Entrevue avec Thierry Dejean, père d’adoption des Shadoks

Les Shadoks est un dessin animé culte diffusé de 1968 à 2000. Créé par Jacques Rouxel avec la voix de Claude Piéplu, il met en scène de petites créatures anthropomorphes. Ayant l’apparence de grotesques oiseaux, ces êtres illustrent à merveille l’absurdie régnant dans le monde des humains. Thierry Dejean a été le premier à écrire un livre sur l’œuvre de Rouxel, il a perpétué l’histoire de ces drôles d’oiseaux depuis la disparition de leur créateur en 2004.

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Xavier Roux (musicien) ; Matthieu Lamotte (producteur) ; Damien Faure (réalisateur) ; Benoit Poelvoorde (voix off) ; Thierry Dejean (réalisateur)

Thierry Dejean, père adoptif des Shadoks ?

Thierry Dejean est originaire de la petite ville de Limoux, dans l’Aude. Après un petit tour à la fac de Montpellier, il s’est installé à Paris pour entrer en école de photographie, puis en école de cinéma. Sa carrière a démarré là-bas. Thierry Dejean a eu la chance de travailler sur les Shadoks à la fin des années 1990, avec leur propre créateur, Jacques Rouxel (1931-2004), essentiellement sur des films de commande.

En lien avec cet univers, il a écrit les premiers ouvrages dédiés à ces créatures, dont le tout premier fut co-écrit avec la productrice du studio des Shadoks, Marcelle Ponti, l’épouse de Jacques Rouxel. Il a écrit au total cinq livres à propos de la série entre 2012 et 2018.

Par ailleurs, Thierry Dejean, en tant qu’expert des Shadoks et bon connaisseur de leur papa, a été commissaire associé des nombreuses expositions qui leur furent dédiées : SHADOKS ! Ga Bu Zo Miam au Musée International des Arts Modestes de Sète en 2016, à Azay-le-Rideau l’année d’après et au Musée Château d’Annecy pour les 50 ans des Shadoks. Il a été conseiller technique à l’exposition Une révolution animée au Musée Tomi Ungerer de Strasbourg en 2018.

Les débuts de l’aventure

Les Shadoks ont initialement été créés pour l’ORTF par Jacques Rouxel en 1968. L’aventure a continué en 1973, le Studio aaa (animation art graphique audiovisuel), créé par Rouxel après avoir racheté à l’ORTF les droits de ses personnages (pour des raisons d’indépendance voulues par son créateur). Thierry Dejean a perpétué l’aventure des Shadoks via ce studio, après l’avoir rencontré en 1997 à l’INA alors qu’il travaillait sur un pilote de la quatrième série des Shadoks pour Canal + Les Shadoks et le big blank.

Le Studio aaa s’est distingué par la production au début des années 2000 de publicités avec ou sans les Shadoks pour des marques prestigieuses, notamment : Citroën, EDF, Mazda, IBM, Aéroport de Paris, La Poste. Il a également réalisé une multitude de « films de commande » (commandés pour un besoin spécifique) en l’occurrence ici des films d’entreprise. Thierry Dejean garde un bon souvenir du créateur des Shadoks : « Rouxel était très timide, il m’avait encouragé sur mon premier court métrage L’homme est-il bon ?. C’était quelqu’un de sympa ! », d’après Moebius (Jean Giraud le créateur de Blueberry )

« Les Shadoks sont ma madeleine de Proust »

Dès l’enfance, Thierry Dejean aimait ces personnages qui ont bercé l’enfance de la génération des baby-boomers jusqu’à celle des millennials. « Les Shadoks c’est ma madeleine de Proust, la première diffusion était en 68, j’étais trop petit pour m’en rappeler mais ça passait le soir en rediffusion. Nous regardions ça à table, c’était l’une des rares émissions de dessin animé qui passait le soir, par conséquent le rare moment donné aux enfants dans le monde des adultes. »

Les Shadoks ont un aspect transgénérationnel : « Les enfants comme les adultes peuvent y trouver leur compte. C’est un souvenir vague, mais un souvenir d’enfance, c’est pour cela que ça me touche. Il n’y avait pas beaucoup d’émissions pour les gosses à l’époque, pas de câble ni de satellite avec des chaines réservées aux enfants. »

Un dessin animé influencé par la culture anglo-saxonne

Thierry Dejean explique la naissance des Shadoks : « Jacques Rouxel voulait adapter le comic-strip en France, ces petites bandes dessinées incorporées dans les journaux. » L’humour absurde du dessin animé est influencé de la culture anglo-saxonne de la fin des années 1960 :  « Il y a aussi beaucoup d’absurde dans Les Shadoks. À l’époque où ils ont été créés, les œuvres de Samuel Beckett et Eugène Ionesco étaient à la mode. Nous étions plutôt dans de l’humour anglo-saxon que dans de l’humour français. »

Thierry Dejean explique cette omniprésence de l’humour anglo-saxon dans Les Shadoks par l’imprégnation de Jacques Rouxel de la culture américaine : « Rouxel a vécu aux États-Unis, il a fait ses études au Lycée français de New-York. Il était très sensible aux auteurs absurdes », raison pour laquelle l’absurdité renvient souvent dans son œuvre. Rouxel fut également très inspiré par les artistes modernes dans son style de dessin, comme Joan Miró, Paul Klee et Henri Matisse.

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©️ Egger 2001

L’avant-garde, dans tous ses effets plastiques

Thierry Dejean interpelle sur la subversion et l’impertinence de l’œuvre de Rouxel « à l’opposé de ce que fait Disney », studio marqué par l’outrance de réalisme dans l’animation selon T.D. Rouxel a été influencé par le studio américain UPA (United Productions of America) crée en 1948 : « L’UPA c’était des mecs qui voulaient faire une animation limitée, avec moins de dessins par secondes, et avec des dessins qui faisait références aux artistes modernes. Rouxel était dans cette mouvance-là. »

Cette volonté d’un dessin animé alternatif aux normes de Disney et résolument moderne transparaît aussi par l’utilisation dans la bande son des Shadoks de musique concrète ou musique électroacoustique, « l’ancêtre de la musique électronique » selon T.D. La musique concrète est constituée à l’aide d’éléments préexistants, empruntés à n’importe quel matériau sonore, et fut pratiquée à partir des années 1940 grâce à son créateur, Pierre Schaeffer.

La rupture entre Rouxel et l’ORTF

T.D. : « L’administration française a eu une forte influence sur l’univers absurde des Shadoks, qui sont nés dans la grande maison de l’ORTF, une structure très administrative. » Il rapporte ensuite sa propre expérience lors de la réalisation d’un documentaire avec des gens qui avaient travaillé dans cette administration, dont ils se remémoraient les incohérences et l’absurdité récurrente de son fonctionnement.

Plus largement, les Shadoks sont une critique de l’absurdité du travail que Rouxel a rencontré lors de son expérience à l’ORTF, structure qu’il a quittée à cause de son administration aux pratiques discutables. Selon T.D. « Il y avait du marchandising sans demander leur avis aux auteurs. On a fait signer sous la contrainte à Rouxel une BD qu’il n’avait pas dessinée et qu’il trouvait mauvaise. »

Ses créations se sont heurtées aux réticences de l’ORTF : « Il voulait adapter les comic-strips en France. Il a fait ça avec les Shadoks dans France Soir et l’ORTF lui a reproché d’utiliser ses propres personnages. Il a dû racheter les droits de ses drôles d’oiseaux, puis a développé son merchandising lui-même comme il le désirait. Il voulait avoir la liberté de développer ses personnages. » T.D.

« Il a pu créer des figurines (il y beaucoup trop d’utilisation du mot « personnages ») avec Pixi, ce sont des petites figurines en plomb de personnages de BD très appréciés par les collectionneurs. C’était l’objet de marchandising dont Rouxel était le plus fier. » T.D.

Les Shadoks ont reçu de nombreux prix du vivant de Rouxel, la dernière série des Shadoks a été primée au festival d’Annecy en 2001. Rouxel avait été décoré Chevalier des Arts et des Lettres par Jack Lang. Il avait embrassé une carrière dans le dessin animé après avoir étudié à HEC Paris. Il repose aujourd’hui au cimetière du Père Lachaise à Paris, bien qu’il soit natif de Cherbourg.

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©️ Egger 2001

Les Shadoks de nos jours

Thierry Dejean se félicite du succès et de l’intérêt porté sur les Shadoks de nos jours, pour les cinquante ans du dessin animé, en 2018, de nombreux articles de presse ont célébré la série. Il y a également eu à cette occasion de nombreuses expositions. Un article a été consacré aux Shadoks dans le Livre des commémorations nationales en 2018, ouvrage édité chaque année par le Ministère de la culture.

L’esprit critique et impertinent des Shadoks marque Thierry Dejean, qui a aussi rendu hommage aux auteurs de Charlie Hebdo dans un court-métrage sur la liberté d’expression pour Canal + suite à un appel à projet de Canal + : Les Shadoks et la Maladie Mystérieuse, « J’ai fait un court métrage original pour Canal+ en 2016 où Benoit Poelvoorde reprend la voix de Piéplu » [la voix-off des Shadoks, NDLR], diffusé au Festival International du Court-Métrage de Clermont Ferrand. L’œuvre a ensuite été diffusée au Brésil et un peu partout dans le monde, ainsi que dans un réseau de cinémas indépendants.

Plus récemment, et toujours en rapport avec les Shadoks, Dejean a réalisé une web-série pour Arte Créative, composée de dix épisodes de cinq minutes sur la vie des Shadoks. « C’est une forme de documentaire traité de manière un peu absurde, avec la voix de Poelvoorde. Il raconte l’aventure des Shadoks et montre à quel point c’est contemporain. »

Dans cette continuité de l’actualisation de la « marque » Shadoks, Thierry Dejean évoque aussi la création d’un jeu-vidéo qui leur est dédié sur Android, pour tablette et smartphone. Par ailleurs, il évoque d’autres aspects des références multiples aux Shadoks : « Il y a des gens du Street Art qui ont fait des œuvres avec des Shadoks, il y a aussi des tatouages Shadoks… Ils sont même rentrés dans le langage courant, comme avec l’expression « pomper comme un Shadok ».

Par ailleurs, il note que « lors des manifestations des Gilets Jaunes, il y avait souvent des pancartes Shadoks. Ces personnages sont également parfois cités dans des articles de presse politique, par la comparaison entre le chef Shadok, connu pour ses actions stupides et grotesques, qu’on rapproche à celles de Poutine ou Trump. »

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©️ Egger 2001

Un projet Shadoks sur la SVOD ?

Thierry Dejean compte continuer à faire vivre les Shadoks, mais ce sera probablement sans les chaînes de télé conventionnelles : « On a essayé de proposer des nouvelles séries ou un nouveau long-métrage, mais les chaînes actuelles ne sont pas partantes ». Cependant, il compte tirer parti du succès des plateformes SVOD (Subscription Video on Demand, type Netflix et Amazon Prime) beaucoup plus enclines à ses projets : « Il y a un vrai créneau dans les plateformes de SVOD, ils sont plus ouverts. Avec Netflix, Amazon, Apple, il y aura plus d’ouvertures. Des projets sont en cours. »

Thierry Dejean renchérit son argument : « Scorcèse a fait son dernier film [The Irishman, NDLR] sur Netflix car il a été refusé par les studios traditionnels. La seule chose que l’on pourrait reprocher aux plateformes SVOD c’est de ne pas diffuser les films au cinémaL’avenir, c’est la SVOD, les grands réalisateurs font des films sur ces plateformes : il y a de l’argent et de la liberté. »

Thierry Dejean en dehors des Shadoks

T.D. nous en livre plus sur sa vie en dehors du dessin-animé culte : « Je prépare le développement d’une web-série sur du street art avec un bon ami artiste Popay originaire de Barcelone. »  Notre interviewer lui demande si le Sud, où il a grandi, lui manque, lui qui vit dans le XXe arrondissement depuis quinze ans : « Quand on voit ce temps-là c’est sûr ! J’ai une maison dans le sud, je la restaure, j’en ai hérité de mes grands-parents. Elle est à la sortie de Limoux, c’est un vieux moulin à eau que je restaure. »

Il évoque la personne avec qui il partage sa vie : « Ma femme est artiste peintre. Elle est américaine, de Boston, et nous essayons de naviguer entre les deux pays. Nous nous sommes rencontrés au salon du livre de Montreuil par l’intermédiaire, de mon ami Popay. Nous nous sommes mariés à Limoux car je suis resté attaché à ma région ».

Par ses multiples projets à venir et par la reconnaissance prestigieuse qu’il a su faire acquérir au dessin-animé, Thierry Dejean permettra aux Shadoks de devenir intemporels ; une réussite précieuse pour une œuvre aussi différente des codes actuels, tant dans sa forme artistique que dans son sujet. Déjà cultes pour les grands, il faut continuer à faire découvrir aux plus jeunes ces petites créatures amusantes qui se moquent bien de leurs téléspectateurs.

Adrien Cané 

Remerciements: 

  • Tous nos remerciements vont à Thierry Dejean qui a accepté d’échanger en toute simplicité avec un de nos rédacteurs.
  • Merci également à Elvire Stevenard pour sa contribution à l’écriture de l’article.

Liens pour en savoir plus sur les Shadoks et leur père adoptif  : 


©️ Egger 2001

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