Le signe de la croix – Violence et Salut

Le 5 novembre, l’aumônerie de l’École du Louvre accueillait Jean-Jacques Daniel, spécialiste du patrimoine franciscain. Ce second volet du cycle « signes de transcendance » portait sur un des signes les plus connus du monde chrétien mais aussi un des plus complexes : le signe de la croix.

D’après la définition du Larousse, le signe permet de connaître, deviner et prévoir. Il est un symbole indiquant un sens, mais existe-t-il un signe universel reconnu par tous ? Quant à la définition de transcendance, elle a un sens philosophique car elle est hors de portée de l’action de la connaissance, une indépendance parfaite de Dieu par rapport au monde créé. Le signe est du domaine du visible et de la transcendance, un domaine de l’invisible. La croix est la jonction des deux termes, elle est un symbole qui n’a pas son origine dans le christianisme. On peut citer par exemple Ankh dite « croix ansée » qui est le symbole de vie parfois assimilé à la clef de l’au-delà.

La crucifixion n’est pas inconnue dans le monde juif. Il y a une distinction entre croix et crucifixion qui ne sont pas tout à fait la même chose. Elle n’est pas inconnue dans le monde méditerranéen, c’est un châtiment pour les personnes qui ne sont pas citoyens romains et qui se soulèvent contre leur autorité. Quand on lit bien le procès de Jésus, ceux qui l’accusent le déclarent ennemi de Rome car s’il est ennemi de l’empereur, il est directement crucifié.

Si la croix est signe, elle est celui de la mort infamante, lente et réservée à ceux qui n’ont pas de droits. Le signe de la croix a un sens donné aujourd’hui qui est inverse, c’est un anti-signe d’une certaine manière.

Paul, dans la lettre aux Galates, cherche à déchiffrer le sens de la croix et l’inscrire dans la vie des premiers chrétiens. Il y a des annonces dans les évangiles, une manière de dire à ses disciples que ce qui va se passer c’est son choix. Librement il le fait, c’est un don de sa vie. Petit à petit les choses bougent par rapport aux signes de départ mais il a fallu du temps pour dépasser tout ça et comprendre que le signe donné n’est pas si simple. Cela peut aussi aider dans des réflexions aujourd’hui. Si nous regardons un signe comme celui de la croix qui s’est transformé et adapté à chaque époque, cela peut aider pour des sujets actuels.

La première forme de croix qui apparait est l’ancre. C’est un symbole intéressant car il est plein de sens, on la jette pour la rattacher à la barque mais dans l’océan aussi. Dans le monde juif, elle est le symbole de la mort. Elle peut être une sorte d’hameçon, sortir de l’eau pour revenir à la vie : elle parle de la réalité de la vie après la mort. Il y a des stèles avec des symboles chrétiens (poisson et ancre) et les mânes (croyance de l’immortalité). Petit à petit, ça devient exclusivement chrétien.

Dans le glissement de sens qui s’observe, il y a le chrisme qui s’enrichit de sens. La croix apparait avec des scènes évoquant le Christ au tombeau et des symboles qui lui sont liés pendant un moment. Puis ces symboles ressurgissent sous la forme de l’arbre de vie. À partir de l’évolution de ces symboles, les chrétiens surmontent l’abjection du signe de la croix et se l’approprient comme signe du Salut : une exaltation. Ce changement se fait aussi par une meilleure compréhension des écrits. Au IVe siècle, les chrétiens sont bien répandus dans l’Empire, cherchant à retrouver son unité autour de Constantin. À cette époque, le supplice de la crucifixion est abandonné par les romains, il se retire des mémoires et de l’imagination, ne laissant que le signe de la croix portée par les chrétiens. En 212, a lieu la bataille du pont Milvius dont la victoire est attribuée au songe de Constantin : porter la croix sur ses armes pour triompher sur l’ennemi.

Le signe devient celui de la puissance de la croix qui est donnée à ceux défendant le Christ.

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Découverte de la croix d’Agnollo Gaddi, vers 1389, Santa Croce de Florence.

Les reliques de la vraie croix et les reliquaires deviennent les signes des miracles apportés par le bois de la croix. La croix en même temps se dématérialise. Au IVe siècle, dans les basiliques, le Christ n’est pas dessus car c’est une croix de dévotion et de prestige posée par Constantin au Golgotha. L’image du Christ s’identifie de plus en plus à l’Empereur, elle connaîtra grande fortune à Byzance. Ce n’est pas une croix réelle mais un signe cosmique comme à Ravenne avec le détail de la croix au milieu des étoiles. On passe au signe d’une croix recouvrant tout l’univers et sauvant le monde.

Les choses évoluent doucement : au début du XIIe siècle, il y a un changement dans la spiritualité où on pose plus d’attention sur la souffrance et l’humanité du Christ. Celui-ci n’est plus seulement quelqu’un qu’on contemple comme vainqueur mais comme un homme qui a souffert. La spiritualité insiste de plus en plus sur la réalité de la souffrance.

Le retable d’Issenheim n’est que sur la souffrance : que reste-t-il du divin ? Otto Dix s’en inspire pour son Œuvre, notamment dans son Portrait d’un prisonnier de guerre réalisé vers 1945 et aussi conservé au Musée Unterlinden de Colmar. Lors de la Première Guerre Mondiale, Otto Dix se retrouve dans un camp de prisonnier de Colmar et va voir le retable d’Issenheim car étant un artiste connu, il a le droit à quelques libertés. Il essaye de trouver une sortie à ce monde de fous dans lequel il a été mis.

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Retable d’Issenheim par Matthias Grünewald vers 1515, Musée Unterlinden de Colmar

Au XVIIe siècle, le jansénisme marque l’image de la croix. Le romantisme au XIXe siècle aussi car on sort du monde dit chrétien, le sujet va vers l’artiste et sa sensibilité. Ce qui est au départ uniquement impulsé par la doctrine chrétienne est en train de changer et de devenir lié aux expériences personnelles.

Lors de la première Guerre Mondiale, religion et militaires se réunissent autour du signe de la croix. La croix est un symbole auquel on se rattache pour montrer que les allemands sont des barbares et il faut alors soutenir la France qui les combat. Beaucoup de croix sont mutilées et bombardées dans les campagnes. À Richebourg, dans le Pas-de-Calais, est indiqué sur la plaque qu’une mutilation a eu lieu durant la Première Guerre Mondiale puis qu’elle a été réinstallée comme telle.

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Croix de Richebourg (Hauts-de-France) ©️ Pierre Bastien

Il y a un lien entre le soldat et le Christ : on veut montrer que si le soldat meurt, il le fait pour le Christ. La guerre n’a pas de sens, ce n’est donc pas motivant. Mais, si on dit que le soldat se bat pour Dieu, cela le devient. Ce n’est plus le domaine de la propagande politique mais c’est celle de la spiritualité. Les soldats ont retrouvé la foi à travers les épreuves, leur force de vivre le calvaire et le chemin de croix.

Lorsque Georges Desvallières montre un Christ rédempteur venant arracher un poilu pour l’emmener avec lui, il s’agit de l’expérience la plus profonde d’un croyant. L’Église de France bouge notamment suite à l’expérience des prêtres dans les tranchées.

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George Desvallières et Jean Hébert-Stevens, La Rédemption, 1907, chapelle de l’Ossuaire de Douaumont. ©️ P.Sebert

Rouault se lance dès 1917 dans le Miserere. Il reçoit de son vivant deux commandes pour une église. Le Miserere regroupe cinquante planches qu’il reprend des dizaines de fois dans sa vie. Cela s’intercale entre les deux guerres. Il cherche la rédemption de l’homme, l’attache à la souffrance et à l’humiliation. C’est une image du Christ crucifié mais il reconstruit l’image.

Par Anne-Élise Guilbert-Tétart

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