Peter Hujar : L’âme, le corps et la chose

Avec l’exposition « Peter Hujar : Speed of Life », le Jeu de Paume donne à voir, jusqu’au 19 janvier 2020, une très belle sélection de photographies de Peter Hujar (1934-1987), photographe de l’underground new-yorkais trop souvent oublié au profit de son cadet Robert Mapplethorpe. Si ce dernier a tendance à mettre en scène la force et la vigueur, Hujar, lui, trouve plus d’intérêt dans la fragilité, mettant en avant les états transitoires du corps et de l’esprit. « Prendre un cliché, c’est participer à la vulnérabilité, à la nature instable et mortelle d’un être ou d’une chose » écrit son amie Susan Sontag dans Sur la photographie (1979). En effet, pour Hujar, le rôle du photographe est de saisir cette instabilité. Ses portraits en sont les témoignages les plus éclatants.

L’âme

Parfois trash, souvent troublants, ses portraits mettent en scène des amis. Qu’ils soient dans leur lit ou sur une chaise, nus ou habillés, les yeux ouverts ou fermés, ses portraits disent tous quelque chose de très intime sur leur modèle. Le portrait de son amant David Wojnarowicz notamment (1981), comme s’éveillant d’une longue rêverie, la tête posée sur l’oreiller ; la pensive et impassible Susan Sontag étendue sur le dos (1975) ; ou encore la poignante Candy Darling on her Deathbed (1973) quelques mois avant sa mort. En noir et blanc, Hujar dompte l’ombre et la lumière qu’il laisse abondamment rayonner sur le visage des modèles. Ce n’est pas dans l’univers du modèle que l’on pénètre, mais plus encore. Hujar brise la surface du portrait afin de nous donner accès à l’intimité du modèle. La force de ses photographies rappelle les mots de Jean-Luc Nancy dans Le regard du portrait (2000) : « Le portrait est moins le rappel d’une identité (mémorable) que le rappel d’une intimité (immémoriale). L’identité peut être au passé, l’intimité n’est qu’au présent» Le charme des modèles n’est pas lointain, il est immédiat. L’identité n’importe pas, et d’ailleurs elle est bien souvent floue, et passe au second plan : masculin ou féminin ? Ami ou amant ? Jeu ou réalité ? L’identité passe. Mais l’intimité, capturée par Hujar, demeure. Et plus encore, « le portrait est moins le rappel de cette intimité qu’il n’est un rappel à cette intimité. Il nous convoque à elle ou vers elle, il nous conduit en elle. » Et en effet, c’est une sensation d’attirance, de fascination que le visiteur ressent face à ses portraits : le souffle du modèle.

Daniel Wojnarowicz (1981) et Susan Sontag (1975) par Peter Hujar

Les portraits sont une constante dans l’œuvre d’Hujar. Le seul recueil qu’il ait publié de son vivant est un recueil de portraits intitulé Portraits in Life and Death (1976). Il y met en scène des portraits de momies pris dans les catacombes de Palerme qu’il alterne avec des photographies de personnalités légendaires telles que John Waters ou Robert Wilson, dans l’idée de présenter « la vie et la mort comme des états voisins. » Aussi, cette fascination pour la mort, la décomposition, la métamorphose, se retrouve dans la manière qu’a Hujar d’appréhender les corps de ses modèles. Son regard sur les corps est sensuel, mais intransigeant.

Le corps

En effet, le corps tient une place très importante dans l’œuvre de Hujar, ce dont l’exposition témoigne avec force.

« Je veux que les gens puissent éprouver l’image tactilement et sentir son odeur » – Peter Hujar

Le corps est sculpté par la lumière et sublimé par le noir et blanc. De près ou de loin, il donne à voir sa fragilité et son inconstance, toujours couplée à la sensualité. Boy on raft (1978) représente un jeune garçon sur un petit radeau, perdu dans l’immensité de la mer, au large des côtes italiennes. Les vagues sombres contrastent violemment avec son corps délicat, agrippé à son radeau, qui n’est autre qu’un épais morceau de polystyrène. Le corps nu, ou presque nu, permet à Hujar de mettre en lumière cette fragilité, évidente et universelle.

Regardons maintenant le très beau Nude Backstage (Ridiculous Theatrical Company, Eunuchs of the forbidden city, Westbeth) de 1973. Tandis que le visage du modèle est outrageusement maquillé, lui donnant des airs de Geisha triste, son corps gracile, sublimé par le noir et blanc, oscille entre féminin et masculin. Peter Hujar nous dévoile la beauté de l’incertitude, de l’instabilité.

Peter Hujar : Nude Backstage (1973), Boy on raft (1978)

Mais le corps n’est pas seulement humain. Prenons Severed head of a cow II (1981) : une tête de vache gît à terre, l’œil encore brillant, encadrée de paille et de peaux de lapin. L’animal vient juste d’être tué. A l’instar du Dead gull (1985), le photographe capture l’animal pétrifié par la mort, comme un totem sortant du sable, l’œil noir et humide, le bec entrouvert. Est-ce une nature morte ? Un portrait ? Une vanité ? Ou bien tout à la fois ?

La chose

Chez Hujar, le portrait passe aussi par la chose. Car ses natures mortes sont avant tout des empreintes : autant de totems faisant ressentir la présence humaine par son absence.

« N’importe quelle photographie est chargée de sens multiples ; en effet, voir une chose sous la forme d’une photo, c’est se trouver en face d’un objet de fascination potentielle. Au bout du compte, l’image photographique nous lance un défi:

Voici la surface. À vous maintenant d’appliquer votre réflexion, ou plutôt votre sensibilité, votre intuition, à trouver ce qu’il y a au-delà, ce que doit être la réalité, si c’est à cela qu’elle ressemble. Les photographies, qui ne peuvent rien expliquer par elles-mêmes, sont d’inépuisables incitations à déduire, à spéculer, à fantasmer.

Ces observations de Susan Sontag, qui viennent rythmer l’exposition, sont d’une grande pertinence pour appréhender les photographies de Peter Hujar. En effet, le photographe choisit la chose à saisir, lui confère une importance : au spectateur ensuite de «trouver ce qu’il y a au-delà ».

Flower for the dead II, Mazatlan, Mexico (1977) : des fleurs jetées au sol recouvrent un trou béant, témoignant du passage des personnes endeuillées. On imagine au-delà : le pas lourd, le trajet avec les fleurs, la déposition, l’atmosphère sombre. Les fleurs agissent ainsi comme un portrait collectif. High Heels in Ruins, Newark (1985) : une paire de chaussure gît à terre, encadrée de débris, abandonnée par son propriétaire. On retrouve l’attrait d’Hujar pour le vêtement, le costume et l’artifice dans une dimension rendue tragique par l’absence, par l’abandon. La chose renvoie un écho dramatique aux portraits plein de vie et de fantaisie à l’instar de la tête d’affiche Ethyl Eichelberger as Minnie the Maid (1981). Enfin, la très belle Blanket in the famous chair (1983) est une nature morte des plus intimes et des plus sensuelles. Une couverture jetée sur une chaise prend soudain une forme organique, presque humaine, et semble nous sourire de tous ses plis. Nous sommes dans le studio de Peter Hujar. Cette « famous chair » a accueilli des centaines de personnes venues se faire photographier dans son studio. L’amant du photographe, Daniel Wojnarowicz, s’est enveloppé dans une couverture qu’il a ensuite négligamment jetée sur la chaise. Hujar capture ce geste fortuit pour en faire un véritable portrait. La manière dont la couverture s’aggrippe à la chaise évoque avec force le lien qui unit les deux hommes.

Peter Hujar : David Wojnarowicz in Dianne B. Fashion Shoot (1983), Blanket in the famous chair (1983)

Ainsi, Peter Hujar nous emmène dans le monde de ses modèles avec une force toute particulière. Les individus sont toujours complexes, doubles, troublants : corps et âme tout à la fois.

(Source images : Peter Hujar Archives)

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