De l’art et des broderies au musée de Cluny

Aujourd’hui encore déconsidérée, la broderie était au Moyen-âge un véritable art précieux, omniprésent dans le quotidien des hommes et des femmes. Fruit d’une collaboration entre fournisseur de modèle, peintre et brodeur, elle s’illustrait aussi bien dans l’art sacré (chasubles, orfrois, reliques…) que dans la vie quotidienne des classes aisées (aumônières, escarcelles et autres vêtements brodés).

Le musée de Cluny présente ainsi pour la première fois une impressionnante collection de broderies et plus largement de textiles médiévaux, compris entre le XIIe et le XVIe siècle. L’exposition est organisée autour de six espaces, le premier étant consacré au métier de brodeur et ses outils durant la période médiévale.

Alors, comment brodait-on au Moyen-âge et pourquoi ?

1) De soie, d’or et d’argent : l’atelier du brodeur

Le matériel du brodeur est similaire à celui que l’on pourrait employer aujourd’hui : dès à coudre, petits ciseaux, épingles et aiguilles. Au Moyen-âge, broder est une activité aussi bien domestique que professionnelle. Il existait des ateliers citadins, spécialisés dans certaines techniques comme l’or filé.

On use de fils d’or, d’argent et de soie pour les pièces les plus luxueuses. A ces matériaux coûteux peuvent encore s’ajouter des perles, des paillettes voire même des pierres précieuses ce qui en fait un art particulièrement riche.

Afin d’obtenir divers décors, les brodeurs du Moyen-âge utilisent une grande variété de techniques : point fendu, cannetille… L’exposition présente ainsi, plutôt opportunément, une table reproduisant les points les plus utilisés dans la broderie des XIIe-XVIe siècles.

En dehors du cadre professionnel, la broderie est également pratiquée par les classes sociales aisées pour lesquelles cet art lent, méditatif, se rapproche d’une contemplation divine. Le premier espace présente donc une tapisserie, issue des Scènes de la vie seigneuriale et d’origine hollandaise, où l’on peut voir une dame préparant son ouvrage alors qu’une servante apporte le métier à broder.

S’il ressemble à première vue à un miroir, il s’agit bien d’un métier à broder qui tend le tissu sur les genoux tout en permettant de se déplacer facilement vers un point de lumière. La mention « IESU » sur le coussin de broderie – anagramme formant le nom de Jésus – appuie davantage le lien entre broderie et activité religieuse. Dans ce cadre, l’exposition présente un beau manuscrit où ni un professionnel ni une dame de la haute société s’adonnent à l’activité de broderie, mais la Vierge elle-même penchée sur son travail.

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Horae secundum usum romanum : la Vierge brodant, Avignon [?], France, 1440-1450, enluminure sur parchemin, conservé à la BnF, NAL 3229 fol 71v. Crédits : Gallica

2) Les pays germaniques 

Après cette présentation, l’exposition va suivre un ordre géographique avec les plus grands pôles de broderie en Europe occidentale : Angleterre, France, Italie, Flandres et  les pays germaniques.

Espace sur la broderie mosanne et germanique
Détail d’une broderie germanique. Crédits : Célia Bellache

Ces derniers produisent une broderie avec de fortes caractéristiques stylistiques qui permettent de l’identifier immédiatement.  Les personnages, rarement en relief, se découpent sur un fond toujours brodé. C’est la technique dite de la tapisserie à l’aiguille. Cela apporte une grande solidité à l’ouvrage et permet aux artistes germaniques de développer un décor de losanges en arrière-plan. Ces deux éléments ne se retrouvent que dans les broderies des zones allemandes et mosannes.

Les motifs géométriques sont très fréquents, aussi bien sur les œuvres religieuses que profanes. L’exposition présente ainsi plusieurs aumônières, sortes de petites bourses qui se portaient attachées à la ceinture, comme celle dite des cygnes et des paons (conservé au V&A Museum). Parfois ces aumônières avaient une vocation religieuse et servaient à contenir des reliques.

Dernier élément présenté dans cet espace, et non des moindres, cette coiffe du XIIIe siècle dont la broderie en soie polychrome forme une résille extrêmement fine (à ne pas confondre avec son support crème, oui c’est discret !).

Il s’agit d’un des plus rares témoignages de la broderie dite sur filet, dont les mailles créent ici un motif de petits lions. Une nouvelle technique et un décor caractéristiques des pays germaniques ? Bien qu’elle soit très pratiquée dans cette région, la broderie sur filet se retrouve également en Espagne et les lions sont emblématiques d’un autre grand pôle de broderie : l’Angleterre.

3) L’Angleterre

La broderie anglaise est désignée par le terme d’Opus anglicanum qui va occuper le troisième espace de cette exposition. Particulièrement renommée pour sa broderie liturgique, l’Angleterre produit ainsi des chasubles (manteau revêtu par les prêtres) pour toute l’Europe.

A la différence des zones mosanes et germaniques, les fonds des œuvres anglaises ne sont pas entièrement brodés. Elles laissent apparaître les matériaux précieux sur lesquels sont dessinés les décors comme le velours de soie cramoisi utilisé pour la Broderie aux léopards.

Ce chef d’oeuvre de la broderie anglaise ne nous ait parvenu qu’en 38 fragments qui composaient un caparaçon, une housse d’ornement pour destrier. Elle aurait été commandée par le roi anglais Edouard III, pour le champ de bataille ou les tournois.

A quoi le reconnaît-on ? Les trois léopards passants, encore aujourd’hui bien conservés, constituaient alors les armes de l’Angleterre et ce jusqu’en 1340. On peut remarquer le raffinement de la broderie, probablement exécutée par un atelier royal, qui va jusqu’à choisir des inclusions de verre pour imiter les yeux des léopards. Transformée en chasuble, elle fût acquise par le musée de Cluny dans les années 1920 qui la démonta pour en préserver les fragments.

Broderies aux léopards
Broderie aux léopards, Angleterre, vers 1330-1340, velours de soie, taffetas de soie, fils d’or et d’argent, perles et cabochons de verre. Issue d’une chasuble de l’abbaye d’Altenberg-sur-la-Lahn (Allemagne). Crédits : Célia Bellache

L’exposition continue dans la sphère anglaise où la broderie n’est pas réservée qu’aux aumônières ou aux grandes parures mais se retrouve également sur les chaussures. Portées uniquement en contexte liturgique par les évêques, elles possèdent un décor très varié : rinceaux, broderies au fil d’or, animaux voire petits personnages… Comme pour une grande partie de la production anglaise, il est difficile de déterminer l’origine exacte de leur production. En effet, Angleterre et France entretiennent des liens étroits et leur production de broderie se révèle souvent très similaire.

4) France

A Paris, Toulouse, Lyon puis à Tours, les nombreuses commandes émanant du cercle royal, princier et courtisan encouragent le développement de la profession.

Par des statuts promulgués à la fin du XIIIe et le début du XIVe siècle, l’activité de brodeur est particulièrement bien encadrée. Pratiquée presque exclusivement par des femmes, il faut ainsi avoir suivi un apprentissage de 8 ans avant de pouvoir exercer. L’âge d’or de la broderie parisienne, encouragée par la présence du roi dans la capitale, prendra fin au milieu du XVe siècle lorsque les troubles politiques et la forte concurrence des soieries façonnées italiennes viendront affaiblir les commandes.

L’exposition présente ainsi une série d’aumônières, éléments du costume indispensables pour les classes aisées puisqu’elle permet d’en marquer le statut social. Portée aussi bien par les hommes que les femmes, les aumônières sont suspendues à la ceinture et atteignent une hauteur d’une quinzaine de centimètres.

Aumônières
Aumônières historiées, vers 1330-1350, Paris, velours de soie, taffetas broché, lampas italien, broderies sur toile de lin, broderie de rapport en relief, conservé au musée de Cluny. Crédits : Célia Bellache

A la différence des zones mosanes et germaniques précédemment présentées, les aumônières françaises développent généralement un décor historié, c’est-à-dire composé de personnages voire de scènes complètes. Les motifs géométriques y ont une moindre importance comparé aux chimères, oiseaux, monstres et scènes courtoises dont ces dernières rappellent le contexte aristocratique de leur production. En effet, le thème du « fin’amor » ou d’amour courtois est inhérent à la fin des XIIIe et début XIVe siècle, se retrouvant par exemple sur des petites œuvres en ivoire présentées en parallèle des aumônières.

A gauche : aumônière dite de Henri Ier, comte de Champagne représentant une chasse à la licorne, France, vers 1330, conservé dans les cathédrales St Pierre et St Paul de Troyes ; à droite : valve de miroir représentant Amour et deux couples, Paris, deuxième quart du XIVe siècle, ivoire sculpté, conservé au musée de Cluny. Crédits : Célia Bellache

La broderie s’applique également à d’autres supports, pour lesquels l’usage a totalement disparu aujourd’hui. Il s’agit des reliures de livres précieux comme cet exemple d’une soie d’azur fleurdelisée, brodée de fils d’or. Elle renvoie au contexte royal qui encourage le développement de la broderie française.

La section réservée à la France présente également une pièce remarquable, prêtée par l’Hôtel-Dieu de Château-Thierry où peinture et broderie sont conjointement utilisées. Cet antependium (parement d’autel), dont le fonds en velours violet est moderne, réunit plusieurs techniques caractéristiques de la broderie française comme l’illusion d’un or miroitant.

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Antependium, vers 1320-1330, velours violet (moderne), broderies en soies polychromes, filés or, points fendus, couchés, rentrés, gaufrures et peintures sur soie. Provenant de la chapelle de l’Hôtel-Dieu de Château-Thierry, classé MH et aujourd’hui conservé au musée du Trésor de l’Hôtel-Dieu à Château-Thierry (Seine-et-Marne). Crédits : Didier Rykner

L’autre particularité de cet élément réside dans les visages qui sont à la fois brodés et peints, de telle sorte qu’il est difficile de savoir quand l’une et l’autre technique sont utilisées. Avez-vous remarqué que les visages semblent se plisser, se gondoler ? Il s’agit en effet du principal défaut de ce décor, qui se tord puisque la tension du fil n’est pas uniforme sur toute la surface de l’antependium. Les visages n’en restent néanmoins d’une très belle finesse.

5) Italie : L’Opus florentinum 

Le cinquième espace est consacré à l’Opus florentinum, soit celle de Florence. Moins développé que les autres sections, on peut malgré tout saisir l’importance des fonds dorés dans la broderie florentine et l’influence de certains peintres comme Giotto.

6) Pays-Bas et Flandres : produire en masse

Le dernier espace de l’exposition s’interroge sur la place de la broderie hollandaise à la fin du Moyen-âge, alors que les commandes religieuses diminuent. A cette période, se met en place une production en série notamment pour les croix de chasubles.

Galons de Cologne
Galons de Cologne, seconde moitié du XVe siècle, samit mi-soie façonné, broderie, soies polychromes, broderie de rapport pour les visages, filés or et argent, conservés au musée de Cluny. Crédits : Célia Bellache

C’est notamment le cas des « galons de Cologne », bandes de tissus exportés dès le XIIIe siècle en Europe. Les figures étaient tissées et parfois rehaussées de points de broderie. La majeure partie de son iconographie est répétitive, surtout autour de la Vierge, du Christ et de certains saints. Certains œuvres peuvent toutefois être réalisées sur commande.

Les galons de Cologne ne sont pas les seuls exemples d’une broderie issue d’une production de masse. C’est également le cas de la broderie de rapport, qui comme son nom l’indique est directement rapportée sur le tissu. Enfin, s’ajoute à cela la broderie en relief, ou en enlevure, apparue dès la fin du XIIIe siècle. Elle apporte du volume, notamment pour les architectures ou des drapés.

Alors, on la visite ?

Il vous reste encore une semaine pour découvrir la centaine de broderies médiévales exposées à Cluny. Elles sont pour la plupart inédites pour le visiteur, à cause des restrictions dû à la conservation de ces objets fragiles, et en ce sens l’exposition est un événement. On peut néanmoins regretter l’absence totale de l’aire espagnole, qui a pourtant produit de beaux exemplaires de broderies au Moyen-âge, et la brièveté de certains cartels. Elle n’en reste pour autant très claire et permet de découvrir la variété des techniques et des décors de la broderie médiévale, qui n’ont rien à envier aux chefs d’œuvres d’orfèvrerie et de peinture des XIIe-XVe siècles.


« L’Art en broderie » au musée de Cluny (Paris)  

Commissariat : Christine Descatoire (conservatrice en chef du patrimoine, musée de Cluny), Astrid Castres (maître de conférences, EPHE) et Nadège Gauffre-Fayolle (chercheuse indépendante)

Attention, durant les grèves le musée ferme plus tôt. Renseignez-vous avant de venir ! 


Envie d’en savoir plus ?

  • Le musée de la Renaissance situé au château d’Ecouen propose une exposition sur « La Renaissance en broderies ». Visitez-la avant le 20 janvier et vous pourrez bénéficier d’un tarif réduit sur les deux expositions ! Plus d’informations ici.
  • Le musée de Cluny a mis en ligne un glossaire des techniques utilisées dans la broderie médiévale (PDF)
  • Des visites guidées de l’exposition sont organisées jusqu’au 19 janvier inclus, retrouvez toutes les dates disponibles ici

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