Alexandra Savior ou l’inquiétant onirisme de l’alternatif féminin

C’est Soft Currents qui inaugure le nouvel album d’Alexandra Savior, un air de piano mélancolique qui annonce la fin de ses “7 ans de malheur”. C’est plus justement trois ans après son arrivée clair-obscure sur la scène musicale indie que la chanteuse revient avec The Archer. Elle s’est éloignée de Los Angeles, du show business, de ses parrains trop prestigieux. Nouveau label, nouveaux collaborateurs qui renforcent son identité toujours plus affirmée, personnelle entre contemplation et expiation, douleur et langueur. 

PARDON ME BABY / BUT WHO’S THE MYSTERY GIRL

Alexandra Savior vient de Portland, Oregon. Elle chante, compose et joue de la guitare depuis longtemps. Avec une douceur timide, elle crée et poste en ligne des vidéos de reprises et quelques créations originales. Elle finit sa scolarité à Portland, remarquée en ligne par Courtney Love. Et en 2017, à 19 ans, elle arrive à Los Angeles, y reste pour quelques années le temps de l’écriture et de la production de l’album Belladonna of Sadness. Signée sur Colombia Reccords, Savior vit Los Angeles comme une sorte de résidence artistique démente où sa vie est infusée des aléas du « showbiz », des impératifs des producteurs, de l’image qu’on veut forger d’elle aussi. Une jeune belladone au visage de babydoll très « années 60 » qui correspond à la veine rétro de sa musique teintée de notes traînantes, mais réduite à la superficialité de l’esthétique et de l’ambiance vaguement lynchéenne. 

I SING SONGS ABOUT WHATEVER THE FUCK THEY WANT

Savior 2
Pochette de The Archer.

Los Angeles lui offre les grands de l’Indie mondiale. Son album est co-écrit par Alex Turner, le frontman des Artics Monkeys, Savior compose pour lui (Miracle Aligner des Last Shadow Puppets) et il se produit sur scène avec elle. Le nom de Turner est associé à la promotion de l’album en 2017 ; Rocknfool titrait alors « la petite sœur adoptive d’Alex Turner », Rolling Stones « La filleule». On en fait une sorte d’équivalent, une crooner féminine qui chante à 22 ans avec une voix suave, langoureuse mais claire. Elle écrit avec Cameron Avery une ballade jazzy électro We just making it worse. Dans l’album, Savior chantait alors les étrangetés de l’industrie musicale dans Mirage, les personnages « on the verge of fame » dans Girlie, l’amour rythmé et délaissé dans M.T.M.E ou Bones. Dès Belladonna of Sadness, Savior laissait transparaître les impasses auxquelles la confrontait cette industrie exploitante de talents. À propos de cette période de sa vie, Alexandra Savior a partagé sa grande solitude et sa frustration vaine quand elle réalise qu’on veut en faire une image plus qu’une artiste. L’album est un succès pourtant : première tournée européenne, premières reconnaissances.

Mais quelque chose manque. Le refus coopératif de Savior de jouer le jeu de l’industrie, de se laisser modeler peut-être ? Comme elle le déclarait à la sortie de The Archer, après son « break through », elle revient de ses tournées épuisée, déstabilisée et déprimée. Columbia Records annule son contrat. Sans manager, ni producteur mais plus gravement, dépourvue d’envie et inspiration, elle quitte Los Angeles et revient à Portland. Installée chez sa mère, elle reprend sa vie « normale », s’inscrit dans Community College (sortes d’universités populaires américaines). La musique, de la création jusqu’à sa machine infernale du succès, Savior semble l’avoir mise derrière elle.

I KNOW I’LL BE GONE SOON / BUT JUST FOR HIM, I WILL PREVAIL / HE DOESN’T LIKE IT WHEN I CRY 

Pourtant, sa soif d’écriture ne peut se satisfaire. Elle compose et chante toujours. La douleur passée et la dépression momentanément maîtrisée, la force lui revient. Alexandra Savior signe sur le label new-yorkais 30th Century Records. Pendant neuf mois, elle est installée à Brooklyn et avec l’aide de Sam Cohen, son nouveau producteur, elle compose 10 titres. Plus d’indépendance artistique, plus de force créative, elle écrit beaucoup plus personnellement. Sur ses relations amoureuses (Crying all the time), ses temps obscurs, le sauvage noir de l’esprit (Howl ou The Archer). À cette écriture sombre et thaumaturgique, répondent les notes psychédéliques, les mélodies traînantes, les guitares électro en reverb profondes. Soft Currents ouvre doucement sur du piano aux accents très folk avec de la place à la voix. But You garde cette voix articulée et distante que la mise en musique accompagne  justement, en faisant gonfler les rythmes cuivrés en basse. Le bridge est hypnotique, des notes au synthé et le “But You” répétée par l’aimée oubliée. Cet album est intime. Send her back fait intervenir des cuivres aux accents jazz qui se perdent dans les mots à peine articulés de Savior. 

Savior 3
Savior en concert en Novembre © Instagram Alexandra Savior

La force de cet album c’est qu’il n’a rien de dissonant avec le précédent. Il est vrai, prolonge et assure l’identité qu’avait construite bon-gré-mal-gré Savior au sortir de sa période Angeline. Avec The Archer, on sent plus d’assurance et d’autonomie dans ses choix. Malgré la noirceur de ses textes, de la dépendance affective et les regrets qu’elle chante, les dix titres ont chacun une puissance cristalline. Elle y propose quelque chose de mystérieux, de profond et de distant tout en s’offrant à l’écoute avec contemplation et vérité. 

 

SHE’S NEVER SAY A THING / THAT SHE DON’T MEAN AGAIN

Alexandra Savior poursuit aussi son indépendance en réalisant elle-même beaucoup de visuels de ses clips et jaquettes de disques. Elle vend même ses œuvres d’art en ligne. Ses mises en scène prolongent le bizarre et l’inquiétant rêveur de ses chansons. Saving Grace se passe à Vegas, autour des chapelles où se passent ces mariages éclairs. Howl est infusé d’une lumière trop blanche et éclatante pour ne pas être déstabilisante. Crying all the time qui en Novembre avait annoncé la sortie de l’album est l’incarnation de l’artiste perdue, dans un monde sombre, seule au fond d’une limousine, signe d’un succès trop voyeur, elle erre dans une ville trop lumineuse pour être vraie. 

 

Alexandra Savior sera le 2 Juin en concert à Paris. De sa maturation artistique et sa rupture vers l’autonomie, cet album acte son succès. Il réaffirme sa place dans une indie américaine, très personnelle, teintée de folk, d’un onirisme mélodieux à la limite de la dissonance. Savior sauvée et indépendante, elle sera grande. 

 

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