Une carrière de silex d’ampleur industrielle durant les premières dynasties égyptiennes

L’un des trésors de l’Égypte ancienne sont les fameux couteaux d’apparat, destinés aux premiers membres d’une élite fraichement constituée en Égypte. Ces précieux couteaux témoignent souvent de la mise en place de certains principes de l’art égyptien puisque nombre d’entre eux sont couverts des premières formes d’iconographies séculaires, parfois influencées par le Proche-Orient. Certains font apparaître la composition en registres (comme le couteau du Gebel El-Arak, conservé au musée du Louvre) ou encore des thématiques conceptuelles qui marqueront la civilisation jusqu’à sa chute trois mille ans plus tard.

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Ces couteaux, exécutés par des maîtres de la taille, sont les aboutissements les plus précieux de la taille de silex : on peut les considérer comme les objets les plus fins, les plus achevés et les plus prestigieux attestés à une période aussi ancienne (la fin du IVe millénaire av. J.-C.) sachant qu’ils ont nécessité un travail extrêmement méticuleux et technique, inédit à l’époque.

De nombreux couteaux, mais pas d’ateliers de taille ?

Ces couteaux datent de la fin de l’époque de Nagada, alors que l’état égyptien n’est qu’à ses balbutiements. Le savoir-faire de la taille de silex, de fins couteaux rituels ou de lances se perpétuent ensuite au fil des siècles et de nombreuses trouvailles en témoignent. Ces silex taillés, de différentes façons, permettent aux soldats égyptiens de harponner leurs ennemis sur le champ de bataille ou aux prêtres funéraires de réaliser des cérémonies comme celle du rite de l’ouverture de la bouche. Néanmoins, une problématique demeure à ce sujet chez les égyptologues : Pourquoi n’a-t-on quasiment pas trace des exploitations de silex en Égypte, alors que l’on retrouve de nombreux objets prestigieux élaborés à partir de ce matériau ? Où étaient situées ces exploitations ? Comment et depuis quand fonctionnaient-elles ? C’est à ces questions qu’ont voulu répondre les égyptologues préhistoriens Béatrix Midant-Reynes et François Briois. Leurs travaux ont été présentés lors d’une conférence le 5 février 2020 à l’École du Louvre grâce à l’association Archéo-Nil.

Béatrix Midant-Reynes est une égyptologue spécialisée dans la période préhistorique de l’Égypte. Elle est directrice de recherche au CNRS et dirige les fouilles du site prédynastique d’Adaïma. Elle a été directrice de l’IFAO de 2010 à 2015. François Briois est un préhistorien rattaché au laboratoire TRACES (UMR 5608 Université Toulouse – Jean Jaurès) et étudie en collaboration avec l’IFAO les systèmes de production des industries lithiques de la vallée du Nil, du désert oriental et des bords de la Mer Rouge pendant les périodes prédynastiques et pharaoniques.

Repères chronologiques :

Nagada III C-D (3100-3000 av. n.è.)
Époque thinite (3100-2700 av. n.è.)

  • 1ère dynastie (3150-2850 av. n.è.)
  • IIe dynastie (2850-2700 av. n.è.)

Ancien Empire (2700-2200 av. n.è.)

  • IIIe dynastie (2700-2620 av. n.è.)
  • IVe dynastie (2620-2500 av. n.è.), règne de Khéops, édification des grandes pyramides de Gizeh, rédaction des papyrus du Ouadi El-Jarf
  • Ve dynastie
  • VIe dynastie

Les indices d’une présence de silex au Ouadi Sannur

Le Ouadi Sannur n’a jamais fait l’objet d’une étude, ni donc de fouilles. Les gisements de silex du Ouadi Sannur sont uniquement mentionnés par le botaniste et voyageur allemand Georg August Schweinfurth (1836-1925) en 1886 dans un Bulletin de l’institut d’Egypte. Ses succinctes descriptions (en français !) constituent le premier indice qui a poussé François Briois et Béatrix Midant-Reynes sur la piste de ce ouadi. Schweinfurth explique avoir ramassé au Ouadi Sannur et au Ouadi Warag des nucléus spécifiques «en sabots de cheval ». Néanmoins, le voyageur ne semble pas avoir découvert les mines de silex à l’origine de ces nucléus.

Carte de localisation des sites du Ouadi Sannur et du Ouadi Warag.
Carte de localisation des sites du Ouadi Sannur et du Ouadi Warag.

Par ailleurs, Schweinfurth mentionne l’existence d’un atelier de pierres à fusils datant du règne de Méhémet Ali (1805-1848), actif trente ans avant le passage du botaniste allemand. Ce détail, qui n’en est pas un, interpelle François Briois, puisque la pierre à fusil nécessite un silex d’excellente qualité, qui aurait donc pu être exploité par les anciens Égyptiens.

Le Galala nord,  source d’un silex de qualité exceptionnelle et facilement accessible

Le préhistorien inspecte la zone décrite grâce aux prises de vue satellites de Google Maps et décèle rapidement de nombreuses aires qui semblent riches en gisement de silex. François Briois détecte des anomalies longilignes formant des « bourrelets » sombres sur la surface du désert. Ces innombrables lignes noires s’étendent sur plusieurs kilomètres de long et trahissent une manipulation humaine, « anthropique », qui se révèlent être des accumulations exponentielles de déchets de taille.

Ouadi Sannur. Les carrières d'exploitation du silex de WS 100
Ouadi Sannur. Les carrières d’exploitation du silex de WS 100.

Les deux préhistoriens vérifient leurs suspicions sur le terrain : ils découvrent de sombres amoncellements de déchets antiques de taille de silex, à perte de vue et sur plusieurs dizaines de centimètres d’épaisseur. Ces tas recèlent souvent de précieux objets de silex (préformes de couteaux bifaciaux, nucléus à lames intacts) qu’un expert sait repérer facilement parmi un tas de déchets lithiques quelconques. B.Midant-Reynes et F.Briois lancent la première campagne de fouilles en 2013, en se concentrant sur la zone du Ouadi Sannur uniquement. En effet, les préhistoriens font le choix scientifique et rationnel de réduire le périmètre d’excavation malgré les 1500 km2 de surface d’exploitation lithique antique repérés au total. La zone est si grande et la quantité de silex est si monumentale qu’il s’agit bien d’une exploitation d’envergure industrielle, terme utilisé sans anachronisme tant les proportions sont démesurées. Le silex est vitreux, parfois transparent, de très belle qualité et se taille très bien. Les archéologues doivent trier les nucléus, les tablettes d’affûtage, les déchets de taille, les lames et les prénucléus débités pour extraire des matrices donneront ensuite plusieurs silex.

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Une organisation du travail systématique et hiérarchisée

L’exploitation lithique a été mise en place grâce à des carrières miniatures agencées sur et autour de collines, au sommet desquelles se trouvent un atelier de taille, sur les graviers constitués de débris de taille, tandis que les tranchées d’extraction sont situées sur les côtés, en contrebas, où les mineurs extrayaient le silex et taillaient le gros des blocs.

L’aire d’exploitation minière WS 118 (Ouadi Sannur 118) fait l’objet d’une étude approfondie : de forme ellipsoïdale, la zone suit le bord de la colline sur une bande longiligne. Isolé du reste de la plaine désertique, l’endroit a été exploité intensivement grâce à des tranchées en méandres. Les mineurs ont creusé sur deux mètres d’épaisseur afin d’extraire des silex non thermoplastés, c’est-à-dire la pierre intacte qui n’a pas éclaté par elle-même à la surface du sol.  Les archéologues y ramassent 64 silex taillés et constatent avec étonnement deux « mains » différentes : des débutants, probablement de jeunes personnes, auteurs de neuf piètres silex, mal dégrossis, assez petits et maladroits, et des maîtres tailleurs, peut-être leurs pères, à l’origine de 55 silex  parfaitement bien taillés et copiés tant bien que mal par les apprentis.

SILEX
Exemples de productions lithiques d’apprentis.

La présence en milieu désertique de jeunes qui accompagnaient les expéditions indique une portée socio-économique intéressante, qui n’avait jamais été identifiée en Égypte dans ce contexte. Le travail d’extraction était divisé entre mineurs, tailleurs débitant les blocs, apprentis et maîtres tailleurs. Les meilleurs éléments lithiques étaient acheminés au sommet de la colline auprès des maîtres tailleurs accompagnés d’apprentis, qui façonnaient des lames et de beaux couteaux bifaciaux. Par ailleurs, une telle ampleur d’exploitation a nécessité une organisation incontestée et centralisée, qui déléguait, structurait et déployait son pouvoir et ses moyens sur une grande étendue de territoire et sur un grand nombre de salariés.

La production lithique du Ouadi Sannur

Toutes les carrières du Ouadi Sannur livrent la même chose, généralement des lames en « sabots de cheval » (le talon est ogival, les nervures sont parallèles et la terminaison est pointue). Ce type est connu à Abydos dans les tombeaux de la 1ère dynastie, et était souvent utilisé in fine durant les rites de momification. Les lames sont débitées par pression, probablement au levier, une technique attestée chez les Cananéens. Parfois, on a débité en bipolaire sur deux plans de frappe opposés, les lames se croisant au milieu. On remarque par ailleurs dans les carrières du Ouadi Sannur une caractéristique de taille très rare :  l’inclinaison très forte du plan de frappe, entre 30° et 45°. Les tailleurs, hors-pair, débitaient donc sur l’arête du nucléus, avec grand soin et un très haut niveau de technicité. Parallèlement à ces couteaux en « sabots de cheval », les préhistoriens découvrent des pièces discoïdales (des préformes de bracelets en silex, percées au centre par piquetage), ainsi que des couteaux bifaciaux (issus de gigantesques blocs de nucléus). Les morphologies des couteaux étaient établies et anticipées avant le commencement de la taille, ne laissant aucune place à l’improvisation.

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Où sont les camps des mineurs ?

Trois camps, probablement saisonniers, ont été fouillés. Ces endroits étaient positionnés stratégiquement, en connexion avec des sources d’eau. Ces camps sont divisés en petites chambres aux murs épais, agrémentées d’un foyer, et dans lesquelles on a retrouvé des pots de stockage. On sait que ces structures étaient en lien avec les carrières car elles ont livré 297 lames de silex. Ces éléments étaient donc collectés pour être renvoyés vers les sites consommateurs de la vallée du Nil. Dans ces camps, nombreuses galettes de jaspe rouge, matériau collecté dans le ouadi, ainsi que des éléments de calcaire sont exhumés par les ouvriers de fouilles.

Le grand complexe de stockage

Un grand complexe a été mis au jour par les archéologues. Celui-ci s’est développé continuellement au fil du temps le long du méandre du Nikhaïbar. Il s’agit d’un lieu de stockage et de traitement du silex, mais aussi de pièces de jaspe et d’objets en calcaire. Ce complexe marquait une étape de stockage qui précèdait l’exportation de ces objets vers la vallée du Nil. Dans  la pièce W, on a découvert des débris d’un plateau en calcaire cassé en cours de façonnage, ce qui atteste des savoir-faire des artisans sur divers matériaux, qu’il s’agisse de calcaire, de jaspe ou bien sûr, de silex.

La céramique exhumée

Bien que les silex soient de bons indicateurs chronologiques, la céramique permet davantage de précision. Dans les mines du Ouadi Sannur, on a mis au jour les céramiques les plus communes de l’époque : de la vaisselle de table (des Meidum bowls de la IIIe et de la IVe dynastie, des pots carénés de la IVe dynastie, des supports de jarre, des moules à pain de la IVe dynastie et d’innombrables jarres.)

Au cœur d’un réseau de circulation entre Nil et Mer Rouge

L’analyse des pâtes détermine que certaines céramiques étaient emmenées par les ouvriers depuis la vallée du Nil (comme les jarres et les Meidum bowls, réalisés en pâte alluviale), tandis que d’autres pièces étaient façonnées sur place, avec de la pâte désertique issue du Ouadi El-Jarf (c’est le cas des moules à pain et de certains Meidum bowls).

ouadi el jarf

Cette indication très précieuse révèle la correspondance entre ces ateliers et le Ouadi El-Jarf, lieu crucial proche de la côte de la Mer Rouge. Ce site a livré en 2013 les fameux journaux de bords de Merer, qui détaillent la livraison des pierres servant à la construction de la grande pyramide, à la IVe dynastie. Les mineurs du Ouadi Sannur ont échangé avec les personnes du Ouadi El-Jarf bien que cela n’atteste pas l’existence de véritables réseaux entre ces deux régions. Ces voies de passage ont sans doute favorisé le repérage des bancs de silex.

Une datation de céramiques antérieure à la IVe dynastie

Cependant, un problème se pose face aux égyptologues : si les céramiques correspondent pour l’écrasante majorité à la IVe dynastie, leur datation C14 remonte bien plus loin. Le laboratoire de l’IFAO date la plus grande partie des foyers à la Ière, IIe et à la IIIe dynastie, mais jamais après 2600 avant notre ère, c’est-à-dire jamais après le début de la IVe dynastie.

La datation C14 permet d’évaluer plus tôt les commencements de l’exploitation minière, à la Ière dynastie. Les couteaux découverts correspondent d’ailleurs à Nagada III C-D. La céramique prouverait que l’exploitation s’est intensifiée à la IIIe dynastie. Cet essor économique est illustré par l’écrasement d’une phase de céramiques dont la datation C14 semble être antérieure à la IVe dynastie. Ce manque de clarté quant à la datation des céramiques de cette phase est expliqué par les connaissances lacunaires des céramologues sur les productions de la 1ère, de la IIe et de la IIIe dynastie : des céramiques visuellement datées de la IVe pourrait donc en fait très bien remonter à la IIe dynastie, puisque celle-ci est très mal connue. Les problématiques céramologiques du Ouadi Sannur pourraient donc amener à mieux définir les productions céramiques des premières dynasties, en attribuant des types autrefois fixés à la IVe dynastie à des périodes plus anciennes. Par ailleurs, la datation du matériel lithique résonne parfaitement avec cette idée d’une céramique datant des premières dynasties. Aucun reste postérieur à la IVe dynastie n’a été identifié lors les fouilles du Ouadi Sannur.

Ces ateliers produisaient de façon industrielle des lames standardisées et de couteaux bifaciaux dont l’usage est attesté dans la vallée du Nil sous les premières dynasties et à l’Ancien Empire. Les bases logistiques situées en des points clés du territoire ont permis d’assurer le fonctionnement de ces exploitations et de la redistribution vers la vallée. L’exploitation a commencé vers le début des temps dynastiques et s’est intensifiée sous la IIIe et la IVe dynastie en lien avec une forte demande, assurée par les capacités d’organisation d’un pouvoir central fort. Les prochaines fouilles du Ouadi Sannur permettront d’approfondir nos connaissances en céramologie des quatre premières dynasties et d’en savoir plus sur l’essor industriel de la première moitié de l’Ancien Empire, au cœur des grands desseins des rois de cette période.


Sources :

Conférence Archéo-Nil de Béatrix Midant-Reynes et François Briois, Récentes découvertes en Egypte : les mines et exploitations de silex du Galâlâ Nord dans le désert oriental, École du Louvre, 5 février 2020.

IFAO, Rapport d’activité 2014-2015, Supplément au BIFAO 115, 2015.

BIFAO 114, p. 73-98, François Briois, Béatrix Midant-Reynes, Sur les traces de Georg August Schweinfurth. Les sites d’exploitation du silex d’époque pharaonique dans le massif du Galâlâ nord (désert Oriental), 2014.

Image mise en avant : Désert oriental près de Hurghada, Wikimedia Commons, 2000.

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