui, si elle ne vous emballe pas, vous fera au moins un nouveau jeu : celui du saoulomètre. Ce jeu existe déjà sous le nom d’éthylotest, certes, mais lorsque vous jouez contre la police, j’ai tendance à croire qu’on y perd bien plus que ce qu’on mise. Une troisième raison, pour la forme (dans les deux sens du terme), le texte est court, si la dernière chose que vous avez lue était un mode d’emploi avec des images ou un manga, c’est peut-être le moment de goûter à ce que votre prof de français appelait d’une voix chevrotante la « littérature », avec des étoiles dans les yeux derrière des lunettes en demi-lunes. Il n’y a aucun mal à ne pas lire ce genre de pain, j’ai par ailleurs le plus grand amour pour les manga comme Full metal alchemist, peut-être que je suis un peu plus sceptique pour les notices Ikéa. Mais au XXIe siècle, siècle du divertissement, on mérite de découvrir, quitte à ne pas éprouver immédiatement l’intérêt de livres comme ceux de Maupassant. « Pour la culture », divertissons-nous des meilleures façons qui soient.

Voici le lien de la nouvelle, je n’a plus qu’à vous souhaiter un bon meurtre du temps.

 

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