Conservateurs américains, subventions culturelles et artistes engagé·es : le scandale du NEA

Le National Endowment for the Arts est un fonds national pour les arts. Cette agence culturelle des États-Unis est chargée d’aider, de financer, des artistes et des institutions culturelles nationales. Fondée en 1965, elle se veut indépendante du gouvernement. Sa création arrive dans le contexte de la guerre froide ; en effet, l’Union Soviétique et les États-Unis se livrent une bataille aussi bien économique, militaire qu’idéologique et culturelle. Chacune de ces deux puissances mondiales se veut être « LE » grand pays de la liberté et de l’art d’avant-garde. On rappelle que le Congrès vote dès 1947 la « guerre culturelle, éducative et d’information ». Lorsque l’Union Soviétique fait le choix de la figuration et du réalisme en art, les États-Unis promeuvent l’abstraction, l’expressionnisme. Pour multiplier les créations et les possibilités d’expansion culturelle américaine, les États-Unis utilisent le NEA pour découvrir et financer les nouveaux talents. En 1977, dans son apogée, l’organisme détient un budget de 100 millions de dollars, trois ans plus tard elle emploie plus de deux cents personnes. Une décennie plus tard, dans les années 1980, on assiste à son déclin progressif, dû aux culture wars : bataille interne menée par les conservateurs pour interdire certaines formes d’art.

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Andres Serrano, Piss Christ

L’arrivée au pouvoir des conservateurs va quelque peu changer le fonctionnement du NEA : les polémiques s’enchaînent sur les choix d’artistes financé·es : les conservateurs refusent de promouvoir des artistes LGBTI et/ou des contradicteurs du modèle américain car ils considèrent leurs travaux artistiques comme de la propagande anti-américaine et/ou pour une déviance sexuelle. Dans les ennemis des bonnes mœurs on retrouve donc des personnes qui s’attaquent au modèle chrétien américain comme Robert Clark Young, auteur et essayiste qui traite notamment d’alcoolisme et des dysfonctionnements de la société américaine. On y trouve également un habitué des polémiques : Andres Serrano avec notamment son Piss Christ. Cette pièce présente un Christ crucifié plongé dans l’urine de l’artiste : blasphème, horreur, insupportable provocation. Comme souvent, les détracteurs de l’artiste lui ont bien rendu service puisque sa célébrité s’est aussi grandement construite sur ces polémiques. Le théâtre également est attaqué : Terrence MacNally avait mis en scène une pièce présentant le Christ ayant des rapports sexuels avec ses disciples.

 

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Robert Mapplethorpe, Joe

Ce modèle chrétien est un élément phare des conservateurs et de leur vision de l’Amérique, autre élément constitutif de leur programme : l’homophobie, la transphobie et la misogynie exacerbée. Ils ont cherché alors à rebouter toutes les personnes LGBTI qui demandaient une subvention, allant même jusqu’à essayer de les interdire. Sous le feu des critiques on retrouve le très controversé Robert Mapplethorpe (dont nous avons déjà parlé d’ailleurs) : ses photographies sublimant les corps noirs gays, les phallus, les muscles masculins huilés et les scènes sado-masochistes ne semblent pas particulièrement toucher la sensibilité artistique des conservateurs. Ils sont furieux, veulent censurer l’artiste, l’interdire. Une clause anti-obscénité est même mise en place pour faciliter leur mise de côté.

 

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Holly Hughes
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Tim Miller, My Queer Body

En juin 1990 intervient ce qu’on appelle maintenant le «NEA Four » : quatre artistes performeurs et performeuses se voient bloquées leur demande de subvention par le veto de John Frohmayer. En effet, le sénateur conservateur Jesse Helms avait condamné ses artistes et leur projet pour « indécence ». Ces artistes sont : Karen Finley, Tim Miller, John Fleck et Holly Hughes et iels travaillent sur les identités marginalisées, sur la sexualité, la nudité et le féminisme.
Ron Athey, artiste gay performeur, est aussi accusé d’avoir détourné l’argent du NEA pour mettre en scène une performance où il manipule du sang humain. Les critiques et les conservateurs se sont emparés de cette histoire pour la transformer en titre choc : Ron Athey tente de contaminer son public au sida. En réalité Ron Athey touche bien du sang humain, celui de son partenaire Divinty Fudge, mais celui-ci est séronégatif. De plus, Ron Athey n’a jamais demandé de l’argent au NEA et c’est bien le centre qui l’accueillait qui était à l’origine de la demande (à hauteur de $150). À cause de cette ultime polémique, l’artiste se retrouve écarté, black-listé des États-Unis pendant près de dix ans.

À force de contraindre de plus en plus d’artistes et d’alimenter les polémiques directement contre le système de subvention du NEA, les conservateurs gagnent : le NEA ne subventionnera plus d’artistes individuellement, mais se concentrera sur les institutions. Pourtant ce système de subvention à l’art avait de bons résultats, et permettait à des artistes précaires de pouvoir créer, ainsi que de promouvoir des formes artistiques qui ne s’ancraient pas dans les mouvements en vogue de l’époque.

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